Partie 1

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Vincent sourit et s’assit plus confortablement dans son siège. Heureusement pour lui, les renseignements du Maire étaient limités. Toujours sous le choc, ce dernier se grattait l’arrière du crâne nerveusement ; il semblait remettre en question leur future association. Darn ne pouvait pas laisser cela arriver, il avait besoin de cet argent. Il se racla la gorge et remua sur son fauteuil pour attirer l’attention de son interlocuteur.


— Je vous assure, monsieur le Maire, que je ne tenterai jamais rien à l’encontre de qui que ce soit sur Malker, commença-t-il d’une voix douce et posée. Cet événement que vous avez évoqué n’était ni un accident, ni une erreur, mais un acte isolé qui s’inscrit dans un contexte particulier. Je suis prêt à vous raconter ce qu’il s’est passé si vous promettez de m’embaucher.


— Votre monstruosité n’a d’égale que votre cupidité, cracha le Maire.


— En effet, j’ai besoin de cet argent. Au moins autant que vous avez besoin de mes services.


Pour toute réponse, le géant grogna et détourna le regard. Visiblement, Vincent avait vu juste : le Maire ne pouvait pas se passer de lui. Il avait attendu longtemps avant d’appeler l’endormeur, maintenant il était trop tard pour le renvoyer. Néanmoins, Darn préférait être tout à fait sûr de lui avant de s’engager. Il avait été très imprudent en venant ici, il était temps pour lui de prouver que ce n’était pas toujours le cas.


— Avant de commencer, j’aimerais être payé, réclama-t-il de but en blanc.


— N’abusez pas. Faites votre job, vous recevrez l’argent ensuite.


— Quand vous m’aurez envoyé en prison ? Ne niez pas, à votre place, je ferais pareil. Donnez-moi mon salaire immédiatement.


— C’est hors de question.


— Vous savez, monsieur le Maire, j’ai énormément de respect pour vous. Mais j’ai déjà tué cinq hommes, alors vous comprendrez qu’au point où j’en suis, rien ne m’empêche de recommencer.


— Est-ce une menace ? gronda le Maire en se redressant de toute sa hauteur.


— Une menace ? répéta Vincent pour se donner le temps de réfléchir. Je crois que c’est le terme, en effet.


L’endormeur dissimula tant bien que mal le frisson qui glissa dans son dos et titilla ses reins avec malice. Il tentait de se donner des airs de comploteur, mais il redoutait la colère de son interlocuteur et appréhendait ses réactions. Il ne ferait pas le poids en cas d’affrontement direct et doutait même de tenir le coup dans une joute verbale prolongée. Il misait sur la peur et l’urgence de la demande pour recevoir ce qu’il exigeait, mais le Maire était un homme de politique, habitué à ce genre de jeux. La seule chose qui le retenait encore était ce secret du passé. Si Darn le révélait trop tôt, sans aucune assurance de paiement, il perdrait son unique avantage et signerait son arrêt de mort.


— Vous ne manquez pas de culot, lâcha le Maire. Une chance pour vous qu’il n’existe personne d’autre pour m’aider. Très bien, je vous fais un virement.


Le géant appuya sur un bouton discret au coin du bureau pour faire apparaître un écran. En quelques pianotages sur l’hologramme, il transféra les fonds sur le compte de Darn qui regardait le tout très attentivement. La somme lui parut correcte, quoiqu’un peu juste compte tenu du risque qu’il prenait, mais il était dans le besoin et ne fit aucune remarque.


— Voilà. Maintenant, c’est à vous de respecter votre part du marché. Et n’essayez pas de me tromper ou vous le regretterez.


— Nous commencerons la séance après cette révélation, tenta Vincent pour gagner du temps. Que diriez-vous de trouver un endroit plus confortable ?


D’un geste brusque de la main, le Maire indiqua à l’endormeur de se lever et s’écarter de son fauteuil, puis pressa un nouveau bouton sur le bord du meuble. Il y eut d’abord un déclic qui résonna dans la pièce bruyamment. Darn sentit la peur l’étouffer, il fixa son regard sur la porte, prêt à voir de lourds barreaux lui empêcher toute sortie. Cependant, le mécanisme ne s’activa pas sur les issues mais sur le bureau. De ses bords curieux s’échappèrent d’épaisses vitres qui se déployèrent sur le plateau pour le recouvrir et bloquer les objets qui s’y trouvaient. Le même manège se répéta sur les autres meubles de la salle. Quand tout mouvement fut cessé, un autre clic retentit, plus puissant que le premier. Vincent se raidit, comprenant enfin l’utilité des grosses visses qui retenaient le mobilier. Sous ses yeux écarquillés de terreur, le sol s’ouvrit à ses pieds, pivota et se referma.

S’il fut déçu que la Mairie ne soit pas conforme aux rumeurs, il fut tout de même impressionné. En moins de cinq minutes, le bureau du Maire s’était métamorphosé en chambre à coucher.


Si le Maire était habitué à ce phénomène, Vincent semblait profondément perturbé. Il ne s’y attendait pas, mais accueillit la nouvelle le sourire aux lèvres : ne pas changer de pièce lui évitait d’avoir à repérer d’autres issues, première chose qu’il avait faite en entrant dans celle-ci. C’était plus devenu un automatisme qu’une réelle nécessité. Néanmoins, il arrivait que ses clients acceptent difficilement ce qu’il leur avouaient. Ils faisaient appel à lui sans vraiment savoir en quoi consistait son travail, puis venaient se plaindre ensuite ! C’était pour cela qu’il préférait être payé d’avance ; il lui arrivait de devoir sortir d’un bâtiment en toute hâte pour fuir la colère de ses clients. Heureusement, cela ne survenait que rarement.


— Je vous en prie, monsieur le Maire, dit Darn d’une voix douce, asseyez-vous sur le lit, vous serez plus confortable.


Pour toute réponse, son interlocuteur lui lança un regard noir et grogna. Il fit cependant ce qu’on lui demandait et s’assit sur le matelas. Vincent ne s’inquiétait pas de la menace qui planait dans l’air : bientôt, le Maire ne pourrait plus rien faire.


— Crachez le morceau, monstre, siffla le géant à court de patience.


— Bien, acquiesça l’endormeur d’un hochement de tête.


Il prit néanmoins le temps de faire le tour de la pièce, sous le regard attentif de son client. Darn n’était pas pressé de révéler à un homme de cette influence ce qu’il avait fait dans le passé. Vincent fit soudain volte-face et planta son regard sur le Maire. De quelques pas, il s’approcha pour le dévisager puis sourit. Après tout, il n’avait rien à perdre.


— Je voudrais d’abord vous présenter Baila, qu’en dîtes-vous, Padr ?


— Vous ! s’écria le Maire. Comment connaissez-vous mon nom ?


Vincent hésita un instant, se frotta les mains et décida de s’asseoir sur un fauteuil un peu plus loin dans la chambre. Ce qu’il avait à avouer méritait d’instaurer une certaine distance entre eux.


— Mon métier n’est pas simple, commença-t-il en prenant le temps de réfléchir ses mots. Vous n’êtes pas sans savoir qu’à l’age d’or des Malkériens, des cours de défense ont été mis en place.


— Pour éviter que les monstres ne s’immiscent partout sans autorisation, cracha le Maire avec dédain.


L’endormeur prit quelques secondes pour dévisager le géant qui lui paraissait beaucoup moins impressionnant allongé sur son lit. Après réflexion, il décida d’ignorer la remarque et enchaîna :


— Puisque les Malkériens n’existent plus…


— Les mutants, rectifia le Maire.


— Ces cours ont été abolis et les techniques de protection oubliées, ce qui facilite grandement mon travail. Néanmoins, le cerveau se défend de lui-même face aux intrusions extérieures. Même si vous me payez de votre plein gré, je ne peux pas imposer ma volonté à votre cervelle directement, elle se protégerait automatiquement. Je me dois d’amorcer une approche plus subtile.


— Venez-en au fait !


— J’irais plus vite si vous cessiez de m’interrompre, critiqua Vincent en lançant un regard noir à son client. Pour habituer votre esprit à ma présence, je dois donc y aller petit à petit. Ne vous énervez pas, il n’est pas question de suggestion, mais d’informations.


— Expliquez-vous, exigea le Maire avec appréhension.


— Depuis que vous êtes entré dans cette pièce, j’accède progressivement aux données contenues dans votre cerveau.

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