L'église du village

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  A connaissait parfaitement le moindre sentier de son île, qu’elle avait sûrement taillés elle-même. Jonathan ne parvenait pas à la suivre. Ses tongs se remplissaient de sable, il trébuchait dans les pentes, s’accrochait aux herbes et se fatiguait vite. Il finit par enlever ses tongs et les porter à sa ceinture. A l’attendait parfois, avec un air mi- amusé mi- impatient, et reprenait sa marche dès qu’il la rattrapait.

  Enfin, ils sortirent des buissons. La lande était balayée par le vent. De minces sentiers s’y dessinaient. Sans hésitation, A s’engagea sur l’un d’eux. Après quelques pas, elle se baissa, cueillit quelques feuilles que rien, aux yeux de Jonathan, ne distinguait des autres et les glissa dans son panier. Puis, à un croisement, elle changea de direction et obliqua vers l’intérieur des terres. Ils avaient maintenant le soleil dans le dos. Si Jonathan avait su comment se repérer dans la nature, il aurait vite compris qu’ils allaient vers le nord. Mais cela, il ne l’avait jamais appris. Il apercevait devant lui d’étranges formes. En avançant, il comprit qu’il s’agissait de ruines. Un ancien village ! Il sentit l’exaltation le gagner. Il pourrait peut-être se repérer !

  A mesure qu’elle descendait vers le village, les yeux d’A viraient au sombre. Mais elle ne ralentissait pas. Elle marcha d’un pas résolu entre les ruines et les roses trémières. Chaque bruit résonnait dans un silence oppressant. Impressionné, Jonathan pressa le pas pour la rattraper.

 -Pourquoi on vient ici ?

 -Tu as peur ?

 Elle n’avait pas tourné la tête pour lui répondre. Sa voix était neutre, froide et elle marchait d’un pas raide, les yeux fixés devant elle.

 -Un peu, oui. C’est quand même flippant, comme coin. Je n’aimerais pas me trouver là à la nuit.

 -On y va parce que des légumes et des fruits poussent encore dans les jardins abandonnés, et qu’on va les ramasser. Et bravo pour ton honnêteté.

  -En fait, c’est aussi un peu ta tête qui me fait peur. On dirait que tu pourrais tuer quelqu’un.

  A esquissa un sourire sans joie.

 -Je l’ai déjà fait.

 Jonathan se figea. Se pouvait-il qu’elle soit une meurtrière, cette A qui l’avait recueilli et qui était là, blonde, au milieu du soleil et des roses trémières ?

 -C’est vrai ?

 -Presque.

 Elle enjamba la porte défoncée d’un jardinet. Jonathan, agité de pensées contraires, repéra une rangée de carottes et se baissa pour en arracher cinq ou six. A cueillait des pommes à l’autre bout du potager. Quand il se redressa pour déposer sa récolte dans le panier, elle avait disparu.

 Un peu paniqué, il courut vers le pommier, espérant sans trop y croire qu’elle y ait grimpé. Mais il aperçut, par une portion de mur effondré, sa mince silhouette qui montait vers l’église.

 -A ! Attends-moi !

 Elle semblait ne pas avoir entendu. Elle avait laissé tomber le panier et courait. Le temps qu’il arrive à hauteur du panier et le ramasse, elle s’était déjà faufilée entre les deux battants. Il hésita à redescendre, mais sa curiosité fut la plus forte.

  L’église était intacte, contrairement au village. Elle se dressait, seule, à l’écart, campée dans sa pierre blanche comme une vieille femme sévère. Jonathan s’approcha timidement et se haussa sur la pointe des pieds pour repérer A par les vitraux usés. Elle se glissait entre les chaises qui attendaient d’illusoires fidèles, sauta les trois marches menant à l’autel, qu’elle ouvrit comme un coffre. Elle s’arc-boutait sur le couvercle de pierre. Jonathan regardait, fasciné. Quand, enfin, le lourd couvercle fut stabilisé, elle se pencha à l’intérieur. Il ne pouvait pas voir ce qu’il contenait mais, quand A se redressa, la couleur de ses yeux alarma Jonathan. Il courut vers la porte et l’ouvrit d’un seul coup. A s’était effondrée au pied de l’autel refermé et pleurait de toutes les larmes de son corps. Ses épaules se secouaient.

  -A ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

 Elle fit un énorme effort pour retenir ses larmes et reprendre une voix posée.

 -Rien. Je pleure, voilà tout. Va-t’en.

 Il posa une main sur son épaule.

 -Qu’y a-t-il dans ce coffre ?

 -Va-t’en ! cracha-t-elle comme un serpent en colère.

 Il retira sa main, effrayé par l’éclat de ses yeux noir d’encre. Il ne parvenait même plus à distinguer l’iris de la pupille. Une douleur insondable y palpitait sournoisement. Intimidé, impuissant, Jonathan soupira et battit en retraite. Avant de passer la porte, il murmura :

 -Je t’attends en bas.

  Elle n’entendit pas. Elle avait fondu en larmes sur le sol de pierre. Jonathan descendit le chemin de l’église sans se retourner, mais les sanglots d’A le poursuivaient.

  Quand elle le rejoignit, un peu plus tard, elle avait retrouvé son attitude droite et digne, mais les larmes avaient tracé des lignes sur ses joues. Elle tenait quelque chose dans sa main serrée, qu'elle glissa dans sa poche. Jonathan fixait ses yeux sombres.

 -Tu as récupéré le panier. C’est bien.

 -Tu vas bien ?

 -Oui. Allons-y. Il y a un mirabellier plus haut.

 Perplexe, Jonathan la suivit sans poser d’autres questions.

 Le panier était bien plein lorsqu’ils redescendirent vers le village mort. A avait même récupéré deux ou trois lapins dans des collets qu’elle avait posés. L’île en grouillait. Jonathan avait lancé :

  -Finalement, tu es une sorte de Robinsone Crusoé, et je suis Vendredi !

  Surprise, A s’était figée. Son regard avait balayé tout un dégradé de bleu, du marine qui ne l’avait pas quitté depuis l’église jusqu’à un bleu ciel presque transparent, et elle avait éclaté de rire. Dans la même heure, Jonathan l’avait vu pleurer et rire pour la première fois. Elle souriait maintenant, en marchant vers la petite cabane. Ils plaisantaient. Jonathan portait le panier, A les lapins. Elle l'avait emmené voir l'enclos où elle élevait une dizaine de moutons dont une brebis enceinte proche du terme du nom de Citronnelle. Elle caressait chacun d’entre eux, vérifiait leur santé et trayait les brebis afin de tirer du lait dont elle faisait des fromages. L'image de la fille blonde, assise au milieu des toisons blanches des moutons, ressemblait à un rêve. Il secoua la tête : elle lui parlait.

 -Donne-moi ça. Je veux te montrer quelque chose.

 Obéissant, il tendit son panier à A. lle fit quelques pas et fouilla dans les branches d’un buisson. Elle en tira un petit mât au bout du quel était nouée une corde longue et fine, qui se tendit lorsqu’elle le planta en terre. L’autre extrémité s’accrochait au coin de la cabane, au fond de la combe. Elle y suspendit le panier et les lapins.

  -Il est difficile de descendre la pente avec les bras chargés. Alors j’ai installé ceci... Le seul défaut, c’est que je ne peux rien faire monter avec.

 Le petit chargement venait de cogner le mur avec un bruit sourd.

 -C’est génial !

 A s’engagea sur la pente sableuse.

 -Tu t’extasieras sur mon génie plus tard. J’ai faim, pas toi ?

 Les yeux vairons de Jonathan se teintèrent d’une lueur gourmande.

 -Je meurs de faim !

  C’était vrai. Tout à coup, il se rendit compte qu’il n’avait plus soif et n’était pas fatigué. L’air de cette île faisait des merveilles !

  A poussa la porte et vida le panier sur la grossière table, puis suspendit les lapins au toit. Puis elle commença à allumer le feu. Elle plaça à côté ce qui restait des poissons du matin et remplit d’eau une cafetière cabossée, avant de la poser près des flammes. Jonathan la regardait faire, assis sur le lit. Elle lui parlait tout en surveillant l’eau.

  -Tu es arrivé à la bonne saison. En hiver, il est difficile de se nourrir convenablement ici. Je suis obligée de faire des conserves.

 -Tu ne peux pas changer d’endroit ?

 -Si, j’ai une barque. Je change d’île de temps à autre. Mais Corail est quand même la plus riche.

 -J’ai eu de la chance alors. Mais si tu peux naviguer, pourquoi tu ne retournes pas sur le continent?

 -Je n’y suis jamais allée.

 -Tu veux dire que tu es née ici ?

 A n’émit plus qu’un silence hermétique.

 -Bon, j’ai compris. Comment s’appelait ce village ?

 Elle ferma les yeux et plongea dans sa mémoire. Une unique larme roula sur sa joue, vite happée par sa langue qui jaillit comme celle d’un lézard. Si vite que Jonathan n’était même pas sûr de n’avoir pas rêvé.

 -Sainte-Blanche-la Mer. Rayée de la carte depuis 6 ou 7 ans.

 -Par quoi ?

 -Un incendie titanesque. Ravageur.

 L’eau siffla, distrayant à point nommé A, qui jeta dans la vieille cafetière les quelques feuilles qu’elle avait ramassé en chemin.

 -Serpolet, sauge et mélisse. Tu m’en diras des nouvelles !

 Jonathan ne connaissait pas les herbes qu’elle mentionnait, mais l’odeur qui montait lui semblait agréable. Elle se rassit, l’air soudain fatiguée.

 -Je suis seule maintenant, sauf quand je recueille des naufragés comme toi.

 -Tu veux bien me raconter leur histoire ?

 A tourna vers lui un regard courroucé, espérant le faire changer d’avis, mais Jonathan resta ferme. Elle céda et son regard s’éclaircit.

 -D’accord.

 Elle croisa les jambes et désigna le premier visage.

 -Hans, tout d’abord. J’avais dix ans. Il m’a beaucoup aidé à organiser ma vie ici. C’est lui qui a construit cette cabane. Comme il est arrivé peu de temps après l’incendie, j’étais traumatisée. Je ne me souviens pas beaucoup de lui.

 -Pourquoi a-t-il les sourcils froncés, alors ?

 Elle sourit.

 -C’est la seule image de lui dont je me souvienne. Il me grondait pour que je ne pleure pas quand il est parti.

 -Et...Alice est morte ?

 Il se penchait pour déchiffrer le nom et, ce faisant, frôla l’épaule d’A. Il se recula vivement en voyant le regard de la fille s’assombrir. Mais il comprit que ça n’avait rien à voir. Sa voix s’était brisée.

 -Oui. Elle est arrivée avec sa fille, Maïa, qui avait cinq ans. Toutes les deux sont arrivées épuisées et affamées, dans une petite barque. Alice était gravement blessée, une plaie infectée. Elle est morte dans la nuit, me confiant Maïa.

 Jonathan vit à son visage qu’elle revivait le drame.

 -Elles fuyaient, je ne sais pas quoi. J’ai enterré Alice au cimetière du village. Maïa était comme ma petite sœur. Je l’ai ramenée sur le bateau suivant. J’ai toujours leur barque.

 A prit une profonde inspiration.

 -Quand Mariette est arrivée, je croyais que personne ne reviendrait jamais sur Corail, et je ne voulais de personne. Mariette m’a réappris la sagesse. Elle avait un grand sens de l’humour et elle était têtue.

 A sourit à ce souvenir. Jonathan, passionné, n’osait plus l’interrompre.

 -Elle insistait pour me suivre, m’aider, prendre sa part de travail. Je l’aimais beaucoup. C’est elle qui m’a appris à sculpter. J’avais douze ans. Au bout de quelques mois, elle est allée s’installer sur une autre île. Elle ne voulait pas rentrer chez elle. J’allais la voir régulièrement. Elle y est restée près d’un an. Et puis, un jour, je n’ai plus trouvé personne. Est-elle morte ? Partie ? Je ne l’ai jamais su.

 Elle se leva et versa un peu de tisane dans une tasse passablement ébréchée.

 -Attention, c’est chaud.

 Elle se servit, puis se rassit et huma le liquide fumant.

 -Et Bobby ? Il était seul ? Il semble jeune.

 -Il avait huit ans et moi treize. Il était très joyeux, rien ne lui semblait grave. Bobby était tombé d’un bateau. Il sautillait partout et me faisait beaucoup rire. Je m’occupais de lui comme si j’étais sa mère. Et puis un jour...

 -C’est lui que tu as « presque tué » ?

 -Non ! C’est Kurt. Bobby a été récupéré par une équipe de secours venue à sa recherche. En les voyant arriver, je me suis cachée. Je ne voulais pas qu’on me voie. Bobby ne m’a pas suivie.

 Elle but une gorgée de tisane.

 -Tu as vraiment tué Kurt ?

 A soupira.

 -Pas de mes mains. Mais je l’ai condamné.

 Elle remarqua le regard inquiet de Jonathan et sourit.

 -Ne panique pas, tu n’as aucune raison de te méfier de moi. Je ne te ferais aucun mal.

 Elle reposa sa tasse.

 -Écoute plutôt. Tu me jugeras après.

  D’un geste, il l’invita à poursuivre.

 -Kurt était tombé à la mer pendant une bagarre sur son navire. Il était complètement soûl en arrivant ici. Et il avait un œil au beurre noir, que j’ai soigné comme j’ai pu. Dès qu’il s’est réveillé, il s’est levé en vociférant. Je n’avais jamais vu d’homme soûl et j’ai paniqué. Il a essayé de me violer.

 Elle respirait difficilement.

 -Il n’avait eu aucun mal à me maîtriser, j’avais 14 ans. J’ai saisi une branche et j’ai frappé le plus fort que j’ai pu. Avec l’alcool, ça a suffi à l’assommer. J’étais complètement affolée, hystérique. Mon cœur battait à cent à l’heure. Je l’ai chargé inconscient sur un radeau bricolé en cinq minutes et j’ai repoussé le tout à la mer. Il n’avait aucune chance de s’en sortir... Puis je suis rentrée au cabanon et j’ai fondu en larmes en me tortillant sur le sol comme un ver de terre.

 « Comme dans l’église », songea Jonathan. Y avait-il un rapport ? En tout cas, il ne pouvait pas en vouloir à A. Elle n’avait fait que se défendre.

 -Je comprends.

 -Vrai ? Il la regarda dans les yeux.

 -Oui. Je te comprends. Et je t’excuse. Mais continue.

 Le regard d’A s’éclaircit brusquement d’un ton.

 -Quand à Laurent... Ce printemps, il y avait des tempêtes, je pensais que personne ne viendrait. Mais lui ne connaissait rien à la mer. Il faisait du surf et s’était aventuré trop loin. Il croyait que, sur l’eau, tout était facile. Il a eu de la chance d’arriver indemne ici. Au départ, il m’était sympathique. L’île l’intéressait. Et puis, le deuxième soir, nous nous sommes disputés très violemment. Il ne supportait plus que je lui donne des ordres, prétendait ne rien me devoir et m’accusait de le retenir prisonnier en lui faisant croire qu’il était dangereux de repartir. Très vite, le ton est monté. J’étais aussi énervée que lui. Il a fini par quitter la cabane, excédé. Je pensais qu’il reviendrait, mais le lendemain matin, sa planche de surf avait disparu, et le radeau que nous avions fabriqué aussi. J’ai vite compris qu’il ne pourrait pas rejoindre le continent. Je suis partie à sa recherche avec la barque. Rien. Deux jours plus tard, après un orage énorme, j’ai retrouvé son corps sur les rochers, au nord de Corail...

 -Oh...Je vois.

 -Je veux que personne ne meure plus sur cette île. J’ai vu assez de tragédies stupides comme celle-ci.

 -Sois tranquille, jamais je n’essaierai une chose pareille ! J’aurais bien trop peur.

 Elle sourit.

 -Oui, sans doute. Mais parle-moi de toi, maintenant.

 Alors que Jonathan entamait le récit de ses quelques années de vie, il songea qu’il s’apprêtait à faire quelque chose d’aussi bête que ce Laurent, mais sa décision était prise. Cette nuit, il irait explorer l’église du village.

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