Chapitre 3 : Les îles cendrées

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Aline me réveilla aux premières lueurs de l'aube. Je rejoignis sans un bruit l'équipage encore endormi, à l'étage sous le pont. Derka, dans le hamac au-dessus de ma couchette, se pencha dans la pénombre avec un sourire éloquent.

— Le cachottier n'as pas traîné, à ce que je vois.

***

Les premières journées à bord du Corbeau blanc furent difficiles. On ne me ménageait pas, et je me retrouvais très souvent à récurer le pont du navire ou le fond des casseroles et marmites de Margo - quand je n'étais pas déjà occupé à peler ses patates. La grande dame tenait ses cuisines d'une main de fer, et les apprentis sous ses ordres n'avaient guère de répit. Elle reprochait souvent à son fils, Steve, de ne pas être suffisamment là pour elle aux cuisine. Un soir, alors que nous rangions la réserve, Margo me confia apprécier me savoir avec la quartier-maître - une femme forte, mais bien seule, d'après elle. Visiblement, la seconde du navire lui avait parlé de moi. Aline et cuisinière s'entendaient bien - elles étaient de la même trempe. En quittant Margo, je croisai Steve et son regard noir, empli d'animosité. Je me méfiais de plus en plus de lui. Je n'ignorais pas non plus les messes basses qui se faisaient parfois sur mon passage : mon entrevue nocturne avec Aline n'était pas passée inaperçue. Je gardais cependant le moral, car ni la crainte, ni la fatigue et la faim ne pouvaient me faire oublier la nuit passée avec elle.

Plusieurs semaines après mon arrivée sur le Corbeau Blanc, nous atteignîmes les îles brunes, frontalières au royaume voisin. Le soir même, un vieil homme richement vêtu - aussi coloré et droit qu'un coq - monta à bord et fut accueilli avec déférence par le capitaine et sa fille. Tous trois, avec Argis et Margo, s'éclipsèrent dans la cabine supérieure de la dunette, puis discutèrent longuement de ce qu'il adviendrait du Galion de la marine royale. Pendant qu'ils négociaient leur accord, j'écoutais avec Derka les spéculations de l'équipage, plus rocambolesques les unes que les autres, tandis que certains se rendaient aux tavernes et bordels de la ville, tant qu'il en était encore temps. Pas plus tard que le lendemain, Hasley fit lever les voiles, et la quête de la sorcière repris son cours, laissant derrière-nous le précieux navire capturé. Aline et son père semblaient plus que satisfaits.

Chaque nuit, l'équipage assistait à la même cérémonie présidée par le capitaine et sa fille. L'ouverture de la bouteille et le corbeau blanc qui s'en échappait, indiquant mystérieusement le cap à suivre. En écoutant quelques bavards alcoolisés, j'appris que le coffret était un présent de la mère d'Aline, ancienne compagne du capitaine que Derka surnommait la sorcière. Partie pour la terre ferme, des années avant l'arrivée de l'édenté, ce dernier ne l'avait pas connue directement. Personne à bord n'évoquait la ou les raisons de cette séparation, et je me sentais encore bien trop étranger à bord pour me risquer à questionner qui que ce soit sur le sujet.

Les jours passèrent, puis Aline me convoqua de nouveau dans sa cabine, ravivant la flamme qu'elle avait fait naître en moi dès le premier soir. À chacune de mes visites, j'apprenais un peu plus à la connaître, et à satisfaire ses désirs. Je remarquai toujours sur sa table une multitude de parchemins et de notes gribouillées ça et là. Souvent, la pointe de sa plume trempait encore dans l'encrier laissé ouvert, tandis que la flamme du bougeoir jetait d'étranges ombres sur l'ensemble. Il s'agissait de rapports, de cartes d'îles lointaines, de grimoires illustrés de pentacles et autres artefacts, propres à une magie dont je préférais ne rien savoir. J'avais également repéré, dans une des étagères les plus éloignées du lit, la présence du coffret renfermant la bouteille du rituel.

Un soir, après l'amour, alors que j'observais le portrait du petit garçon au mur, la brune se glissa derrière moi et déposa ses lèvres dans mon cou.

— Qu'est-ce que tu regardes ? susurra-t-elle en frottant son nez contre mon oreille.
— Qui est-ce ? demandai-je simplement.

Je la sentis se crisper dans mon dos. Elle se redressa en ramenant les couvertures contre sa poitrine.

— Ytah, mon demi-frère, souffla-t-elle. Il est mort. C'est le fils de Garthal, capitaine du Pourfendeur.

Je connaissais ce nom. Lui et ses hommes étaient célèbres pour le pillage de Valnarm, une ville portuaire réputée imprenable. C'était un récit qui revenait souvent à la taverne du borgne, à l'époque où j'y travaillais.

— Ytah s'est noyé pendant notre affrontement avec l'équipage de ce lâche. Ma mère n'a pas supporté sa disparition, puis a perdu l'esprit. Elle était très en colère contre nous, contre tout le monde. Et pourtant...

J'osais à peine respirer, de peur de l'interrompre. Je n'imaginais pas que notre conversation dériverais sur un sujet aussi sensible.

— Tu vois ce tatouage ? reprit-elle en désignant la hache sur son poignet. Il est de ma mère, de ses encres et de sa magie. Elle, moi, mon père et l'équipage du Corbeau Blanc, à travers ses tatouages, nous étions tous unis et protégés par ses pouvoirs. Et Ytah portait sa plus belle création : des ailes sur sa poitrine, épousant la forme de ses poumons. L'enfant corbeau, comme elle l'appelait.

Nous observâmes quelques instants le portrait du petit garçon sans rien dire.

— Quand la houle l'a englouti, j'ai bien cru y passer à mon tour, tant ma douleur à la poitrine était forte. Le lien qui nous reliait s'était brisé.
— Je suis désolé, Aline, sincèrement.

C'était la première fois qu'elle se confiait à moi ainsi, et cette constatation me toucha. Elle hésita un instant, puis poursuivit.

— L'objet de pouvoir que ma mère recherchait depuis toujours ne l'intéressait plus, souffla-t-elle plus bas. Elle n'avait d'autres désirs que de se retirer pour mourir à son tour. Et un soir, des semaines après son départ, les palpitations dans ma poitrine furent si fortes que je sus qu'elle était parvenue à ses fins. Nous lui en avons beaucoup voulu, nous aussi. Jusqu'à ce que deux de ses disciples reviennent vers nous, apportant avec eux la dernière trace de sa quête.

Elle désigna l'écrin en bois sur l'étagère. Je fis mine de ne pas déjà savoir qu'il s'agissait d'un présent de sa mère. Ce coffret représentait pour elle bien plus qu'un héritage, il symbolisait leur réconciliation.

— À quoi te fait penser l'odeur de la bouteille ? lui demandai-je.
— À elle, et l'émanation renforce chaque soir un peu plus l'envie de terminer ce qu'elle a commencé.

La porte s'ouvrit à la volée et le dégarni entra en trombe dans la cabine, un mélange d'affolement et d'excitation sur les traits de son visage. Encore nue, la femme pirate le traita de tous les noms, avant qu'il ne parvienne à l'avertir que nous avions rattrapés le Pourfendeur.

À travers les vociférations d'Aline et les braillements qui s'élevèrent du pont, d'imperceptibles murmures se firent entendre du fond de la pièce. Animé d'une curiosité incontrôlable, je m'approchai de l'étagère et du coffret en bois sombre. Une voix m'appelait, lointaine. Une autre, jumelle, se mêla à sa litanie. Ensemble, ensemble, ensemble.

— Gaspard ?! Bon sang !

J'avais dans mes mains la bouteille teintée de pourpre. La vapeur à l'intérieur s'agitait telle une tempête en pleine mer. Aline me secouait par l'épaule, tentant visiblement de me ramener à la raison.

— Aline... les voix...
— Quoi ? Tu ne va pas t'y mettre, toi aussi ?!

Exaspérée, elle replaça‌ la bouteille dans son réceptacle, reposa l'ensemble sur l'étagère, me lança à la figure mes vêtements que je remis en vitesse, puis m'entraîna sans ménagement sur le pont.

Les étoiles illuminaient la voûte céleste, et la brise nocturne me paru plus froide encore qu'à l'accoutumé. Des îlots escarpés pointaient à travers l'écume des vagues, de part et d'autre du pont. Au loin, une lueur jaune illuminait les flots et la silhouette d'un vaisseau, dominé par une ombre encore plus grande. Une île tapissée d'une forêt sombre.

— Les îles cendrées, commenta Steve à la barre.

Un lieu maudit, régulièrement ravagé par de terribles cataclysmes. La montagne de feu n'était pas clémente avec les intrus, et aucune âme n'avait jugé bon de s'installer sur ses flancs.

Mon attention fut soudainement happée par l'aura qui flottait au-dessus du navire ennemi. J'avais de bons yeux, et personne d'autre ne sembla remarquer la forme dansante dans les airs. Ensemble, ensemble, ensemble, refit la voix dans ma tête. Et alors, inexplicablement, je sus. Deux bouteilles coexistaient dans cette quête, deux spectres liant les capitaines et leur navire au trésor de la sorcière.

— Ne les laissons pas s'approprier notre héritage ! beugla Hasley, coiffé de son tricorne. Aline, ajouta-t-il plus bas, apporte l'urne de ta mère.

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Prochain chapitre, samedi 25 janvier à midi

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