Frustration dramatique

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Des fois – pas tout le temps mais des fois – je me surprends à ressentir de la jalousie pour ces gens qui ont vécu des choses tragiques. C'est sûr, dis comme ça, ça n'a pas l'air logique. Mais quand j'y pense autrement, que je regarde les choses sous un autre angle, je me dis que ce qu'ils ont dû traverser les a amenés de l'autre côté de la vie en quelque sorte, comme s'ils possédaient désormais un secret, une explication qui m'échappe. C'est de ça dont je suis jalouse. Un petit peu, pas beaucoup, et juste des fois. Peut-être un peu plus. Je ne peux pas m'empêcher de penser que, malgré la souffrance, ils ont leur bout de vie à eux, une histoire, et ça leur donne un truc en plus, quelque chose d'indéfinissable. Moi j'en ai pas, d'histoire. Personne ne se souviendra de moi quand je ne serai plus là, parce qu'il n'y a absolument rien à dire sur ma personne. J'ai une vie tout à fait tranquille, je ne dérange personne et personne ne me dérange, jamais. C'est à peine si on se rappelle de moi quand on me croise. C'est normal : on ne se souvient jamais de la fille qui n'a rien à raconter. Moi-même je ne prête d'attention qu'aux gens intéressants, et les tas d'autres fantômes qui, comme moi, traversent la vie sans encombres font de même. Comme si on se disait qu'à se mettre à côté, un peu d'éclat dramatique rejaillirait sur nos personnes, et alors on serait moins ternes, plus vivants. Je vous rassure, ça n'arrive jamais : il est à vous le malheur, rien qu'à vous.

Quand j'écoute certaines personnes ressasser leur passé, des histoires de famille sordides, des agressions, des deuils terribles, des accidents, je me dis qu'ils ont de la chance. Je n'oserai jamais leur dire à eux ; ils ne comprendraient pas mon point de vue. Et je ne pourrais pas leur en vouloir : sûrement ils auraient aimé ne jamais avoir vécu ces tragédies, sûrement si eux-même avaient eu le choix, ils auraient échangé leur vie contre la mienne, plus simple. Ou peut-être pas. Qui sait ce que veulent ces gens-là qui ont déjà tout, des histoires à raconter, et une vie derrière eux, quel que soit leur âge – oui il y a des gens qui, n'atteignant pas la moitié de mon âge, ont vécu. Je trouve ça injuste. Quoi qu'il en soit la vie va comme elle veut, et je suis restée jusqu'ici sans tâche. Ce qui explique peut être que je n'ai que peu d'amis, parce que peu d'intérêt finalement. J'ai bien essayé de raconter des histoires que j'avais entendues d'une autre bouche, une bouche tragique à souhait, qui débite des mots terribles, à vous faire vomir de chagrin, mais ça n'a pas le même effet. Je ne dois pas le raconter comme il faut. Seuls ceux à qui il est arrivé malheur connaissent la danse, les pauses dramatiques, les coups d'oeil en coin pour vérifier que le conte fait bien son effet, les soupirs, les sanglots parfois, tout est très maîtrisé, interprété à la perfection. On dirait presque qu'ils se sont entraîné. Moi je pense que c'est le cas : quand on a une histoire à raconter, on le fait tellement souvent qu'on finit par la connaître par cœur. Ils ne doivent pas pouvoir résister, après tout, il faut assurer le spectacle. Les autres, ceux qui n'ont pas de maux, ne peuvent que produire de pâles imitations de la douleur, parce qu'ils ne l'ont jamais tutoyée. Le coup de grâce, c'est quand ils disent à la fin : « tu as de la chance toi, tout va bien dans ta vie ». J'imagine qu'ils sont sincères, mais j'ai toujours envie de rire quand ils disent ça. Ils ne se rendent pas compte les rescapés, à quel point il est compliqué d'être vierge de drame de nos jours. C'en devient d'ailleurs presque dramatique. C'est ce qu'on appelle l'ironie du sort je crois.


Au-delà du pouvoir d'attraction que leur désarroi leur confère, il y a une autre contrepartie, une pommade sur leurs cicatrices, une bouillotte pour leur cœurs refroidis : encore une fois, l'avantage n'est pas négligeable. Cela se passe généralement ainsi – et vous vous reconnaîtrez dans l'une ou l'autre de ces catégories, c'est inévitable – : en entendant le récit de leurs malheurs, les êtres fragiles que nous sommes, nous les bien portants, ne peuvent s'empêcher de ressentir de la sympathie – et parfois même plus encore ! – pour ces pauvres écorchés de la vie, ces boiteux, ces éclopés qui n'ont rien demandé à personne, et qui ont vu le monde leur tomber sur la tête. Et alors quoi ? Je n'ai pas droit à un peu d'amour moi ? Certains moments, ça me révolte rien que d'y penser. C'est un peu comme si le monde était en fait une balance : plus tu morfles, plus on t'aime. Surprise surprise, ma balance à moi est vide. Rien à mettre dedans, que ce soit dans une catégorie ou dans l'autre. Alors oui, j'avoue que des fois, souvent même j'ose le dire, je suis jalouse de ces torrents d'amour qui pleuvent sur certains, pendant que d'autres sont oubliés faute d'avoir vécu. Comme si ce n'était pas déjà assez de savoir qu'on ne compte pas dans le grand Univers, que notre nom est oublié, rayé, alors même qu'on a pas quitté la planète, voilà qu'on en rajoute une couche. Je sais que ça doit être compliqué le malheur, mais tout de même. Et puis c'est pas comme si on pouvait choisir de vivre une tragédie. Il faut que ça vous tombe dessus, sinon ça ne compte pas. Les probabilités sont certes plus fortes que celles de gagner au loto, mais faut se faire une raison, ça n'arrive pas à tout le monde. Il y a des gens qui traversent la vie sans la toucher. Ni bien ni mal, essayez d'exister comme ça, c'est pas simple.

Des fois je m'imagine dans la peau de ces gens-là. Enfin plus exactement, j'imagine que je fais partie des leurs, que moi aussi j'ai une vie tragique, une vie qui a du sens. Dans ma tête, je tue père, mère, frères et sœurs dans un sublime accident. Je suis orpheline, je pleure toutes les larmes de mon corps. D'autres jours, je suis atteinte d'une maladie terrible, et on me l'annonce de préférence dans un endroit bondé, comme un centre commercial, ou à la fac. Je m'effondre, je hurle que c'est injuste, pourquoi moi. Le monde entier se précipite à mon chevet, on me fait boire de l'eau, on me donne un bonbon, on se questionne, pourquoi cette jeune femme s'évanouit-elle, quel est le mal qui la ronge ? Je jubile de terreur, le monde se dérobe sous mes pieds, enfin la vie commence. Parfois je survis de justesse à un cambriolage à main armée, dans une banque. Pas souvent, parce que ça n'arrive pas non plus tous les quatre matins ce genre de choses. De toute façon, tout ça, ce n'est pas pour moi. Jamais personne ne se préoccupe de savoir si je vais bien, parce qu'il n'y a pas l'ombre d'un doute : selon toute apparence, je vais effectivement bien.

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