Au petit matin

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 Le gros homme secoua les cendres de son cigare sur les pavés.

  • Comprenez-moi, monsieur Audemont, je ne peux pas accepter. Pas maintenant du moins. Ce serait trop risqué, pour vous et pour moi.

 Nathanaël se rejeta contre le dossier de sa chaise et fronça les sourcils.

  • Je crois que vous n’avez pas bien compris mon propos. Ce n’était pas une demande mais un ordre que je suis venu vous donner. Vous n’avez pas le choix, pas vraiment. Cette exposition est d’une importance capitale et y être représenté est un avantage que vous ne pouvez pas refuser.

 Nathanaël savait qu’il prenait un gros risque. Il avait besoin des ressources de cet homme pour son cabinet. Le succès de sa boîte de design plaisait à la plupart des investisseurs, mais ici sa renommée ne suffisait manifestement pas.

  • Oh, voyez-vous ça. Vous n’avez pas à me donner d’ordres, Nathanaël Audemont, vous avez beau vendre des chaises et des lampes, pour moi vous restez un jeune freluquet arrogant qui croit régner sur le monde du meuble. Je regrette, ne comptez pas sur moi pour prendre en charge cette exposition. Cherchez quelqu’un d’autre.

 Il se leva et remit son chapeau. Nathanaël ne pouvait pas le laisser partir comme ça. Il attrapa son bras.

  • Attendez. Et si je ne vous demandais qu’une recommandation pour Peters ? Vous accepteriez ?

 Son interlocuteur se dégagea et le toisa.

  • Je parlerai à Peters, c’est tout ce que vous devez espérer de moi. Rien de plus, compris, Audemont?

 Le designer le relâcha. C’était plus qu’il n’avait réellement espéré. L’entrepreneur s’en alla et le laissa seul à la terrasse du Café des Trois Routes. Nathanaël plongea dans une rêverie sombre, puis paya et se leva sans regarder où il allait. Ses pas lui firent traverser la place puis embrayer dans un boulevard assez passant, mais au moment de traverser, la symphonie du Nouveau Monde de Dvorák retentit. Il grogna, se glissa entre les voitures et décrocha son téléphone.

  • Oui, Hélène ?
  • Je viens d’avoir la visite de monsieur Gillano. Il accepte de nous aider mais il veut qu’une partie de ses œuvres soient exposées avec les nôtres en échange. Vous en dites quoi ?
  • Accepte, nous n’avons pas les moyens de jouer les bravaches. Il nous faut cette aide, ou nous n’y arriverons jamais.
  • Combien de pourcentage je lui laisse ?

 Nathanaël se livra à un rapide calcul.

  • 12%, pas plus. Négocie autant qu’il le faudra, je te fais confiance.
  • OK, boss.
  • Cesse de m’appeler comme ça.
  • Oh, toi, c’est encore un mauvais jour, se moqua Hélène, abandonnant soudain la relation professionnelle, Command a refusé ?
  • Comment tu as deviné ? grommela le designer. Bien sûr qu’il a refusé. Mais il a accepté de nous recommander à Peters, c’est déjà ça.
  • Bien joué ! Ne travaille pas trop ce week-end, tu as l’air complètement crevé, conseilla sa jeune collègue. Ça s’entend dans ta voix.
  • Ouais, j’y penserai. Oh, Hélène…
  • Oui, Nat ?
  • Passe de bonnes fêtes.

 Il raccrocha et enfonça ses mains dans ses poches. Il se sentait tellement démuni. Sa collègue avait raison, il était complètement épuisé. Il s’engloutissait dans le travail parfois des journées entières.

 Le jeune designer passa la porte du musée municipal. L’atmosphère le mit aussitôt à l’aise. Il laissa flotter un rare sourire sur un visage enfin détendu. Une demoiselle ravissante en chemise à dentelles marcha à grands pas vers lui. Il accentua son sourire en la voyant approcher.

  • Mélanie ! Bonjour, comment vont les affaires ?
  • Oh, vous allez être content, monsieur Audemont, nous avons de nouveaux tableaux. Des artistes maudits ou inconnus pour la plupart, tout un nouveau fonds, vous allez adorer !
  • J’ai hâte de voir ça ! Vous m’accompagnez ?
  • Bien sûr ! Mais la prochaine visite guidée commence dans un quart d’heure, je n’ai pas beaucoup de temps pour vous les commenter.

 Elle virevolta vers la galerie privée et Nathanaël lui emboîta le pas. L’employée de musée le guida le long d’un couloir de sa démarche féline. Elle appréciait beaucoup le jeune designer, mais elle savait parfaitement que son charme n’avait aucun effet sur lui. Jamais il ne prenait garde aux tentatives de séductions, de la part de qui que ce soit. Ses seules passions s’appelaient travail et art. Comme toutes les filles qui croisaient son chemin, Mélanie était touchée par ce garçon sombre et absent, aux passions inhabituelles, et émue par cette espèce de tristesse tendre qu’il portait dans les yeux. Elle devait s’estimer heureuse d’être une de celles à qui il confiait quelques-uns de ses états d’esprits et même un peu de son passé. Elle savait aussi qu’elle devait s’en contenter.

  • Alors Mélanie, dites-moi tout. Quels artistes ?
  • Oh, le public ne les connaît généralement pas, mais un connaisseur comme vous… Alors, celui-ci est de Rellini, un Italien suicidé l’an dernier, Johannes Rhald, un Allemand à moitié fou…

 La toile fit presque sursauter Nathanaël par la violence qu’elle contenait. Une immense douleur s’en dégageait, sans distinction et sans limite. Comme un immense cri coloré. Il déglutit et détourna le regard.

  • Il m’effraie.
  • Je sais. Moi aussi.
  • C’est fantastique… Je veux dire, pas qu’il vous fasse peur, se reprit le visiteur presque gêné, mais ces nouveaux tableaux.

 Mélanie ne put retenir un sourire en coin.

  • Je savais que vous apprécieriez ! Il faut que j’y aille. Je reviendrai fermer la galerie dans une heure. Bonne soirée !

 Elle disparut par la porte blanche. Nathanaël s’autorisa un rare sourire. Mélanie et sa pétulance constituaient un des repères de sa vie, elle était l’une des rares à s’attirer de sa part une réelle sympathie. Il déambula d’un pas lent dans la salle silencieuse, scrutant chaque œuvre d’un œil d’habitué. Soudain il se figea. Sa respiration se bloqua, son cœur rata un battement. Ses yeux vairons ne pouvaient plus bouger. Il fixait une toile.

 Un bord de mer. Un rocher couvert de lichens. Un ciel bleu, marbré de quelques nuages vaporeux. Une mouette et quelques herbes marines. Et par-dessus tout, assise sur le rocher, une petite fille, avec un regard et un visage qu’il connaissait bien.

 A.

 Le tableau était si expressif qu’il avait l’impression de sentir le vent sur son visage et l’air iodé de l’océan. Il plongea ses yeux dans ceux, d’un bleu éclatant, de l’enfant assise. Elle le regardait en face, un demi-rire sur les lèvres. Le vent faisait danser ses cheveux, le tissu de sa robe vert pâle et les herbes de la lande. Une silhouette féminine à contre-jour, ombre chinoise simplement esquissée marchant sur la plage, se dessinait derrière la fillette. Sans doute sa mère. Nathanaël s’assit sur le sol en face de la toile et ne bougea plus.

 Quand Mélanie revint une heure plus tard, elle étouffa une exclamation de surprise en voyant le jeune homme toujours là, immobile, assis par terre devant un tableau. Elle se ressaisit rapidement et s’approcha. Malgré le claquement de ses hauts talons sur le sol, il ne bougea pas.

  • De qui est ce tableau ?

 Sa voix était étrange. Mélanie chercha une contenance en se plongeant dans le catalogue des œuvres qu’elle tenait à la main.

  • Voyons…Il s’appelle Victor Dumont. Un Français. Son art ne lui a jamais réussi. Il est mort avec toute sa famille dans l’incendie de leur village, il y a dix-huit ans. Très peu de toiles en ont réchappé.
  • Comment s’appelle celle-ci ?
  • Sirène et ombre. On suppose qu’il s’agit de la fille de l’artiste et derrière, de sa femme.
  • Vous avez une autre toile de lui ?

 Mélanie désigna de sa main manucurée une autre toile accrochée dans un angle de la pièce. Ayant lâché à regret Sirène et ombre, Nathanaël s’approcha. Celui-ci représentait la mer, mais vue de l’intérieur. Toute la surface de la toile était envahie par un bleu sombre merveilleusement vivant, traversé par des rais de lumière. La surface ne se dénonçait que par un léger scintillement. Rien d’autre.

  • Il est magnifique, n’est-ce pas ? Moi, je lui trouve beaucoup de majesté.

 Le jeune designer n’avait pas assez de voix pour répondre. Il lut le titre affiché à côté.

Bleus.

  • Et celui-ci. Nous n’en avons que trois.

 Le format de la dernière œuvre était minuscule. Carré, à peu près dix centimètre de côté. Il ne représentait rien d’autre qu’un coquillage posé sur le sable, avec une lumière rasante et dorée. Solitaire sur une plage. Nathanaël se tourna vers l’employée du musée.

  • Vous savez où je pourrais trouver des informations sur la famille de ce Victor Dumont ?

 Elle parut surprise par la requête.

  • Je crois que la sœur du peintre vit toujours à Paris. Elle s’appelle Flora Travins.
  • Merci.

 Jonathan quitta la pièce. Il lui semblait que, comme la Joconde, le portrait d’A le suivait des yeux.


 La voix froide du bus l’informa qu’il était arrivé. Il descendit d’un pas fatigué sous la lueur des lampadaires, puis referma son manteau et bifurqua dans la petite rue Jacques Prévert. Un vent sournois se glissa dans son cou. Il frissonna, pressa le pas jusqu’à l’entrée d’un immeuble décoloré. D’un doigt hésitant, il composa un code et entra dans un hall délicieusement chauffé. Il entra dans l’ascenseur et là, enfin, laissa tomber sa tête contre le mur, ses mains le long de ses cuisses et laissa échapper un long soupir. La vie allait si vite. Nathanaël ne tenait le rythme que de justesse. Et la découverte qu’il venait de faire lui mettait les idées à l’envers. Il se traîna jusqu’à sa porte, suspendit vaguement son manteau et s’effondra sur le canapé. Il allait s’offrir une petite sieste quand son téléphone sonna à nouveau. Il faillit le jeter contre le mur de la cuisine mais le nom qui s’afficha sur l’écran le retint. Émilie.

  • Oui, Émilie ?
  • Mon ange, tu as une voix râpeuse, on dirait un ours blanc enroué ! Tu vas bien au moins ?

 L’inquiétude d’Émilie Maret lui tira un sourire.

  • Ne t’en fais pas, je tiens le coup. Cette histoire d’exposition me tape sur les nerfs…
  • Tu as choisi un métier trop dur, Thoune.
  • Ne m’appelle pas comme ça, s’il te plaît ! On jurerait que tu parles à ton nounours !

 Sa presque-mère éclata d’un rire cristallin.

  • Je suis bien trop vieille pour avoir un doudou aussi ridicule, mon chéri ! Et tes amis ?
  • Formidable. Jacques ne veut plus me voir, Hélène est à fond dans les négociations avec Gillano et les autres m’ont oublié.
  • Tu noircis le tableau, là, se moqua Émilie avec un peu d’inquiétude dans la voix, et tu n’as toujours pas de petite amie ? C’est triste à ton âge.
  • Je n’ai que vingt-six ans, maman Milie. Et j’ai quitté Ondine il y a seulement deux semaines.
  • Tu ne la connaissais que depuis quatre jours ! On ne peut pas appeler ça une relation sérieuse. Tu devrais te reposer un peu.
  • Après l’expo. C’est trop important pour Desîles.
  • Desîles ! Tu es amoureux de ton cabinet pour lui donner un nom pareil !

 Nathanaël sourit encore et se retourna sur le canapé.

  • Tu vas être contente, Émilie, je crois que je viens de retrouver la trace d’une ancienne amie…
  • Comment elle s’appelle ?
  • Tu ne me croirais pas. Je te rappelle.
  • Comme tu voudras. Bonne nuit, mon ange.

 Sitôt la communication coupée, il posa le téléphone et s’assit en face de son ordinateur.

 Ses doigts hésitèrent une seconde, puis dansèrent sur le clavier. Il tapa dans un moteur de recherche le nom de Victor Dumont. La biographie était assez courte. On ne savait pas grand-chose de lui. Il était seulement indiqué qu’il avait eu une fille, supposée morte elle aussi dans l’incendie de Sainte-Blanche-la-Mer. Il choisit alors le registre d’État civil. Le prénom de l’enfant y serait forcément consigné. Mais le nom d’A. Dumont ne suffisait pas à trouver un résultat. Il soupira et repensa à Flora Travins. Il tapa son nom et obtint une adresse mail. Il sentit son pouls s’accélérer. Une seconde plus tard, il avait ouvert la boîte mail. Il réfléchit longuement avant d’écrire son message. Il se présentait comme un amateur d’art intéressé par les travaux de Victor Dumont et demandait des précisions sur sa vie et sa famille, en particulier le prénom de sa fille. Il signa N. Audemont et l’expédia. Il se détendit alors brusquement, ses mains quittèrent le clavier. Pourvu qu’elle réponde. Il promena alors un regard tout autour de lui, se massa la nuque, se leva et s’assit à son bureau de dessin. Il travailla toute la nuit. Quand il faiblissait, le son d’un rire et le souvenir d’une œuvre titanesque le ramenaient à la surface. Il s’endormit au petit matin, le nez sur le schéma d’une étagère. En forme d’a majuscule.

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