Chapitre 1 (2/2)

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L’acier s’écrasa contre le sol après moult efforts acharnés et dévoila une salle plongée dans la pénombre. Un relent d’excréments remonta jusqu’aux agents. Les faisceaux lumineux de leurs lampes torches balayèrent la zone puis s’orientèrent vers le bruit qu’ils entendirent.

Recroquevillée dans un coin, une femme se balançait d’avant en arrière. Elle frappait une citerne à mazout par intervalles de trois basculements à l’aide d’une tasse métallique et ne se tourna même pas vers eux.

Certains policiers restèrent silencieux, mais les plus jeunes ne purent dissimuler leur affliction à la vue de cette femme nue, d’une maigreur extrême. Sa peau enserrait ses os. Les pointes de sa colonne vertébrale soulevaient l’épiderme de son dos telle une crête rocheuse. Ses hanches semblaient jaillir de son tronc, tant ce dernier était étroit. Son ventre, rond, imposant, se dressait vers l’avant et paraissait être en mesure de la briser en deux.

Adam, le légiste, arriva à la hâte de l’étage. Diegory s’avança avec sa coéquipière, mais il fut stoppé par la poigne du médecin qui secoua la tête, lèvres pincées. L’enquêteur n’eut pas besoin de plus d’explications pour comprendre : les femmes tueuses en série étaient moins nombreuses que les hommes. De ce fait, l’agente était plus à même de s’approcher sans terroriser la survivante que lui et son imposante carrure.

La silhouette d’Elise se dressa devant les lampes. Elle se rapprocha avec lenteur et s’annonça d’une voix douce. À hauteur de la rescapée, elle s’abaissa, puis voulut poser sa main contre l’épaule de la jeune femme, mais suspendit son geste. Bien que la malheureuse ne détournât pas le regard de la cuve, l’inspectrice l’avait vue frémir et se crisper au contact imminent de sa paume. Son souffle, aussi fragile qu’une toile d’araignée, menaçait de rompre à tout moment. Du pus suintait de ses ongles arrachés. Des escarres rongeaient ses fesses jusqu’à l’os.

La victime cogna sa tasse contre la citerne et continua ses bercements jusqu’au moment où la main d’Elise se referma sur la sienne. La survivante se figea quelques secondes puis se balança à nouveau.

— Madame ? Madame ? chuchota Elise avec tendresse pour attirer son attention. Nous allons vous sortir d’ici, c’est terminé. Tout est terminé à présent. Vous allez rentrer chez vous.

La tasse métallique rencontra encore une fois la citerne. L’inconnue semblait inaccessible, réfugiée au tréfonds de son être. S’était-elle confinée dans un autre monde pour rejeter l’horreur ? Ses yeux opaques fixaient la cuve de mazout. De toute évidence, celle-ci représentait un élément important pour la victime, et ce, même si elle n’était pas en mesure de la voir. Elise tapa la paroi de son poing et aussitôt, la tasse retentit.

Deux ambulanciers pénétrèrent dans la salle avec une civière et détournèrent l’attention de l’enquêtrice. Cette dernière vit le médecin légiste les arrêter d’un geste de la main, puis elle se concentra à nouveau sur l’inconnue.

Le pouls qu’elle sentait battre sous ses doigts était bien trop faible pour risquer d’effrayer la suppliciée. Avant toute tentative pour l’extraire de ce cauchemar, Elise devait la ramener dans le monde réel. À nouveau, un fracas s’éleva dans le silence, suivi par le bruit sourd du métal contre la citerne.

L’agente donna cinq coups et cinq coups furent rendus. Malgré toutes les formations qu’elle avait suivies, aucune ne l’avait préparée à un tel cas. Elise murmurait d’une voix calme des mots réconfortants et caressait le poignet de la victime par mouvements circulaires. Puis elle frappa deux fois de suite la cuve et la victime cogna trois fois en réponse.

Soudain, la suppliciée se jeta dans les bras de l’inspectrice, qui, surprise, tomba en arrière. Instantanément, les policiers touchèrent leurs armes et Diegory s’élança vers les deux femmes. La voix d’Elise balaya leur crainte :

— C’est bon ! Elle a juste peur, elle a juste peur !

La victime serrait si fort l’enquêtrice que celle-ci sentait ses os à travers le tissu de son uniforme. Elise posa une main sur ses cheveux raides et les caressa pour la rassurer en plus des mots qu’elle susurrait. Peu à peu, l’étreinte désespérée devint plus douce. Aidée par Diegory, l’agente se redressa avec précaution sur ses coudes.

Les ambulanciers s’avancèrent au signal de l’enquêteur. Cependant, lorsqu’ils essayèrent d’extirper Elise de l’étreinte de la jeune femme, celle-ci serra davantage. L’agente mordit sa lèvre pour étouffer la douleur qu’elle ressentait à l’épaule et effectua des balancements semblables à ceux de la survivante. Après quelques minutes, ses membres se relâchèrent. L’inconnue glissa sur le côté, à bout de forces. Un secouriste la rattrapa et la plaça sur la civière avec l’aide de son coéquipier. Le légiste s’agenouilla auprès de la victime et étudia ses constantes vitales.

Elise resta au sol, le regard rivé sur celle qu’ils venaient de secourir. Elle était libre, mais pas tirée d’affaire. La froideur du corps de la victime lui avait glacé le sang. Hélas, cette impression n’était rien comparée à celle ressentie lorsque sa paume avait touché le ventre rond. Elle suivait des yeux les ambulanciers qui disparurent dans le corridor, accompagnés du médecin.

Diegory congédia tout le monde. Malgré la tournure positive de la situation, il savait que ces événements laisseraient des séquelles aux officiers. Aucune mise en scène ne pourrait les protéger de telles blessures : seul le terrain les endurcirait.

Après quelques minutes, l’agent tendit la main pour aider sa partenaire à se relever.

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