Chapitre 4 : Héritage

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Tout le monde était sur le pont, – soit un peu plus d'une cinquantaine d'homme – armés de coutelas, poignards, sabres, haches et arcs. Sur la demande du capitaine, Aline retourna dans la cabine chercher le coffret de sa mère, tout en me glissant un regard lourd d'avertissements. Je me gardais bien de révéler quoi que ce soit de mes découvertes sur la famille Hasley‌ à Derka.

Avec un empressement inhabituel, la quartier-maître et le capitaine libérèrent le corbeau fantomatique qui s'élança comme chaque soir dans les ténèbres, dans un croassement spectral. Une plainte plus aiguë et lointaine répondit à son appel, quelque part au-dessus des flots et du Pourfendeur.

— Garthal sait que nous sommes là, avertie Aline, équipée de sa hache en argent.
— L'aube ne devrait pas tarder, commenta le capitaine en fixant le halo jaune qui s'éloignait un peu plus vers l'île. Son brigantin ne le sauvera pas, cette fois.

Le vent se leva en poupe et propulsa le Corbeau Blanc en avant, tandis qu'une étrange brume blanchâtre prenait forme à la surface de l'eau. Nous perdîmes rapidement de vue Garthal et son équipage. Les récifs, nombreux et en grande partie immergés, rendaient la progression périlleuse, dans le brouillard qui s'épaississait. Au terme de ce qui me sembla une éternité, nous arrivâmes face à une grande plage de l'île principale, déserte. On largua l'ancre et mis à l'eau l'unique chaloupe du navire. Je me glissai derrière Margo, Derka, le capitaine et Aline, qui gardait précieusement la bouteille contre elle.

— Tâche de ne pas mourir, me souffla-t-elle.
— Compte sur moi.

Je fis en sorte de ne pas laisser transparaître mon inquiétude. Nous étions une douzaine installés dans l'embarcation. La perspective d'être à découvert sur la plage et de ne pas pouvoir me dissimuler – comme dans les ruelles de la capitale – ne me rassurait pas. Derka, face à moi, tapotait nerveusement le manche de sa lance du bout des doigts. Aline, à l'avant de la barque, gardait le regard fixé vers l'epaisse végétation qui tapissait l'île. À sa ceinture, sa hache scintillait faiblement dans l'aube naissante. Je savourai un instant le clapotement des vagues et l'odeur iodée des embruns. Le brouillard se dissipa à l'instant même où nous mîmes pied à terre. Nous ne distinguâmes aucune trace de l'équipage de Garthal sur le rivage ensablé. Pendant que certains effectuaient les premiers repérages aux alentours, la chaloupe fit un deuxième trajet jusqu'au navire. Au loin, le hululement d'une chouette s'éleva de l'inquiétante forêt noire.

Une fois tous les membres de l'expédition débarqués, Aline porta le goulot de la bouteille à ses lèvres, puis expira, murmurant d'incompréhensibles syllabes. De sa bouche naquirent de minces filets de vapeurs jaunâtres qui s'animèrent, puis virevoltèrent dans les aires en s'éloignant peu à peu. Nous contemplâmes le phénomène avec fascination, pour le plus grand plaisir d'Aline. Tout comme les spectres, les filaments de vapeur indiquèrent la direction à suivre. Nous longeâmes alors le long de la plage et atteignîmes la pointe ouest de l'île, sur le flanc le plus escarpé de la montagne. Un escalier taillé à même la roche de la falaise permettait l'accès à un plateau, à la lisière de la forêt.

C'est là que Garthal‌ et les siens surgirent, chargeant notre groupe dans un hurlement sauvage. Plusieurs hommes de l'équipage tombèrent sous une pluie de flèche, mais les membres du Corbeau Blanc réagirent aussitôt, brandissant haches et sabres. Dos à Aline, j'enfonçais mon poignard dans la gorge du premier venu à ma porté. L'instant d'après, je parai tant bien que mal l'épée d'un jeune excité qu'elle éventra, d'un grand coup latéral de sa hache. Je m'écartai de la mêlée, assourdi par les beuglements d'hommes à terre et les cris de rage de ceux qui continuaient de se battre. Au centre, John Hasley affrontait trois hommes à la fois, traçant de la pointe de son épée plusieurs gerbes de sang, riant aux éclats de la peur qu'il suscitait autour de lui. Plus loin, celui que j'avais identifié comme leur chef‌ fuyait sur le chemin de terre entre les arbres, avec quatre de ses fidèles, tenant fermement à la main une bouteille semblable à celle d'Aline. En apercevant‌ l'objet, j'eus un instant d'absence, et le métal glacial d'une lame me frôla le visage. Ensemble, ensemble, ensemble, assenèrent les voix dans mon crâne.

— Aline, hurlai-je désemparé, il s'échappe !

La femme pirate s'élança aussitôt à ses trousses, bientôt suivie par Derka, Margo et Argis. Distrait par le mouvement, Steve mourut sous mes yeux, transpercé de part en part.

— Que faites-vous ?! vociféra le capitaine dans la mêlée.

Aline ne s'arrêta pas, ni aucun de ceux qui, comme moi, s'élançaient derrière elle. Nous n'avions plus qu'une cible, qu'un objectif. Je la rattrapais bientôt, mais eus beaucoup de mal à la convaincre de l'étrange intuition qui m'était venue : nous avions besoin d'eux autant qu'eux de nous, car il y avait dans cette quête deux bouteilles, deux spectres. Aline ne voulait rien entendre, refusant de faire confiance aux "voix dans ma tête". Margo et le doyen, sur nos talons, appuyèrent cependant mon point de vue, confirmant la présence d'un artefact identique au nôtre. Nous arrivâmes dans une clairière où Garthal‌ et ses hommes attendaient. D'autres gars du Corbeau Blanc avaient suivis derrière Derka, nous avions l'avantage du nombre.

— Un pas de plus et je la brise ! s'écria le capitaine du Pourfendeur, au bord de la panique, en brandissant et agitant frénétiquement la bouteille jumelle.

Un autel se dressait au milieu de la clairière. Deux statues taillées dans la roche et le bois noir s'y dressaient. Une femme au regard apaisé, les mains sur les épaules d'un enfant. Le jeune garçon se trouvait agenouillé face à nous, la tête baissée, et les paumes vers le ciel. Je reconnus aussitôt le frère d'Aline, qui tressaillit à côté de moi. La voix d'Argis s'éleva, puis celle de Margo. Les négociations entre pirates commencèrent, mais je ne les entendais plus, car d'autres voix se mêlèrent aux leurs. Dépose, dépose, dépose, entendis-je. J'aperçus soudainement le capitaine Hasley, et d'autres membres de l'équipage qui n'étaient pas là avec nous, quelques instants plus tôt. Une étrange sensation d'engourdissement brouillait mes sens.

Les uns et les autres convergeaient vers l'autel, Aline et Garthal‌ en tête, tous deux un des artefacts magiques en main. Je m'approchai à mon tour, bien plus captivé par l'étrange procession que par les traces noires qui serpentaient au sol. Alors, une fois que l'on eut déposé les réceptacles des spectres dans les mains de l'enfant d'ébène, une fois que tout le monde fut assez proche de l'autel, un dôme bleuâtre s'érigea au-dessus de nous. Sur la plaque en marbre à leur pied, je pus lire les inscriptions d'une langue qui m'était jusqu'ici inconnue. La tête, l'arme, le cœur et les poumons, à jamais réunis.

Des larmes jaunâtres coulèrent sur les pommettes de la femme d'ébène, dévalèrent le long de ses bras, puis de ses mains et doigts, sur les épaules de son fils. Lentement, elles recouvrirent la poitrine de l'enfant d'une teinte dorée, y dessinant d'étincelantes ailes déployées.

— De l'or ! s'écria quelqu'un.
— Ytah ! gémit Aline.

Brusquement, l'enfant releva la tête, et foudroya l'assistance d'un regard mauvais. Les deux bouteilles dans ses mains volèrent en éclat, projetant un déluge de verre brisé sur l'assistance pétrifiée. Il ouvrit grand la bouche, ignorant les appels désespérés de sa sœur, puis cracha une nuée noire qui se répandit dans les aires, telle un essaim d'insectes vengeurs. Comme sorties des enfers, une multitude d'ailes de corvidés surgirent dans un claquement sonore du nuage de ténèbre, qui avala bientôt trois des hommes à terre. Je perçus alors le chaos, entendis les hurlements, sentis contre moi le poids de ceux qui tentaient de fuir. Le dôme bleuâtre jetait d'étranges lueurs sur la scène, irréelle, tandis qu'une odeur pestilentielle de souffre me brûlait les narines. Impuissant, je vis un immense tentacule jaillir de l'ombre, s'enrouler autour de la tête du capitaine Hasley, le soulever de terre, puis briser ses vertèbres dans un craquement sinistre.

Refusant de céder à la panique, je parcourai en hâte la cohue du regard, dans l'espoir d'y repérer Aline. Je l'aperçus tout près de l'autel, recroquevillée sur le sol, la main sur son poignet étincelant de lumière. Son tatouage. Elle braillait de douleur, tandis que l'ombre engloutissait Argis et Margo, soulevant l'un par la cheville flamboyante, l'autre par le bras, auréolé de lumière. Je m'élançais vers Aline, ignorant les tentacules et autres abominations qui semaient la terreur autour de moi. Au loin, j'entendis Derka m'appeler. Il était en vie.

Dans l'opacité grandissante du nuage noir, j'enjambai un corps, puis un autre, avant d'arriver aux côtés d'Aline, terriblement pâle, tremblante, le regard vide et un tentacule autour du bras. Je me jetais sur l'abomination et y plantai frénétiquement mon poignard, sans que cela ne semble avoir le moindre effet sur elle. C'est Faël, le fils de Garthal, qui fit glisser vers moi et mon amour la hache qu'elle avait abandonnée un peu plus loin. Je la saisis, puis l'abattis de toutes mes forces sur la monstruosité accrochée au poignet d'Aline, la sectionnant net. Ensemble, entendis-je une dernière fois. Le moignon dégoulinant de la chose se rétracta dans une série de mouvements compulsifs, puis rejoignit les ténèbres d'où il était apparu. Peu à peu, l'ombre autour de moi se dissipa. Derka, les mains couvrant son visage, pleurait à chaudes larmes la mort du dégarni. Aucun des tatoués par la sorcière n’était parvenu à franchir le dôme bleu. À part Aline dans mes bras, ils étaient tous morts. Enfin, je le vis. Posé sur la tête de la femme d'ébène, un corbeau blanc s'envola.

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Fin de la première partie du Corbeau Blanc, « La quête de la sorcière ».


Remerciements & suite

Merci à tous les retours que j’ai récemment eu en commentaire. Je ne m’attendais clairement pas à en recevoir autant, d’aussi précieux pour la réécriture.

Ce texte est à la base une nouvelle envoyée à l’appel à texte de la maison d’édition Nutty Sheep, en novembre dernier.

http://nutty-sheep.com/index.php/appel-a-textes/nouvelles

L’histoire devait donc initialement se terminer ici, sauf que depuis l'envoi, de l’eau à coulé sous les bateau et pas mal d’idées ont germées pour la suite :)

Pour la réécriture, et suite aux remarques faites, je souhaite ajouter un chapitre entre le 2ème et 3ème, afin de ralentir le rythme du récit (en profitant davantage de la découverte du Corbeau Blanc et de son équipage, et en permettant à Aline et Gaspard de développer plus naturellement leur relation).

Je préfère annoncer que je suis plutôt lent pour écrire, et que la suite n’arrivera donc pas dans l'immédiat.

Bref, encore merci pour vos retours :)


Prochaine partie :

« Entre deux feux »

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