Chapitre 7 (6/7)

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— Je suis désolée, répéta Elise, consciente que ces mots sonnaient creux face à son désespoir.

Pourtant, elle l’était sincèrement. Désolée d’être arrivée en retard. Désolée de ne pas avoir entendu sa femme plus tôt. Désolée de n’avoir aucune réponse capable de le réconforter ou de lui apporter un quelconque soutien. Désolée pour toutes les questions qu’elle devrait lui poser alors que son cœur saignait déjà.

— Et ma fille ? Ma fille, sanglota-t-il, en plongeant ses iris gris dans ceux d’Elise.

L’enquêtrice déglutit avec difficulté. Ses lèvres demeurèrent figées, elle secoua la tête et baissa les yeux.

— C’est pas possible ! Non, c’est pas possible. Je ne peux pas les perdre toutes les deux ! Pas toutes les deux ! s’écria-t-il, anéanti.

Pourquoi ne mentionnait-il pas le bébé ? Était-il le fruit d’une autre liaison ? Ou pire, un enfant de tourments ? Ignorait-il simplement sa venue ?

La respiration de l’inconnu s’accéléra. Il porta ses mains à son thorax et grimaça de douleur. Sous les néons de la salle d’autopsie, son visage semblait translucide. Elise le vit s’alanguir, et, instantanément, elle posa ses paumes sur les épaules de l’homme.

— Regardez-moi ! Là, regardez-moi. Votre femme ne voulait pas que vous souffriez, commença-t-elle. Votre femme a lutté. Corps et âme. Restez fort à votre tour. Restez fort ! Je connais votre douleur.

Elise ne l’avait pas quitté des yeux. Sa sincérité se percevait dans sa voix autant que par ses gestes.

L’homme lutta afin de reprendre contenance. Parfois, des sanglots naissaient dans sa gorge, mais il les ravalait, déterminé. Le médecin légiste s’était abaissé à sa hauteur et l’avait aidé à retrouver son souffle.

— Je veux la voir. J’ai besoin de la voir, lança-t-il en se redressant, après quelques instants.

Il attrapa le drap qui recouvrait le corps de sa femme et se figea. Ses doigts se crispèrent sur le tissu blanc. Elise voulut poser sa main sur la sienne afin de l’en empêcher comme l’avait demandé sa défunte épouse, mais elle n’en fit rien. Victoria Lawson se tenait juste derrière lui, vaporeuse. Elle secouait la tête. Elise savait que ce geste lui était destiné. Aussi opina-t-elle du regard.

Lorsque l’unique rempart de coton fut soulevé, que l’homme fût incapable de respirer, la défunte l’étreignit. Sa silhouette se dispersait comme un fin nuage de brume, ainsi vivait-elle ses derniers moments auprès de celui qu’elle aimait. L’inconnu se pencha. Aussitôt, la voix du médecin légiste tonna :

— Vous ne pouvez… commença ce dernier, puis se ravisa face à la détresse de cet homme.

L’inconnu caressa la joue de Victoria avec une infinie douceur pendant que des larmes ruisselaient sur son visage. À cet instant, la défunte, vidée de son énergie astrale, adressa un dernier remerciement à Elise avant de disparaître pour de bon.

L’homme parcourut une nouvelle fois le visage de sa compagne du bout des doigts et ne put s’empêcher de lui adresser la parole :

— Je te demande pardon. Pardonne-moi, répéta-t-il, sans cesser ses caresses. Tout est de ma faute. Je n’avais pas compris… J’avais pas compris ! J’ignorais que tu avais une part de nous en toi. J’ai dit ces mots, ces horribles mots… sanglota-t-il en déplaçant sa main sur l’abdomen de Victoria. Je n’aurais jamais dû te demander de le faire partir, je n’aurais jamais dû.

Soudain, il détourna la tête et s’adressa à Elise :

— Ce jour-là, quand je suis rentré du travail, elles étaient parties. À cause de moi, elles sont parties. Elle avait laissé un mot pour m’expliquer qu’elle avait besoin de temps pour oublier la douleur que je lui avais infligée et qu’elles rentreraient quand j’aurais compris. Mais moi, je n’ai pas compris… Je n’ai pas compris jusqu’à ce que le gynécologue appelle pour signaler que ma femme ne s’était pas présentée à son rendez-vous. Jusqu’à ce qu’il me dise que c’était un petit garçon en bonne santé. Là seulement, j’ai réalisé toute la souffrance qu’elle avait endurée. J’ai compris pourquoi elle ne répondait plus à mes messages. J’avais honte d’essayer de l’appeler, honte de lui demander pardon et maintenant, maintenant, je ne peux plus le faire.

Elise l’avait écouté avec attention. Chaque mot s’était gravé dans sa mémoire et se superposait avec ceux de la jeune fille la veille.

« Il a dit que papa détestait maman »
« C’est un petit frère dans le ventre de maman, alors il sera content. »
« Papa nous déteste, c’est ça ? »

— Il savait que vous vous étiez querellé. Il en était conscient et il en a joué…

Lorsque le légiste se retourna vers Elise et qu’elle remarqua son visage interloqué, elle comprit qu’elle avait pensé à voix haute. Aussi continua-t-elle sur sa lancée :

— Votre femme, quand a-t-elle cessé de vous répondre ? l’interrogea-t-elle, avant d’être dissimulée par le corps du médecin légiste qui se posta devant elle.

— N’écoutez pas mon apprentie, je vais vous conduire aux agents chargés de l’enquête. Venez avec moi, vous n’êtes pas censé être ici. Avez-vous un proche qui pourrait venir vous rejoindre, vous soutenir ?

La jeune femme se décala d’un pas afin de faire face au mari et réitéra sa question. L’inconnu répondit aussitôt :

— Le 12 avril 2018 à 18 h 14, elle m’écrivait que notre amour s’en était allé avec « notre » bébé, et que, si je me montrais patient, elle rentrerait bientôt à la maison. J’ai essayé de l’appeler, je lui ai laissé des messages. Je lui ai demandé de me rappeler, de me répondre… mais…

— Monsieur, s’il vous plaît. Veuillez me suivre, répéta le légiste. Cette personne, accentua-t-il, n’est pas habilitée à écouter votre déclaration.

Cette fois, il s’adressait directement à elle bien qu’il lui tournât le dos. Il disait vrai : elle n’était pas censée se trouver là. Pour ne pas compromettre l’enquête, elle devait se taire et passer le relais à Diegory.

Son attention se porta sur cet homme abattu et perdu. Elle l’avait contacté en connaissance de cause, même si elle ne s’attendait pas à ce qu’il arrive jusqu’ici en l’absence de son coéquipier. Désormais, il était trop tard pour rebrousser chemin. Elle assumerait les conséquences de ses actes et ne se cacherait pas derrière une quelconque excuse. Alors qu’elle s’apprêtait à se présenter à nouveau, Talyah passa le chambranle, accompagnée de Diegory.

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plume16

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Dès mes premiers jours en ta compagnie, j'ai compris que, contrairement à ce que j'avais promis, je ne passerais pas qu'une seule année près de toi. C'est sûrement la raison pour laquelle ma famille ne t'appréciait pas, du moins au départ. Tout comme moi, après quelques jours passés chez toi, ils sont tombés amoureux.

J'ai vécu bien des déceptions depuis mon arrivée, mais rien qui ne pourrait me faire regretter ce déménagement. J'ai perdu de vue une grande partie de mes amis, mais j'ai rencontré d'autres personnes, tout autant intéressantes et enrichissantes que toi. J'ai travaillé dans un environnement stressant, dans un emploi que je ne connaissais absolument pas, mais j'ai réussi à m'adapter et à gagner en confiance pour trouver un meilleur emploi.

Locaux comme étrangers, j'ai autant appris sur ta culture que sur celle d'autres pays. Ici, tout ce qui compte, c'est le partage. Bien que ma famille n'ait pas décidé de venir près de moi, cette ville me donne l'impression que tous ses habitants en font partie. J'ai appris à m'exprimer, à vivre et à partager tout autant qu'eux.

Grâce à toi, j'ai grandi. Grâce à toi, j'ai compris que la vie qu'on mène de nos jours n'est pas simple, mais qu'on peut la rendre agréable. Je n'ai jamais tant profité de ma liberté que depuis que je me suis installée ici. Tout est possible, à toute heure de la journée et de la nuit.

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