Chapitre 8 (4/-)

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Après une poignée de main franche, le sac mortuaire fut déposé avec soin sur la table d’autopsie. Elise tira à peine sur la fermeture à glissière que le parfum putride inonda la pièce. Tous deux durent détourner la tête le temps de laisser le flux s’amoindrir par l’ouverture complète de la housse.

Avant d’accorder un coup d’œil au corps, Elise replia les pans du sac sur eux-mêmes afin d’empêcher les larves et autres insectes de tomber sur la plaque d’acier perforé. Rendues inertes par le froid, diverses mouches récemment métamorphosées étaient restées coincées dans leur pupe. Des coléoptères, plus résistants aux basses températures, se frayaient déjà un chemin en quête d’un avenir meilleur.

Des Histers, nota silencieusement Elise à leurs dimensions et aux bandes orangées qui ornaient leurs flancs. Elle détailla ensuite l’état général de la dépouille pour laquelle elle ne percevait aucune présence de son esprit.

Dévoré par les larves, son squelette était à nu à divers endroits et, à d’autres, les vêtements qu’il portait lui donnaient encore un aspect humain. Comme tous les cadavres de la bâtisse, sa cage thoracique avait été réduite en miettes. Les viscères abdominaux ressemblaient à une mélasse de détritus méconnaissable où une ribambelle de vers festoyaient. En de nombreux points, des myriades de coques vides s’entassaient les unes sur les autres. De diverses formes et diamètres, Elise comprit que plusieurs générations d’insectes s’étaient succédé sur le corps. Le cou et le visage du défunt, dépourvus de parties molles, ne permettraient pas de l’identifier dans le registre des personnes disparues. Néanmoins, il restait un espoir concernant les habits portés par les victimes le jour de leur disparition.

Le médecin légiste passa à sa droite et l'arracha à ses constatations. Elise l’observa attraper divers flacons en verre dans une armoire métallique et les poser avec dextérité sur un établi. Il répéta l’opération avec différents instruments. Ses gestes demeuraient précis, mécaniques, comme animés d’une volonté propre. À aucun moment, il ne vérifia l’emplacement des objets qu’il plaçait dans les compartiments. Pourtant, lorsqu’il revint à ses côtés avec les ustensiles nécessaires pour pratiquer l’autopsie, Elise fut stupéfaite de découvrir qu’un centimètre séparait chaque objet à l’instar de l’étagère de préparation.

Sourire aux lèvres, il lui tendit un feutre indélébile et une pince coudée. Le doute s’immisça dans l’esprit d’Elise : à l’évidence, tout comme elle, il analysait chacun de ses mouvements depuis leur rencontre. Avait-il réalisé qu’elle tentait de dater approximativement le décès à l’aide des « Travailleurs de la mort » tel que les avait nommés Jean-Pierre Mégnin dans son ouvrage « La faune des cadavres » en 1894 ?

Bien que le climat ait changé en plus d’un siècle, le cycle de vie des insectes nécrophages et leur succession sur un corps en décomposition demeuraient similaires. Elise s’était entraînée des années durant afin de parvenir à les différencier et avait veillé à ne pas révéler cette faculté à Adam Thiels. Pour cause, les membres de la médecine légale n’étaient pas formés pour cette tâche. Leurs compétences s’arrêtaient à l’étude du corps et aux prélèvements que l’équipe scientifique étudiait par la suite. Sauf que, parfois, le relais demandait un délai considérable, délai qu’Elise ne désirait pas perdre.

S’était-elle trop attardée sur l’un des coléoptères et avait, par conséquent, attiré l’attention du légiste ?

— Pourriez-vous indiquer l’emplacement du prélèvement, s’il vous plaît ? Je m’occuperai du reste.

Elise soupira : elle devenait paranoïaque. Évidemment qu’elle devait étiqueter les flacons tout comme elle le faisait pour Adam Thiels afin qu’il puisse, à la fin de l’autopsie, imprimer les bonnes étiquettes et répartir les prélèvements dans les sections appropriées.

Pourquoi se méfiait-elle de lui à ce point ? Était-ce à cause de ce sentiment curieux qui l’habitait depuis leur rencontre ou parce qu’il semblait avoir plusieurs longueurs d’avances ?

Elise refoula ses doutes et se mit au travail. Avec précaution, elle préleva un maximum d’espèces différentes, que ce soit à l’état larvaire ou à l’état parfait.

Elle épia Erwan Trope arracher divers cheveux et poils avec habilité tandis qu’elle vissait le couvercle d’un prélèvement. Lorsque leurs regards s’accrochèrent, il se contenta de lui sourire avant de l’interroger :

— Vous ne mettez pas vos écouteurs ?

Elise fut si surprise qu'il étoffât son propos :

— Thiels m’a fait savoir que vous étiez incapable de travailler sans musique. Je suis donc étonné qu’à mes côtés, vous y parveniez. Surtout que j’ai l’air de vous perturber autant que vous me fascinez.

À ces mots, Elise repensa au brouhaha des esprits présents dans une morgue. Réveillés par son pouvoir, ils profitaient qu’elle soit concentrée pour se manifester. Alors, plutôt que d’ériger une barrière psychique pour les éloigner, Elise se contentait de surplomber leur voix d’une puissante mélodie jusqu’à ce qu’ils s’évaporent d’eux-mêmes. Pourtant, depuis qu’elle avait franchi cette porte, seuls deux esprits aux capacités surprenantes s’étaient manifestés.

À nouveau, elle balaya la pièce du regard. Aucun spectre ni aucune présence n’émanait de la salle d’autopsie ou des cellules réfrigérantes. Elise se remémora ensuite l'emplacement du dernier esprit qu'elle avait croisé. Tous se trouvaient en deçà des portes de la morgue. Puis, consciente qu'elle mettait trop de temps à répondre, elle joua la carte de l'honnêteté :

— Curieusement, ici, accentua-t-elle, je n'en ai pas besoin.

Un sourire se dessina à nouveau sur le visage d'Erwan Trope, qui, sans mot dire, ramena son attention sur le cadavre.

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