Chapitre 3

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        3. Un secret inavouable

Elise s’appuyait contre la vitre du pick-up, ses avant-bras ramenés sous sa joue. Cette position soulageait les élancements de son épaule : le terrain accidenté, les bosquets et les arbres morts sur le chemin ne l’avaient pas épargnée. La souffrance ressentie depuis l’expertise avait doublé et s’intensifiait de minute en minute. Bien qu’elle étouffât la douleur, ses gémissements n’échappaient pas à Diegory.

Les deux agents avaient été contraints de quitter les lieux sur ordre de leur supérieur. La jeune femme avait argumenté autant que possible pour demeurer sur place, mais lorsque le lieutenant l’avait menacée de lui retirer l’enquête, elle s’était tue, vaincue.

Ils se rendaient à présent dans les locaux fédéraux. La rue, jalonnée de réverbères, défilait sous les yeux de l’inspectrice. Aux feux rouges, son attention s’attardait sur des piétons ou des clients attablés à la terrasse d’un café. Dans les moments comme ceux-ci, Elise enviait leur insouciance.

Peut-être, l’un d’entre eux, se trouvait-il en compagnie d’un meurtrier ou d’un psychopathe ? Bien qu’il leur fût interdit d’émettre des préjugés, les agents ne se voilaient pas la face : lorsqu’ils rencontraient quelqu’un, ils l’analysaient sous toutes les coutures. Ils dressaient le profil de leurs coéquipiers, de leurs amis, de leurs voisins, ou des fréquentations de leurs enfants, comme s’ils sondaient des criminels. Puis ils relâchaient leur garde, souvent à tort. Combien de : « Je n’y crois pas », « Je ne m’y attendais pas », « Je ne l’ai pas vu venir », ponctuaient les enquêtes ? Beaucoup trop et pas seulement de la part des agents. La population adoptait, elle aussi, cette technique pour se protéger. Cependant, la nature humaine les poussait dans les bras de bons samaritains. Un sac de course trop lourd, un voisin aimable, un chat perdu…

— Je vais m’arrêter pour acheter à boire, je te prends quelque chose ?

La question de son partenaire l’arracha à ses pensées.

Elise déclina d’un mouvement de tête. Diegory entra sur le parking d’une supérette de nuit, stationna et quitta le pick-up. La jeune femme resta à l’intérieur et observa l’avancée de son partenaire vers les réfrigérateurs de la boutique. Elle le vit saisir deux boissons énergisantes et pouffa quand il les replaça sur l’étalage. Puis, un véhicule en train de se garer à côté du leur détourna son attention.

Elise frissonna. Des picotements remontèrent le long de ses membres. Elle ressentait la présence d’un cadavre à proximité à travers tous les pores de sa peau, de la même façon qu’elle avait décelé les dépouilles à l’intérieur de la dalle de béton et le bébé prisonnier du ventre de sa mère. Lorsque le chauffeur quitta sa voiture et se rendit à la supérette, Elise porta la radio à ses lèvres :

— Cheval de Troie. Je répète, cheval de Troie.

Diegory leva la tête dans sa direction, lui signala qu’il avait compris et disparut entre deux rayons. Elise descendit du pick-up, se plaça à l’arrière de la Toyota, releva la plaque d’immatriculation et la communiqua au central. En ordre d’assurance, la voiture n’était pas déclarée volée. Le conducteur, dénommé Michael L. Tucker, ne possédait pas de casier judiciaire. L’inspectrice effectuait le tour du véhicule lorsque le suspect sortit du magasin, un paquet de chips à la main et une cannette dans l’autre, Diegory sur les talons.

— C’est votre véhicule, monsieur ? lança Elise d’une voix forte.

À peine eut-elle achevé sa phrase que la cannette s’écrasa à terre. Le suspect tenta de s’enfuir, mais fut cloué au sol par l’agent derrière lui. L’enquêteur procéda à une fouille au corps et le remit sur pied.

— Est-ce votre véhicule, monsieur ? répéta l’inspectrice.

— Ouais, c’est ma bagnole ! pesta-t-il. Vous n’avez aucune raison de m’arrêter, bande de tarés !

— Donc, vous affirmez que ce véhicule vous appartient ? s’enquit Elise.

— T’as les oreilles bouchées, connasse ? J’t’ai dit que c’était ma bagnole.

— Monsieur, je vais vous demander d’ouvrir le coffre de votre véhicule, continua-t-elle, imperturbable malgré les insultes.

— Genre quoi, t’as un mandat ?

— La présence d’un corps dans votre véhicule est un mobile suffisant pour accéder à votre coffre.

— D’un quoi ? s’étonna le conducteur.

— D’un corps, répéta Elise avec lenteur.

— J’sais pas c’que t’as pris, mais j’veux la même… Un corps ? Dans ma bagnole ? Allez-y, ouvrez-le et après, j’vous poursuivrai pour abus de pouvoir.

Tandis qu’Elise ouvrait le hayon arrière, Diegory récupéra les documents du conducteur et le questionna afin de savoir pourquoi il avait essayé de fuir à l’interpellation.

De son côté, la jeune femme remarqua trois bagages. À leurs dimensions, elle sut où se trouvait la victime. Une valise de studio d’un mètre de haut offrait un emplacement de choix.

— Monsieur, veuillez ouvrir les bagages, s’il vous plaît.

— Non, mais tu vas pas m’lâcher ? Y a rien, j’te dis ! ragea-t-il en se déplaçant vers le coffre.

L’inspectrice demeura immobile, le regard rivé sur le visage de Michael L. Ses réactions ne coïncidaient pas avec celles d’un meurtrier. Son agacement était réel et sa colère s’amplifiait. L’expression qu’il afficherait à la vue de la valise serait décisive.

Le jeune homme eut un mouvement de recul, secoua la tête de droite à gauche en clignant des yeux, leva la main, l’abaissa, détourna le visage et porta sa paume à ses lèvres.

— C’est… C’est pas ma valise, déclara-t-il à l’inspecteur. Cette valise, c’est pas la mienne.

— Veuillez ouvrir la valise, s’il vous plaît, répéta l’agente.

— Je… C’est pas ma valise. J’l’ai pas mise là. C’est pas ma valise.

Sous la stupeur, toute l’agressivité du conducteur s’envola.

— M’autorisez-vous à ouvrir le bagage, monsieur ?

Sous la surveillance étroite de son collègue, Mickael L. hocha la tête positivement.

— Pour le bon déroulement de l’enquête, j’ai besoin que vous formuliez votre accord à voix haute. M’autorisez-vous à ouvrir le bagage, monsieur ?

— Allez-y, ouvrez-le, énonça-t-il à mi-voix, perdu.

L’enquêtrice enfila une paire de gants, se pencha à l’intérieur du coffre, dégrafa les lanières rabattues du bagage et attrapa la fermeture éclair. La respiration coupée, les battements de son cœur s’intensifièrent aux murmures du zip. Un adolescent, seize ans tout au plus, gisait recroquevillé à l’intérieur.

Sitôt le cadavre révélé, Diegory plaqua l’homme contre la tôle de la Toyota et lui récita ses droits Miranda tout en le menottant :

— Vous avez le droit de garder le silence. Si vous renoncez à ce droit, tout ce que vous direz pourra être et sera utilisé contre vous devant une Cour de justice. Vous avez le droit à un avocat et d’avoir un avocat présent lors de l’interrogatoire…

— Je savais pas qu’il était là… j’savais pas ! J’savais pas ! s’époumona le conducteur.

Son teint blême et les tremblements de son corps corroboraient son ignorance quant à la présence de ce paquet, mais ne le disculpaient pas pour autant.

À l’arrivée des renforts et du médecin légiste, le périmètre était bouclé. Des curieux s’entassaient contre la devanture de la supérette, téléphone à la main. D’autres grappillaient des informations pour faire la Une de Facebook en apprentis journalistes. Un drap étendu dans le coffre recouvrait le bagage dans lequel la dépouille se trouvait toujours. Au risque d’être démis de leur enquête, les deux fédéraux ne s’impliquèrent pas davantage et livrèrent le suspect à leurs collègues. Après un débriefing, les agents regagnèrent le pick-up et reprirent la route.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu t’en souviennes ! s’étonna Elise, légèrement tournée vers son partenaire.

— Il m’a fallu cinq secondes pour comprendre ! Ça remonte à quand la dernière fois qu’on a utilisé ce genre de métaphore ?

Le silence s’installa, tous deux repensaient à la dernière fois, à ce vieil homme de quatre-vingt-huit ans décédé par manque de soins et enterré au fond du jardin. Sa descendance avait caché sa mort pour continuer à percevoir sa pension et avait établi un plan rocambolesque pour dissimuler sa disparition au voisinage. Ils étaient même parvenus à convaincre Diegory avec leurs talents d’acteurs. Sa partenaire, elle, n’avait pas été dupe et lui avait signalé que cette famille cachait un Cheval de Troie et qu’elle le trouverait. Et elle l’avait fait. Il s’en souvenait comme si c’était hier. Alors que la famille du disparu contrait toutes ses questions, la jeune femme n’avait cessé d’en poser. Puis elle leur avait demandé l’autorisation d’effectuer un tour du propriétaire, afin de s’assurer qu’aucun élément n’avait échappé à l’équipe précédente. Dans le jardin, elle s’était arrêtée pile à l’endroit où le corps avait été enfoui. L’agent revoyait sa posture, les mèches rebelles de sa frange danser devant ses yeux bleus et son expression figée tel un tableau. Sa voix aussi, il l’entendait encore dans sa tête : « donc… il n’y a rien sous mes pieds ? » Ces mots avaient suffi pour que la cadette tombe en larmes et déverse toute la culpabilité qui rongeait son âme.

— Comment as-tu su ? lui demanda-t-il en quittant son souvenir.

— Une intuition, répondit-elle, sourire aux lèvres, en se pelotonnant contre la portière.

Cette réponse était identique à celle qu’elle lui avait donnée ce jour-là, ainsi que toutes les fois où il avait posé la question. Aurait-elle réellement joué sa carrière, ainsi que la sienne, sur une intuition ? L’inspecteur en doutait.

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