Chapitre 7 (7/7)

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La scientifique s’approcha de la réception et toqua à la porte. L’une des deux secrétaires jeta un coup d’œil dans sa direction puis se leva. Celle qui venait de les aider ne s’était pas retournée. Par-dessus le comptoir, Talyah distinguait son trouble, même si elle n’arrivait pas à l’identifier. Cependant, si Diegory lui avait intimé de la suivre, la raison ne se trouvait pas loin.

— Je peux vous aider ?

— Bonjour madame, accentua-t-elle, surprise du ton employé, Talyah Suarez, du département scientifique. J’aimerais vous poser quelques questions, s’il vous plaît.

— Oh ! Bien sûr, entrez.

Son timbre avait changé du tout au tout. Talyah n’y percevait plus d’animosité. La jeune femme s’écarta pour la laisser passer. L’attention de la scientifique s’attarda plus que de raison sur le dos de celle qu’elle convoitait à l’autre bout de la pièce. Elle écouta le début de sa conversation téléphonique tandis qu’elle se dirigeait vers le siège indiqué par l’autre employée.

Bonjour, l’hôpital Vita-Soin, je vous appelle pour vous signaler que monsieur Pasteli est ici. Oui. Oui, c’est bien ça, il fait une nouvelle « crise ». Le docteur Sandioz va s’occuper de lui en attendant votre arrivée. D’accord, à tout de suite.

Talyah parcourut la pièce du regard. Elle y repéra trois bureaux. Le premier appartenait à celle qui lui avait ouvert la porte. Le deuxième, d’après les cadres photo dissimulés aux yeux des visiteurs par le comptoir, à une jeune femme aux cheveux bruns actuellement absente. Le dernier n’était autre que celui de la secrétaire qui s’était précipitée pour apporter son aide à monsieur Pasteli. Néanmoins, aucun effet personnel ne confirmait cette hypothèse. Peut-être n’était-elle qu’une remplaçante ?

— Que souhaitez-vous savoir ?

Talyah ramena son attention sur la jeune femme face à elle, sortit son ordinateur de poche, puis posa sa première question :

— Pourriez-vous me décliner l’identité du médecin auprès de mon collègue, là-bas, s’il vous plaît ?

— Oh, oui, bien sûr ! Il s’agit du docteur Mikaël Sandioz, il n’y a pas plus dévoué, serviable et honnête que lui ! s’enthousiasma-t-elle.

Aussitôt, un soupir, entre rire et consternation, s’éleva dans la pièce. Toutes deux tournèrent leur visage en direction de l’autre secrétaire.

— Vous devriez demander à Anadine, elle sera plus à même de répondre à vos questions, reprit la première, acerbe. Après tout, elle est restée huit mois à ses côtés avant de finir ici.

Par l’intonation utilisée par cette femme, Talyah savait que ces mots étaient à doubles sens et prononcé dans l’unique but de blesser. Enfant, elle l’avait plus qu’expérimenté. Ce fut fugace, mais la scientifique remarqua qu’Anadine  se voûta sur son siège et serra le poing.

Touché – coulé, pensa-t-elle.

— Vous avez raison, concéda Talyah, sourire aux lèvres, elle me sera plus utile que vous.

Elle ne sut dire s’il s’agissait du visage ahuri de cette dernière ou de la férocité dissimulée dans cette réponse qui l’amusait, mais elle était fière de lui avoir cloué le bec. De toutes les formes de violence, le harcèlement moral était celle qu’elle détestait le plus et, à évidence, il en était question. Le mal-être d’Anadine se discernait par sa posture.

La jeune femme, outrée, chercha ses mots avant de se lever, furieuse, et lança à la volée :

— Je vais en pause ! Tu t’en sortiras toute seule, non, Anadine ? Après tout, tu as de nombreux talents !

La scientifique en resta coite. Était-ce à ce point devenu une habitude que cette femme ne réalisait même plus la souffrance qu’elle infligeait avec ses mots ? Talyah porta son attention sur la secrétaire installée à son bureau. Ses cheveux masquaient son visage sur le côté. La pression qu’elle exerçait sur son stylo-bille blanchissait la première phalange de ses doigts. Le bureau d’Elise, dénué de vie, se superposa à celui sous les yeux. Aussitôt, elle comprit : l’une comme l’autre était prête à disparaître à la moindre occasion. Aucune attache ne les retenait. Dès que la porte s’ouvrirait, elles se volatiliseraient comme la brume et rien n’acterait leur présence, si ce n’était les souvenirs de leurs proches.

Talyah n’était pas douée avec les mots et encore moins avec les gens. Elle se sentait à l’aise avec les analyses, les théories, les contre-théories… Que pouvait-elle apporter ici  ? De prime abord, le problème se situait au niveau du docteur Sandioz. Cependant, elle n’était pas habilitée à poser des questions le concernant. Il n’était ni coupable ni suspect. Qu’avait donc en tête Diegory ?

— Mademoiselle ? l’interpella-t-elle d’une voix douce. Auriez-vous quelques minutes à m’accorder ?

Quand la concernée fit volte-face, un sourire épinglé aux lèvres alors que ses yeux étaient emplis des larmes qu’elle refusait de verser, la scientifique rangea son ordinateur de poche, s’approcha davantage et s’accroupit afin d’être à la même hauteur que la jeune femme.

— Vous savez, je n’ai jamais été douée avec l’aspect social de mon métier. J’ai toujours pensé que les objets avaient plus d’histoires à raconter que les personnes qui les entouraient. C’est drôle, n’est-ce pas ? Pourtant, quand je vous regarde, je ne vois que des éclats brisés. Je ne suis pas là pour vous faire la morale, mais si vous avez quoi que ce soit à me dire, n’hésitez pas. Je vous écouterai.

— Je n’ai rien à vous dire, ma collègue a déjà tout dit.

— Très bien, je ne vous dérangeai pas davantage. Je vous remercie pour le temps que vous m’avez consacré.

Sur ces mots, Talyah se redressa et observa Diegory en train de soutenir monsieur Pasteli avec l’aide du docteur Sandioz.

— Il a vraiment l’air d’avoir bon cœur, votre docteur Sandioz.

La secrétaire se mit à rire alors que les gouttes translucides dévalaient ses joues.

— Ne vous faites pas avoir par son air angélique, c’est un monstre.

Tandis que la jeune femme essuyait ses larmes d’un revers de main, Talyah remarqua la présence de cicatrices sur son avant-bras. Elles n’avaient rien d’accidentelles. Le téléphone sonna et aussitôt, la secrétaire décrocha :

— Hôpital Vita-Soin, bonjour, en quoi puis-je vous aider ?

Sa voix pétillait, alors que les perles salées roulaient encore sur sa peau nacrée. Le combiné tremblait au creux de sa main, mais elle tint bon jusqu’à la fin de la conversation téléphonique. Qu’avait-il bien pu y avoir entre eux pour l’affecter à ce point ? Était-ce une relation qui avait mal tourné ou était-elle aussi une proie pour cet homme à l’instar de celle qu’elle était pour cette femme ?

La scientifique lança un coup d’œil vers Diegory. Lorsqu’elle le vit bras tendus face au patient, elle comprit que quelque chose n’allait pas. Elle se précipita vers la sortie, mais la porte s’ouvrit au même moment. Face à elle se tenait la jeune femme du deuxième bureau, une main sur la poitrine.

— Kelly m’a dit que vous étiez ici, mais l’homme… l’homme qui vous cherchait… je l’ai envoyé à la morgue. Je lui ai ouvert l’ascenseur… mais si vous êtes ici… alors… alors, qui est là-bas ? bredouilla-t-elle, consciente d’avoir commis une erreur.

— Pardon ? ! Quand l’avez-vous fait descendre ? s’enquit Talyah, décontenancée.

— Il est arrivé quelques instants après l’homme là-bas. Cela doit faire dix…

Talyah n’écouta pas le reste de sa phrase. Elle se hâta en direction de Diegory. Monsieur Pasteli s’écroula au sol. Instinctivement, elle se rendit auprès de lui pour l’aider, mais l’homme était victime de tachycardie. La jeune femme braqua son regard sur le docteur Sandioz, debout, l’air satisfait. Elle aurait presque discerné un rictus infâme sur son visage si elle n’avait pas déporté son attention sur Diegory agenouillé à leurs côtés.

— Monsieur, tout va bien. Calmez-vous, répéta l’enquêteur tandis que le docteur Sandioz se joignit à eux.

— Ce n’est pas le bon, murmura Talyah.

— Je sais, répondit Diegory, d’une voix blanche.

— Il est descendu à la morgue, continua-t-elle tout en rassurant l’étranger.

Diegory l’observa, l’air grave, puis il reporta son attention sur l’homme à terre.

— Redescends à ton tour, ordonna-t-il, je vais rester ici les aider.

— Nous n’avons pas besoin de vous, l’informa le neurochirurgien. Vous pouvez vaquer à vos occupations.

Talyah ne put s’empêcher de le toiser. L’image positive qu’elle s’était faite de lui s’évapora. Seules restaient dans sa mémoire les paroles de cette femme. La scientifique sursauta lorsque la main de Diegory effleura la sienne. Il secoua la tête, lui intimant de cesser, puis se releva. Talyah l’imita aussitôt.

— Dans ce cas, je vous prie de nous excuser. Nous allons vous laisser.

— Mais nous nous reverrons, lança Talyah, une lueur de défi dans les yeux.

— Vous savez où me trouver.

— Bonne journée, acheva Diegory en entraînant sa coéquipière par le bras.

Ils s’éloignèrent d’un pas rapide lorsque l’enquêteur l’apostropha :

— Mais qu’est-ce qui te prend ?

— Je ne sens pas cet homme.

— Je ne le sens pas non plus, mais ce n’est pas une raison pour le menacer. S’il porte plainte pour abus de pouvoir, c’est la fin. Comme si je n’étais déjà pas assez dans de beaux draps, marmonna-t-il en ouvrant la cage d’escalier.

Les deux agents dévalèrent les marches. Talyah repensa aux risques qu’Elise avait pris en contactant l’époux de la défunte. Quand la voix du médecin légiste s’éleva dans le couloir, la jeune femme dépassa l’enquêteur et se mit à courir.

— Monsieur, s’il vous plaît. Veuillez me suivre. Cette personne n’est pas habilitée à écouter votre déclaration.

Talyah pouvait sauver la mise et protéger la carrière des deux enquêteurs les plus fous qu’elle ait croisés jusqu’ici. Lorsque Elise s’était présentée, elle avait utilisé son nom et son prénom. Perturbé comme il devait l’être, l’homme n’avait probablement qu’écouté les sonorités. Ainsi, Elise Rivera deviendrait Suarez Talyah. À peine eut-elle passé le chambranle qu’elle tomba nez à nez avec l’inconnu. Son visage déconfit et ses yeux rougis lui plantèrent un couteau en plein cœur. Les mots s’enfuirent de sa gorge sans même être pensés.

— Suarez Talyah, du département scientifique, s’annonça-t-elle en tendant sa main au mari de la défunte. Je suis la personne qui vous a contacté tout à l’heure. Nous n’avons pas été en mesure de vous accueillir comme il se doit et nous vous avons infligé cette épreuve sans préparation. Veuillez nous en excuser.

Annotations

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plume16

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Locaux comme étrangers, j'ai autant appris sur ta culture que sur celle d'autres pays. Ici, tout ce qui compte, c'est le partage. Bien que ma famille n'ait pas décidé de venir près de moi, cette ville me donne l'impression que tous ses habitants en font partie. J'ai appris à m'exprimer, à vivre et à partager tout autant qu'eux.

Grâce à toi, j'ai grandi. Grâce à toi, j'ai compris que la vie qu'on mène de nos jours n'est pas simple, mais qu'on peut la rendre agréable. Je n'ai jamais tant profité de ma liberté que depuis que je me suis installée ici. Tout est possible, à toute heure de la journée et de la nuit.

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