La mer autour de lui

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Le briquet craqua et l'étincelle jaillit dans la nuit noire, éclairant à demi le visage de l’homme. Une bouffée de fumée s’éleva dans l’air marin. Puis une soudaine bourrasque balaya le pont du paquebot et éteignit la cigarette. L’homme pesta et s’acharna sur le briquet. Il n’avait pas vu l’ombre qui venait de se glisser derrière le canot de sauvetage.

 Jonathan était sorti par une porte discrète en espérant qu’on ne le remarque pas. Ses parents discutaient dans le grand salon, le moment était idéal. Il souffla dans ses mains pour les réchauffer. Le vent soufflait toujours fort sur un bateau, mais là, les courants aériens semblaient s'être donné le mot et avoir invité le froid à leur bal. Jonathan se redressa et observa autour de lui, puis se baissa vivement. Zut ! Pourquoi fallait-il que ce type sorte fumer juste à ce moment ? Le garçon pesta et attendit, recroquevillé derrière le canot. Quand le lumignon s’éteignit, il saisit sa chance et se jeta derrière le coin de la cuisine. Une fois plaqué contre le métal glacé, il calma sa respiration et les battements de son cœur. Il commençait à hésiter. Avait-il pris la bonne décision ? Il se revit, dans sa cabine, assis sur sa couchette, la tête entre les mains. Sa mère était entrée, répandant son parfum écœurant, ses bijoux trop brillants et sa voix perçante.

  • Tu es prêt, mon chéri ?

 Jonathan aurait tant voulu répondre non. Il ne voulait pas y aller. Il détestait ces fêtes où les gens dansaient, riaient et parlaient fort. Mais ses parents voulaient exhiber leur fils, leur plus grande réussite... De toute façon, sa mère ne lui laissait pas le choix.

  • On y va alors. Oh, mon Jon, enlève donc cette expression triste de ton visage, ça ne va pas plaire aux gens. Tu n’es pas malheureux, hein ?

 La porte refermée, Jonathan fut pris d’une rage incontrôlable, froide et dévastatrice. Il faillit lancer sa chaise contre la porte. Il ne supportait plus de n’être qu’un objet de succès  et de mondanité. Leurs bals et leurs robes de soirée le dégoûtaient. Pour ses parents, il n’était qu’un moyen de montrer qu’ils avaient réussi. Réussi quoi ? Son éducation ? Formidable ! Il savait résoudre des équations, mais n’avait jamais vu une fleur hormis les géraniums de sa mère. Formidable. Alors il avait décidé de partir. Il n’aurait plus jamais à jouer ce rôle d’enfant modèle. Il était prêt à parier que ses parents ne seraient attristés que de n'avoir plus personne dont vanter les exploits scolaires. Cela n'allait certainement pas empêcher Jonathan de dormir. D’ici, il pourrait peut-être rejoindre la côte, elle n’était pas si loin. Alors il s’était doucement glissé hors de sa chambre, esquivé dans le couloir à petits pas. Et maintenant il était là, en train de se geler les doigts contre un mur, attendant que le marin à deux pas de lui ait la complaisance de s’éloigner. Il se mordit les lèvres.

 Enfin, une fenêtre s’ouvrit et une voix héla :

  • Hé, Jarvis ! On t’appelle en bas !
  • Moui, grommela l’homme en jetant son mégot aux pieds de Jonathan, puis il disparut dans l’habitacle.

  La porte se referma et les bruits de la fête s’éteignirent, laissant le fugitif seul dans le noir. Il se décolla prudemment du canot et toucha les cordes. Il sentit le désespoir l’envahir. Cadenassées ! Il était pourtant certain d’avoir réussi à en entrouvrir un tout à l’heure, pendant la promenade sur le pont. Mais de l’autre côté du bateau.

 Curieusement, cette idée affermit sa résolution et il contourna la salle de bal qui faisait saillie en prenant bien garde aux fenêtres. Il rampa un moment, et ne se releva que lorsque la musique ne lui parvint plus. Ses yeux vairons commençaient à s’habituer à l’obscurité, il distingua la rambarde de l’autre bord. Il courut, plié en deux, et s’arrêta sur le bastingage, respirant l’air marin à pleins poumons comme s'il était resté en apnée jusqu’à ce moment. Jonathan s’emmitoufla dans son manteau et releva sa capuche. Bon sang, si seulement il faisait moins froid !

 Il longea le bastingage, une main sur la barrière, et regarda les flots. Il trouva les vagues étonnamment grandes. Il atteignit enfin le canot qu’il avait trouvé ouvert dans l’après-midi. Il glissa une main sous l’enveloppe qui l’entourait. Il y régnait une délicieuse chaleur. Par habitude, Jonathan jeta un œil derrière lui, puis repoussa la bâche et monta sur le premier barreau pour s’en faire un marchepied. Malgré tout, il dut se tortiller et souffler comme un phoque pour enfin se glisser dans le canot. Il tomba à l’intérieur et se cogna la tête contre le banc. Il resta là un petit moment, les yeux rivés aux étoiles qu’il apercevait par l’ouverture. Il ne ressentait aucune culpabilité. Ses parents se borneraient à répondre aux questions des journalistes, comme tous les autres. « Jonathan était un garçon brillant, nous l’adorions. C’est vrai qu’il était un peu instable, mais nous l’aimions et nous sommes très inquiets... ». Et puis tout le monde l’oublierait. Voilà. Quant à l’emprunt du canot, le White Star n’était pas le Titanic, et quand bien même, il savait qu’on mettait maintenant plus d'embarcations de sauvetage qu’il n’en fallait. Ses raisons ? Il ne voulait plus vivre avec ses parents, il ne voulait plus leur servir de bibelot. Même le prénom qu’ils lui avaient donné avait pour unique mission de « plaire aux gens ». Jonathan... Un prénom de série américaine. Lui qui aimait tant l’Europe. Il aurait adoré un prénom italien, par exemple. Et cette idée de croisière, sur un paquebot de luxe. Juste pour épater les voisins et apparaître dans les fêtes avec leur fils « si mignon » et aux yeux vairons, un vert et un bleu, dont ils ne manquaient jamais de se vanter, comme s'ils leur appartenaient. Non, vraiment, il en avait assez. Il se redressa dans la barque et sortit un bras pour la détacher. Il travailla un moment, dents serrées, à l’aveugle, concentré sur les sensations de ses doigts. Enfin, il entendit le petit cliquetis. Le canot bascula et tomba d’une hauteur effrayante.

 Le White Star n’était pas l’un des plus grands, mais la chute fit remonter le cœur de Jonathan jusque dans sa gorge. Il hurla quand sa chaloupe creva la surface, projetant d’énormes éclaboussures alentour. Heureusement, la bâche toujours en place lui avait évité un bain forcé. Il reprit lentement conscience du haut et du bas quand il sentit le mouvement des vagues sous lui. Au début, l’euphorie prit le dessus. Il avait réussi ! Il écarta la toile et sortit la tête. Le vent avait forci et les vagues lui parurent soudain énormes. Il pâlit, avant de recevoir à la figure un paquet d’eau froide qui le laissa glacé et trempé jusqu’aux os. Il ne voyait pas la côte. Son embarcation ballottait en tous sens sans aucun contrôle. La peur l’envahit. Il détacha une rame et tenta de manœuvrer, mais la première vague qui l’atteignit la lui arracha. Il retomba au fond avec un profond sentiment d’impuissance. Une bourrasque arracha la bâche et fouetta le garçon qui croisa les bras pour mettre ses mains à l’abri. La couche de nuages qui recouvrait le ciel cachait maintenant toutes les étoiles. Il eut envie de crier.

 -Au secours !

 C’était trop tard. Personne ne l’entendrait. Les vagues l’éloignaient du White Star qu’il voyait maintenant en totalité. Personne sur le pont. Il se recroquevilla au fond de son embarcation et pleura comme un petit enfant. Le grondement de la mer couvrait ses sanglots.

 -Au secours...

 Il s’allongea. Le fond de la chaloupe était plein d’eau. Il s’en moquait, il était déjà trempé comme une soupe. Il s’adossa à un banc. Il frissonnait de plus en plus fort. Le froid le prit dans une douce torpeur. Il ferma les yeux, étourdi de larmes et de sel. La mer dansait autour de lui.

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