Nouvelle...

de Image de profil de Alain KotsovAlain Kotsov

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Nouvelle dont la principale caractéristique vise à faire de ce texte, par ailleurs dépourvu de la moindre valeur littéraire, une oeuvre unique ; à plus d’un titre. En ces temps étranges où l’originalité prime sur la qualité, où tous les sommets ont été atteints, où le monde a été exploré jusque dans ses moindres recoins, il est de plus en plus difficile d’être un pionnier. Et le mot « sommets » doit être considéré aussi dans son sens figuré. Qu’il s’agisse de celui de la bêtise, de la grossièreté, de la cruauté, ou de notions très positives comme le courage ou le dévouement. Tout a été fait. Et dans le domaine artistique, il en va de même. Depuis qu’un célèbre peintre a signé une toile blanche, qu’il a d’ailleurs vendue très cher, on ne peut rien produire de plus original. Les « performances » de certains artistes à la fin du siècle dernier ont atteint le point extrême de la provocation. Et aujourd’hui, jouer de la viole de gambe au sommet de l’Everest, vêtu d’un costume trois pièces maculé de peinture rose, en compagnie d’un ornithorynque et en chantant à contretemps « smoke on the water » représenterait, certes, une excentricité, mais on pourrait toujours trouver dans le passé une action plus originale. Intéressons-nous maintenant au domaine de la littérature (que cet impératif convient mal au verbe intéresser ; disons qu’il n’engage que moi, alors que le lecteur de ces lignes, contrairement à l’auteur qui n’a devant lui qu’un début de page noircie, frémit d’horreur à l’idée de devoir avaler cet abîme de prose qu’il surplombe et qui lui semble de moins en moins passionnant. Je ne compte que sur sa curiosité de voir où je veux en venir pour combattre son désir d’abandonner ici). Dans la production littéraire donc, depuis les tentatives graphiques d’Apollinaire dans ses « Calligrammes » jusqu’aux expériences des oulipiens, en passant par les délires du groupe des surréalistes, on trouve tout ; ou presque, comme on ne va pas tarder à le voir ! Mais il est une idée (totalement inintéressante j’en conviens) qui n’a, à ma connaissance jamais été mise en oeuvre et dont vous contemplez, d’un oeil que j’imagine éteint, la première réalisation. Les titres des livres sont en général constitués d’un texte très court, souvent réduit à un seul mot. Il m’est venu à l’esprit de rédiger un texte dont la longueur du titre en ferait la nouvelle possédant le titre le plus long jamais écrit. Car, ami lecteur, vous êtes encore dans le titre. Ah ! Vous ne vous en étiez pas rendu compte ? Voilà qui redonne de la vigueur à l’intérêt, jusque là très limité, que vous portez à lire ces lignes. Et qui explique certaines bizarreries comme l’évident désir de l’auteur d’allonger la sauce, comme on dit vulgairement en appliquant une métaphore culinaire à l’activité de l’écrivain qui n’a pourtant rien à voir avec la cuisine, bien que cette dernière, pour certains hommes qui la pratiquent avec passion puisse être, sans que ce soit scandaleux, considérée comme un art véritable, ou (autre bizarrerie, la phrase étant un peu longue cette parenthèse est une balise nécessaire au lecteur pour ne pas perdre le fil du propos. Donc autre bizarrerie) l’absence de verbe principal dans la première phrase. À propos, la présence du mot « titre » dans cette première phrase n’est pas innocente et tendrait à prouver que ce texte d’un abord aride n’est pas dépourvu d’un certain humour. Au point où j’en suis arrivé mon but premier est déjà atteint. Mais je m’en suis fixé de nouveaux. Et d’abord, tâche ardue, réussir à amener le lecteur jusqu’à la fin de cette oeuvre, ou au moins jusqu’à la fin du titre. À cet effet je lui fais ici la promesse solennelle de ne plus faire de phrases alambiquées et de garder constamment à l’esprit la volonté de susciter son intérêt. À ce moment un doute m’assaille. L’idée est si simple ! Bien que celle qui préside à cette expérience soit exclusivement le fruit de mon imagination, il est peu probable qu’un quelconque auteur ne l’ait pas eue avant moi. Peut-être même est-il mentionné dans le livre des records l’existence d’un roman dont le titre contient cent mille mots. C’est pour me prémunir de l’accusation de plagiat involontaire qu’il me semble utile de revoir mes ambitions à la hausse et de donner à ce texte, ou plutôt à ce titre, des qualités qu’on ne trouvera nulle part ailleurs. L’occasion m’en est donnée par la relecture de ce qui précède et l’impression de voir un texte bien peu aéré.

 

Et voilà ! Si çà n’a déjà été fait auparavant vous avez sous les yeux le premier titre au monde comprenant plusieurs paragraphes. Et ce n’est pas fini !

 

Mon travail, à partir de maintenant, va consister à innover de toutes les façons possibles. Sans pour autant m’éloigner du sujet. Et d’abord, en évoquant mes illustres prédécesseurs.

 

Max Pécas, metteur en scène assez peu adulé par la critique, avait commis dans les années 70 un film qui s’intitulait si je me rappelle bien « on se calme et on boit frais à Saint Tropez ». Je partage à présent avec ce cinéaste le privilège d’avoir produit une oeuvre dont le seul intérêt est dans le titre. Mais, bien que souffrant  d’une modestie quasiment maladive, force m’est de constater que ma performance écrase de très loin la sienne.

 

En remontant plus loin, à une époque où le cinéma n’existait pas encore, on trouve dans l’œuvre d’un des plus grands dramaturges français un exemple de titre « à rallonge ». C’est dans la scène IV du premier acte de « Cyrano de Bergerac ». Le héros s’apprête à entamer avec un vicomte qui l’a provoqué un duel au cours duquel il va déclamer une ballade improvisée. Avant de croiser le fer il lance à la cantonade :

-  Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon

-  Monsieur de Bergerac eut avec un bélître

-  Qu’est ce que c’est que ça, s’il vous plaît ?

-                                                                  C’est le titre. »

 

Voilà une citation qui donne à mon texte encore une qualité supplémentaire. Elle en fait la première nouvelle au monde dont le titre n’a pas été en totalité écrit par son auteur.

 

Maintenant mon titre a atteint une longueur satisfaisante. Je ne vais pas céder à la facilité en noyant mon manque d’inspiration dans un océan d’autodérision, procédé fréquemment employé par les auteurs de bandes dessinées comiques. Je ne m’en tiendrai qu’à l’indispensable. Le titre est déjà suffisamment entamé pour que j’affiche ici ma prétention de lui voir décernée la mention de titre le plus ennuyeux à lire de toute la littérature. Et pourtant le cadre d’un titre aussi long est un espace d’extrême liberté qui aurait permis à un auteur talentueux de donner matière à exercer son génie. J’avais promis d’éviter l’autodérision. Voici la première nouvelle dans laquelle l’auteur, dès le titre, rompt sa promesse.

 

Je parlais de liberté. Jamais l’écriture d’un titre n’en a autant apporté à un écrivain. Quand Victor Hugo a dû intituler « les Misérables » il lui était absolument impossible d’insérer dans le titre le mot « cocotte minute ». D’abord parce que la cocotte minute n’avait pas encore été inventée ; mais c’est un exemple, j’aurais pu choisir « matelas ». Et pourtant dans ce roman un certain matelas tient un rôle essentiel (dans la scène de la barricade). Dans les lignes présentes je pourrais dire tout et n’importe quoi. D’ailleurs n’importe quoi, je l’ai déjà dit ! Quel dommage que cette expérience, qui ne sera sans doute jamais renouvelée, n’ait pas été imaginée par un autre !

 

Pour rester dans les considérations philosophiques sur la littérature, je ne peux m’empêcher d’évoquer un problême posé par la forme très particulière de cette oeuvre unique. Si un jour j’avais la chance de la voir publiée dans un recueil, comment apparaîtrait le titre dans la table des matières ? 

 

Il va me falloir conclure. Et rédiger le corps de ma nouvelle. Que le lecteur se rassure, elle sera très brève. Car, juste après avoir eu l’idée d’écrire le titre le plus long, je me suis dit qu’il serait intéressant de produire dans le même temps la nouvelle la plus courte. Et d’avoir commis l’oeuvre littéraire dont le rapport mathématique entre la longueur du titre et celle de l’oeuvre elle-même soit, non seulement supérieur à 1, mais soit le plus grand possible. Elle ne contiendra qu’une phrase. J’ai d’abord pensé à « il faisait beau. » en situant l’action (ou plutôt l’inaction !) dans le passé mais j’opte pour « il fait beau » que je juge davantage moderne et provocateur. Et plus court aussi !

 

Le texte n’en aura pas la moindre valeur littéraire, encore moins que le titre. C’est la raison pour laquelle ce sera la seule production littéraire dont l’absolue nullité est entièrement assumée par son auteur. Et pour une fois de façon totalement sincère, sans fausse modestie.

 

Voici donc la nouvelle la plus inintéressante jamais écrite. Celle qui est en totalité contenue dans le titre. Et, pendant que j’y suis, la première à contenir une faute d’orthographe dans le tytre.

 

 

Il fait beau.

Humour
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Commentaires & Discussions

Nouvelle...Chapitre1 message | 4 ans

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