Chapitre 7 (4/7)

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Elle s’avança, se plaça à la droite du cadavre, comme si elle rendait visite à une personne alitée. Le médecin lui parlait, mais ses mots ne l’atteignaient plus. Bien que dépossédé de son âme, ce corps appelait indéniablement l’agente. Dans un besoin irrépressible, la jeune femme tendit la main, referma ses phalanges sur le pan du sac mortuaire et le rabattit sur le côté afin de découvrir davantage la dépouille. Les larves à l’intérieur de sa chair s’étaient immobilisées, pétrifiées par le froid de la cellule réfrigérante. Elise les discernait, de-ci de-là, sous la peau jaune verdâtre. Alors qu’elle pensait avoir barricadé son cœur au fil des années, à chacun de ses battements, elle l’entendait se déchirer à l’instar d’une feuille de papier.

Du regard, elle balaya le corps et remonta vers le visage tuméfié. Une larme s’échappa de ses yeux : l’inspectrice l’entendait hurler dans sa tête : « Maman ! Maman ! » Elle la voyait se débattre, lutter pour rejoindre les bras de sa mère desquels on venait de l’arracher. À moins que ce ne fût sa propre détresse qui l’assaillait. Ses souvenirs se mélangeaient-ils à la réalité ? Probablement, car jamais auparavant, elle n’avait perçu ou vu un événement passé d’un défunt.

Du bout des doigts, elle replaça une mèche de cheveux de la jeune fille derrière son oreille. Un geste incontrôlé, empli de tendresse. Quand son poignet effleura la peau de cette dernière, elle ne put s’empêcher de repenser à la sensation qui l’avait tenaillée lorsque l’esprit avait apposé ses mains sur les siennes. Pour parvenir à la toucher, cette enfant avait probablement usé toutes les forces de sa projection astrale : le désir d’entrer en contact avec une personne vivante pulsait encore à travers son corps.

Une voix lointaine s’infiltra dans les pensées de l’agente et l’extirpa de ses constats. Elle releva la tête et aperçu le médecin légiste adossé à la porte de la cellule, carnet et stylo à bille en main. Tous deux se dévisagèrent. Pourtant, Elise était convaincue qu’il n’était pas celui qui venait de lui adresser la parole. Elle se risqua toutefois à lui poser la question :

— Vous disiez ? l’interrogea-t-elle en se redressant.

— Je n’ai rien dit, déclara-t-il en refermant son carnet de notes. Vous étiez si concentrée que je n’ai pas osé vous déranger. Vous avez quelque chose à signaler ? s’enquit-il, après un bref silence.

« S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! »

L’agente fit volte-face. Son attention se porta sur le corps de Victoria Lawso. Cette voix suppliante, d’où venait-elle ? Était-ce la sienne ?

« S’il vous plaît ! »

— Vous savez, reprit-il, j’ai… J’ai connu votre mère.

Elise se tourna vers le médecin légiste, mais au lieu de rencontrer son visage, elle tomba nez à nez avec l’esprit de la défunte. D’un bond elle recula et cogna un brancard vide.

« S’il vous plaît ! Ne le laissez pas nous voir dans cet état ! S’il vous plaît ! Je vous en conjure, ne le laissez pas nous voir dans cet état ! sanglota-t-elle en s’agenouillant tandis qu’elle attrapait les mains de l’agente de ses doigts écorchés. S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Ne le laissez pas entrer. »

Elise ignorait laquelle de ces deux révélations l’empêchait de respirer, cependant elle n’arrivait plus à reprendre son souffle ni même à avaler la salive qui affluait vers sa bouche.

« Je vous en supplie. Aidez-nous. S’il vous plaît, ne le faites pas souffrir davantage. Il arrive… Il arrive ! »

Ces deux derniers mots suffirent à l’agente pour revenir à elle.

— Couvrez-la ! ordonna-t-elle au médecin légiste tandis qu’elle se précipitait auprès de la défunte pour la couvrir à son tour. Couvrez-la ! réitéra-t-elle lorsqu’elle réalisa qu’il restait pantois devant le sac mortuaire.

À peine eut-elle le temps de replacer le drap sur le corps squelettique, que déjà, la voix du médecin légiste tonnait dans son dos :

— Je peux vous aider, monsieur ?

« Merci, merci », souffla Victoria Lawso avant de se volatiliser.

L’inspectrice réalisa à cet instant qu’il existait des âmes d’un niveau supérieur. Des âmes si attachées à la vie, à leurs proches, qu’elles parvenaient à s’éveiller sans qu’elle ne fasse appel à elles.

L’inconnu s’avança, le visage aussi pâle que la peinture sur ses vêtements. Il semblait ne pas avoir entendu l’interpellation du médecin légiste. À moins qu’il n’eût déjà compris que celle qu’il aimait se trouvait là, sur ce brancard. Il secoua la tête, mordilla ses lèvres, sa joue, afin de retenir les larmes qui affluaient. Ses mouvements étaient lents, difficiles, comme si ses membres étaient enchaînés à même le sol.

L’enquêtrice, elle, n’arrivait pas à formuler le moindre mot. Ses phalanges craquèrent sur le drap blanc qu’elle serrait de toutes ses forces. La douleur qu’il ressentait à présent, elle l’avait vécue. Elle l’avait connue. Cette souffrance l’avait détruite, dévorée, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un cadavre sous un simulacre de chair.

— Je peux vous aider ? répéta le légiste, refermant la cellule réfrigérante sur le corps de l’enfant.

L’homme tomba à genoux aux pieds d’Elise. Les perles salées qu’il avait eu tant de mal à retenir dévalèrent ses joues. L’agente s’agenouilla à son tour, affligée. Tous deux s’observèrent, silencieux, puis l’inconnu éclata en sanglots. À l’aide de son bras valide, la jeune femme l’étreignit avec une force semblable à celle employée par Lucien pour l’empêcher de regarder le cadavre de sa mère.

— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je suis désolée.

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