Métamorphose

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Mon visage se tend. Ma bouche ne veut pas rester tranquille, elle qui ne me causait aucun souci une seconde avant seulement. Impossible d'arrêter mes paupières, elles passent et repassent inlassablement devant mes pupilles, comme les drôles d'animaux qui dodelinent de la tête à l'arrière des voitures, sur le chemin des vacances. Elles me donnent l'air bête ces paupières. Je les hais de ne pas savoir se tenir tranquille. Ma mâchoire elle, est vissée. À peine si je peux entrouvrir mes lèvres pour y faire maladroitement passer ma cigarette. Ma main, si agile quand ma tête ne se mêle pas de mes affaires, tremblote. Respirer ne semble plus si naturel. Il m'observe. Il ne le sait pas, mais son regard me possède, alors que lui même n'en aura jamais l'occasion. Il ne le sait pas, et il ne doit pas le savoir, c'est pour ça qu'il s'agit de faire des efforts, des efforts inhumains. Surtout ne pas montrer de trouble, il pourrait être mal interprété. Je ne contrôle plus rien, je suis toute petite à l'intérieur de mon corps, recroquevillée. Nos yeux se sont croisés tout à l'heure, au bar. Ce que j'ai vu dans les siens m'a déplu, j'ai vite tourné la tête, j'aimerais avoir plus de force, mais je bat en retraite. J'ai l'impression d'avoir perdu une bataille, mais je ne sais pas contre qui. Je fais semblant de ne pas avoir remarqué, le naturel s'en va au galop, je ne plus quoi faire des mes mains. Elles vont et viennent, hésitantes, replacent une mèche de cheveux même pas tombée devant les yeux. Je dois les occuper, sinon elles vont faire n'importe quoi. Le barman prend une plombe à tirer ma bière. Je lui en veux, de me prendre en otage comme ça derrière son bar. A-t-il la moindre idée de l'inconfort de ma position ? Il me donne mon verre, je paye, mes yeux se baladent partout avec un intérêt feint, partout sauf dans la direction de cet homme, dont le regard me brûle encore. Il est là, en périphérie de mon champ de vision. Je le vois sans le regarder, il me regarde probablement sans vraiment me voir. Cette petite danse recommence trop vite.

À la seconde où j'arrive sur la terrasse, seule, je sais qu'il va venir me parler. J'allume ma cigarette, je prend l'apparence de la décontraction, du moins j'ai l'impression, je ne sais pas si l'illusion prend ou pas, je ne suis qu'à l'intérieur moi, je n'ai pas le rendu. Je ne profite pas des vertus de la fumée, je le savais avant même de faire sortir la flamme du briquet, ces cinq minutes ne seront pas agréables. Pas autant qu'elles devraient l'être. Si je n'avais pas fait attention, tout aurait été différent. Il m'aurait regardée, et moi j'aurais tout simplement continué à vivre, décomplexée, impudique, indifférente. Naturelle. Mais j'avais croisé ses yeux, le battement d'ailes d'un papillon qui déclenche la tornade, je le surveillais moi aussi, pas comme lui, pas comme on surveille une proie, j'étais sur mes gardes, en alerte. C'est plus fort que moi, je disparais sous le regard des autres, je me liquéfie, toute substance me quitte, mon corps abandonné. Comme si quelque part je ne voulais rien avoir à faire avec tout ça, non, sans moi, vous pouvez vous repaître de mon image mais moi vous ne m'aurez pas, j'ai quitté le navire, allô la terre, ya plus personne, la ligne est coupée. Je me demande si c'est pareil pour tout le monde. Je me demande si certaines personnes sont capables d'être ainsi disséquées sans éprouver le besoin de cacher l'essentiel dans un coin. Comment rester naturel lorsque le corps encombre ? Il est trop grand, maladroit, désobéissant. Il n'en fait qu'à sa tête, je perds le contrôle, je fais tout bien seulement quand je n'y pense pas, quand ce n'est pas important. Je pourrais être à poil que je ne serais pas plus gênée. Il n'a pourtant pas l'air dangereux ce type à première vue. Mais il me maltraite sans le savoir, il me désire, impossible de l'éviter, c'est écrit sur son visage, comme il est écrit sur le mien en ce moment que je suis une ridicule petite fille sans défense. Comment en arrive-t-on là ? Ça devrait être plaisant d'être désirée, en tout cas c'est l'idée que je m'en faisais avant d'y être confrontée. Je voudrais le supplier d'arrêter, j'ai presque un vertige, je respire trop ou pas assez, je ne sais pas, ce n'est plus moi qui choisis. Je lui en veux de ne pas détourner le regard, je lui en veux, il me prend en otage lui aussi, le monde entier me prend en otage dès que je fais un pas dans la rue, ils me dépossèdent de moi-même, et ils n'en savent rien. Ils ne font pas exprès. Je lui en veux, je ne sais pas pourquoi. Il n'a sans doute aucune idée du drame qu'il entretient. Nulle part il n'est écrit qu'il est dangereux à ce point de regarder quelqu'un. Il ne peut pas savoir. Cette folie n'appartient qu'à moi, elle part de moi et y revient, comme un maudit boomerang, sans emporter personne d'autre dans son parcours infernal. D'ailleurs je suis tellement à l'intérieur de moi que le monde a du mal à exister autour, mes gestes, mes pensées, ma bouche pincée, il faut la détendre, tout me ramène inlassablement à moi-même. Alors qu'a-t-il vraiment à voir avec tout ça, le type au bar ? Un autre aurait déclenché la même tornade, les regards sont interchangeables, ils brûlent tous du même feu.

Je voudrais continuer à lui en vouloir, je ne peux plus. J'ai ouvert la boîte de Pandore, je sais que tout est de ma faute, même si il vient me parler, c'est moi qui gâte cette cigarette, c'est ma tête qui joue des tours, le dénominateur commun à tout ces hommes, moi moi et moi. Je ne le connais pas et je l'aurais sacrifié sans une seconde d'hésitation sur l'autel de ma pudeur, que dis-je, de mon malaise, de ma névrose, de ma folie pathologique. C'est lui qui me regarde, mais c'est moi qui me tue. Il n'est que l'arme que j'ai choisie, l'instrument de mon malheur à son insu, un petit rôle dans la grande comédie qui se joue tous les jours, dans mon ventre. Si je n'étais pas ce que je suis, il pourrait me regarder tant qu'il voudrait, ça ne changerait rien à rien. Je cesse de lui en vouloir, ça ne résout pas le problème, toujours mes mains tremblent, mes paupières s'agitent, ma mâchoire se serre. Je me hais d'être aussi timorée. Tiens donc, apparemment il faut en vouloir à quelqu'un dans cette histoire, et si ce n'est pas lui... Je ne suis plus une jeune femme, je suis une gamine, et quand je suis une gamine, l'homme est un prédateur, et j'ai peur, comme avant, dans le noir de la nuit. Dieu que c'est long cinq minutes. Cette cigarette n'en finit pas. Je prend une seconde pour la regarder, un geste ridicule, d'automate, j'en suis aux trois quarts. Je toussote, remet mes cheveux, j'essaye de me donner « une contenance » alors que je n'ai plus que ça, du contenant et rien à mettre dedans, ses yeux ne me lâchent pas, les miens se renfoncent dans leurs orbites, ou du moins c'est l'impression que ça donne depuis l'intérieur. Je me déteste de me détester, ça tourne en rond, je fatigue. Pourquoi ? Pourquoi est-ce important pour moi, de pouvoir contrôler ce corps que je ne lui offrirais jamais ? Pourquoi apparaître sous un bon jour puisqu'il n'en verra pas d'autres ? Vanité incontrôlable. Je ne voulais pas de son regard, il me force à trop d'efforts, cadeau empoisonné, je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus qui je hais, je suis perdue. Du coin de l'oeil, qui ne l'avait jamais quitté, je l'aperçois, il se lève, se dirige vers la terrasse. J'ai choisi exprès le coin le plus reculé, il faut slalomer entre les chaises pour m'approcher.

-Dis donc t'as beaucoup bu.

Il désigne les quatre pintes vides qui trônent sur la table devant moi. Il sait pertinemment que je viens d'arriver, mais il a du préparer sa phrase depuis trois minutes déjà.

-C'est pas à moi.

-Oui je sais, c'est moi qui étais là, avec des amis.

-Ah.

Il regarde son pote resté au bar, il a l'air de chercher autre chose à dire. Mon visage me fait mal, je ne lui en veux pas, c'est de ma faute, de moi à moi le problème, mais faites qu'il s'en aille, faites qu'il n'insiste pas. Je me hais, je me hais, il s'en va. Minuscule soulagement. Je ne pourrais pas reprendre forme humaine tout de suite, je suis toujours au bar, entourée de dizaines d'inconnus qui sont autant de menaces. Sabine arrive, ouf une bouée, je suis crevée, tout se relâche, je peux concentrer mon attention sur ses lèvres, sa voix, sa peau, tout, je ne veux plus voir qu'elle. Je la connais, elle n'est pas dangereuse.

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