chapitre 1

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― Il est hors de question d’abandonner ce projet. Cela fait huit ans que je travaille dessus, j’ai dirigé cinq thésards et trois maitres de conférences, dépensé d’énormes moyens financiers, etcétéra. C’est n’importe quoi ! Vous m’entendez là ? C’est n’importe quoi ! m’emportai-je.

― Bruno, calme-toi. Je suis conscient de la situation, crois-moi. Mais si le comité d’éthique s’est réuni, ce n’est pas pour rien non plus. Nous sommes obligés de prendre leurs conclusions en considération. Rien n’empêche d’essayer ensuite de les convaincre de changer d’opinion, tenta de temporiser Bernard Darley.

― Mais enfin, toutes les mesures de sécurité ont été prises, ils nous prennent pour des débiles ou quoi ? Ils pensent vraiment qu’on pourrait prendre la responsabilité d’une catastrophe ? Et puis quelle catastrophe ? C’est de la science-fiction leurs allégations. Ce n’est basé sur rien de concret, bordel de merde ! On n’arrête pas un tel projet pour ça. C’est vraiment n’importe quoi. N’importe quoi, tu m’entends, n’importe quoi ! finis-je par hurler, ameutant tout l’étage des laboratoires du département de neurosciences auquel appartenait le directeur.

― Oui, reprit-il calmement, mais ils ont certainement été influencés par la cyberattaque du réseau RENATER[1] de Bordeaux. Les pertes que cela a entrainées incitent à la prudence tout de même ! Bon, on se revoit mardi prochain, là je dois passer un coup de fil. Ne t’en fais pas trop tout de même, cela va s’arranger, j’en suis sûr.

Abasourdi, je regardais mon directeur, fixement, bien loin de ce que je voyais, je me perdais dans mes pensées qui s’entrechoquaient violemment. Le monde venait de finir de s’effondrer devant moi. Les bras ballants dans l’impuissance, je constatais les dégâts. Huit ans de travail acharné, cinq thèses, quinze articles dont un dans Science[2], des dizaines de colloques, des milliers d’heures de recherche opiniâtre, des millions d’euros de financement. Une catastrophe. Je sortis du bureau sans un mot de plus. J’hésitai à claquer la porte, mais mon directeur n’était pas vraiment responsable de la situation. Pourtant, cela m’aurait certainement fait du bien, l’accès de colère est souvent libérateur.

Quelques minutes plus tard, j’arpentais le campus, traversant les pelouses en regardant pensivement se succéder les nombreux bâtiments des autres instituts, universités, laboratoires, tous ceux qui pouvaient continuer à travailler sereinement. Pourquoi moi ? Pourquoi mes recherches ? Pourquoi mon labo ? C’était injuste. Peut-être était-ce seulement le destin, mais même s’il ne s’en prenait pas à moi personnellement et seulement à mon projet, c’était injuste tout de même car cela m’impliquait indirectement. Quoique, peut-être au contraire, c’est seulement de ma destinée dont il s’agissait, et s’en prendre au projet était une façon de la détruire ? Au fur à mesure que j’avançais en marchant d’un pas vif, ma rage se battait avec l’envie de tout abandonner.

publié le 21/03

[1] réseau RENATER : Au niveau national, RENATER fournit un accès internet et des services associés à plus de 1300 sites de la communauté Education – Recherche.

[2] Le journal cientifique le plus important au monde dans lequel sont publiés les articles de la plus grande qualité leur assurant un grande distinction.

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