Chapitre 8 (1/-)

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Mais qu’avaient-ils tous aujourd’hui ? Pourquoi cherchaient-ils à la couvrir ? Elise comptait assumer chacune de ses décisions, mais à présent, devait-elle revenir sur la parole de Talyah, la contredire, et, par la même occasion, perdre la confiance de cet homme ?

Pour la première fois en cinq ans, Elise réalisa qu’elle se comportait de la même manière avec Diegory. Malgré les appréhensions, les doutes et les incompréhensions qui en avaient découlé. Il l’avait toujours suivie, soutenue, encouragée. Jamais, au grand jamais, il ne l’avait laissée tomber. Aussi décida-t-elle de faire confiance à Talyah. Si la situation dégénérait, elle prouverait que l’appel avait été émis depuis son téléphone.

L’agente sollicita du regard son coéquipier, mais ce dernier semblait perdu dans ses pensées. Lorsqu’il soupira, Elise se demanda s’ils avaient rencontré un problème à l’étage ou si le directeur adjoint était déjà au courant de son écart et sa venue à la morgue. Diegory et Talyah ne l’auraient pas dénoncée. Alors, naturellement, son attention s’arrêta sur le dos du légiste. Aurait-il prétendu qu’elle était son apprentie s’il avait déjà contacté Lucien ? Pourquoi avait-il cherché à la protéger ? Qu’avait-il à y gagner ?

« Vous savez… J’ai connu votre mère. »

Était-ce pour cette raison ? Parlait-il de sa mère lorsqu’il avait paru peiné ? Étaient-elles à ce point semblables pour que l’une se fonde dans l’autre ? Et toutes ces questions… avaient-elles un sens caché ?

Un mouvement sur sa droite l’alerta. Or nul ne se trouvait de ce côté de la salle d’autopsie. Elise observa les cellules réfrigérantes. Toutes étaient closes et aucune aura n’émanait d’elles.

« Je te surveille », souffla une voix masculine à son oreille gauche.

Un frisson parcourut son épiderme, resserrant sur son passage chaque pore de sa peau. Elise demeura figée, incapable de tourner la tête pour faire face à celui qui se tenait à ses côtés. Cette manifestation n’avait rien de spectral. Il ne s’agissait pas d’un esprit, mais d’une entité bien plus puissante.

La présence se déplaça, et, tandis qu’elle s’apprêtait à entrer dans le champ de vision de l’inspectrice, celle-ci ferma les yeux.

Elise érigea de nouvelles barrières psychiques qu’elle projeta comme des vagues autour d’elle. Hélas, au contact de la chose, ces dernières volèrent en éclats. La jeune femme ouvrit aussitôt les paupières, mais ne vit rien de plus qu’auparavant. Immédiatement, son regard se porta vers le haut. Elle s’attendait à y découvrir le « maraudeur », une créature difforme qui hantait ses nuits, mais là encore, nul ne se traînait au plafond. À l’instar de cette créature, le « maraudeur » résistait lui aussi à ses projections mentales. Elle ignorait tout de ses origines, mais supposait qu’il n’était pas là par hasard. Il était apparu peu de temps après le décès de sa mère. Longtemps, elle avait essayé de le faire fuir, de l’aider puis de le détruire, avant de simplement fermer les paupières pour ne plus voir son visage, ou du moins ce qui y ressemblait, à quelques millimètres du sien. Souvent, il la humait si fort qu’Elise sentait ses cheveux se soulever au rythme de ses inspirations. En grandissant, elle avait à de nombreuses reprises tenté de dialoguer avec lui, mais il semblait incapable de communiquer. Pourtant, celui-là l’avait fait et ses mots résonnaient encore dans la tête de l’inspectrice.

« Elise. »

— Elise.

Deux voix, un choix. Même si elle brûlait d’envie de savoir à quoi ressemblait cet être, Elise se tourna vers Diegory. Elle lutta contre le besoin irrépressible de faire volte-face alors que la chose répétait son prénom et indiqua à son partenaire qu’elle était prête à le suivre. Sauf que, à peine eut-elle effectué un pas, qu’un nuage de brume se déploya à ses pieds. Elise avait l’impression qu’un anaconda s’enroulait autour de ses jambes, de son ventre, de ses bras. La constriction devint plus puissante. Cette créature, quoi qu’elle fût, était en train de lui ôter la vie. Pourtant, Elise avait le sentiment que ce n’était pas ce que l’amas nuageux désirait.

Incapable de parler, de bouger, la jeune femme observa la brume. En son cœur, elle chercha une silhouette, un spectre, mais n’y trouva que du vide. Plus aucune sensation ne remonta le long de ses membres. Ses sens s’embourbèrent dans cette vapeur d’eau, tant et si bien que garder les paupières ouvertes s’avéra difficile.

Aux portes de l’évanouissement, la pression se retira telle une marée. Le brouillard fut aspiré vers l’avant : à mesure que la masse gazeuse se rassemblait, la salle d’autopsie réapparaissait. Un rideau nuageux se tenait désormais face à elle, obstruant toute vision des occupants du lieu.

« Celui-là t’aidera », murmura la brume de sa voix rauque avant de s’engouffrer dans la cellule réfrigérante ornée du numéro seize.

Ces mots… Les avait-il vraiment prononcés ? L’aider ? Mais l’aider à quoi ?

Soudain, Elise prit conscience du silence qui régnait derrière elle. Quand s’était-elle retournée ? Elle n’en avait aucune souvenance, pourtant, elle se trouvait face aux cellules mortuaires. Avec lenteur, elle pivota sur la gauche. Diegory, Talyah, l’inconnu et le médecin légiste étaient immobiles. Statufiés. Le regard de Diegory portait dans sa direction tandis que la bouche de Talyah s’était figée en un « o » ovale. Le légiste se situait toujours à un pas d’elle, le pied en l’air alors qu’il s’avançait vers les agents. La vie semblait s’être mise sur pause. Comment était-ce possible ? L’était-ce seulement ? À peine eut-elle repris sa position initiale que la voix de Talyah résonna dans la pièce. La chaussure du médecin s’écrasa sur le sol tandis qu’il regagnait son établi. Diegory se tourna et invita le veuf à les accompagner. Ce fut au tour d’Elise de demeurer inerte. Elle ne parvenait pas à poser des mots sur ses idées et cette situation. Cet être, qu’était-il pour réussir à arrêter le temps ? Comment pouvait-elle même imaginer que cela se produise ?

À nouveau, elle fit volte-face. Ses yeux se braquèrent sur la porte numéro seize. Elise ne percevait plus sa présence. Il avait disparu tel un mirage. Néanmoins, elle avait le pressentiment que cette rencontre ne serait pas la dernière.

« Celui-là t’aidera », se remémora Elise. Celui-là t’aidera, ressassa-t-elle en analysant chaque syllabe et le timbre qu’il avait employés pour les prononcer.

— Elise, tu viens ? s’enquit la scientifique.

Sa voix paraissait lointaine, inquiète. Elise secoua la tête en se dirigeant vers la sortie. Tout cela n’était que le fruit de son imagination. Juste le fruit de son imagination. Elle passa à côté du médecin légiste et sentit le regard de ce dernier brûler dans son dos. Elle stoppa au chambranle, le remercia, effectua un pas et s’arrêta une nouvelle fois. Elle avait besoin de savoir afin de se convaincre qu’elle était juste fatiguée et que rien ne s’était réellement produit. Les mots de l’entité, de ce mirage, martelaient son cerveau. « Celui-là t’aidera ».

— Le corps, commença-t-elle, hésitante. Le corps à l’intérieur de la cellule numéro seize, provient-il du charnier ?

Elise entendit des pages tourner, puis la voix du légiste :

— En effet, c’est l’un des premiers cadavres arrivés ici. État de décomposition avancé. Il y a de fortes probabilités qu’il soit mort bien avant l’enfant que vous avez demandé à examiner.

— Je vois, souffla-t-elle, reprenant sa route. Merci, murmura-t-elle ensuite, perdue dans ses pensées.

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