Chapitre 6 (2/4)

7 minutes de lecture

Les deux hommes tournèrent leur visage vers Elise, circonspects. La jeune femme ignorait pourquoi elle avait prononcé ces mots qu’elle aurait dû garder pour elle. Diegory reporta son attention sur la route. Timothy s’était immiscé dans l’écart des sièges avant sourcils froncés et lèvres pincées. L’inspectrice savait qu’ils attendaient tous deux une suite à ses propos, mais elle ne pouvait se permettre de mentionner l’appel téléphonique avant le débriefing de l’équipe.

Les paroles de la petite fille n’avaient pas quitté son esprit.

« Il disait que les secours viendraient bientôt… mais vous n’êtes jamais venus. Il vous a téléphoné, je l’ai vu ».

Le tueur les avait contactés. Alors, pourquoi n’avaient-ils pas été dépêchés plus tôt ? Pourquoi étaient-ils à ce point en retard ?

Elise avait analysé les douze dépouilles à leur arrivée sur les lieux. Cinq des plus anciens cadavres gisaient la poitrine ouverte, le sternum découpé. Les autres victimes, plus récentes, portaient les traces des mêmes sévices, sauf qu’elles avaient été recousues. Trois autres corps, recroquevillés, ne permettaient pas d’émettre une quelconque hypothèse quant aux causes de leur mort et comme l’indiquait Timothy, ils n’avaient pas été dévorés par les bêtes. Si le tueur veillait sur les corps… pourquoi en laisser à l’extérieur du pavillon de chasse ?

— Est-ce que… les corps à l’extérieur… étaient, eux aussi, éventrés ? articula l’agente avec peine.

Timothy fixa un point imaginaire, pinça sa lèvre et leva ses doigts, l’un après l’autre, jusqu’à six.

— Aucun, finit-il par répondre en reportant son attention sur la jeune femme.

— Et qu’en a pensé Adam ? l’interrogea Diegory.

— D’après sa première constatation, ils auraient été tués par balle. Leurs effets personnels ont été retrouvés à divers endroits de la forêt ainsi que près de leur dépouille et d’après leurs armes, il s’agissait probablement de chasseurs.

Le silence s’installa. L’enquêtrice stimulait son esprit pour atténuer la douleur. Hélas, cette technique fonctionnait moins bien qu’au début. Elle grelottait malgré la température du pick-up réglée à vingt-six degrés. Aussi ferma-t-elle les yeux afin de se projeter dans un endroit apaisant, tout en écoutant les propos de ses collègues.

— Je pense… s’interrompit l’enquêteur au souvenir de son ressenti, qu’il surveillait les lieux à l’aide de caméras. Peut-être le faisait-il également pour les bois alentour ? Lorsque j’étais à l’étage, j’ai eu l’impression d’être épié, pourtant, les caméras n’étaient plus là. Il ne restait que leur forme dans les giclées sanguines.

À ces mots, Elise ouvrit les yeux et se redressa sur son siège avec difficulté. Elle repassa chaque élément dans sa tête. Les caméras… Elle ne s’était pas assurée de leur absence au sous-sol ! Elle n’avait pas vérifié. Elle n’avait pas vérifié ! Était-ce de la honte qu’elle ressentait au fond de son cœur ? Non, il s’agissait d’autre chose… Comme la certitude que les propos de Diegory étaient fondés.

Le meurtrier… l’avait-il observé frapper la cuve ? Y avait-il pris du plaisir ? L’avait-il vue hocher la tête pour répondre à l’esprit de la petite fille ? L’avait-il vue pleurer ? Comment avait-elle pu oublier un point si important ?

— Je… Je n’ai pas vérifié au sous-sol. Je n’ai pas vérifié au sous-sol ! J’ai pas vérifié au sous-sol ! s’emporta-t-elle, en colère contre elle-même.

Elle avait failli à sa mission, trahi la confiance que les victimes lui portaient. Ses émotions étaient décuplées par la fatigue, la souffrance. Cependant, cela ne l’excusait pas. Comment avait-elle pu oublier ?

Timothy ne pipa mot, conscient de la détresse de l’agente. Il lança un regard explicite à Diegory depuis le rétroviseur. Lorsque l’inspecteur prit la parole, sa voix claqua contre les parois. Le scientifique, pourtant préparé, sursauta sur la banquette arrière.

— Dans ton état, qu’espérais-tu ? Qu’espérais-tu, bon sang ! C’est de TA faute. Es-tu sûre d’avoir rédigé ton rapport correctement ? De ne rien avoir omis ? Peux-tu seulement en être sûre dans ton état ? Je t’avais dit de rentrer ! Je te l’avais dit bordel ! Et je te suis comme un con, imaginant que tu connais tes limites ! Mais au final, tu ne te connais même pas toi-même ! Lucien avait raison. Tu as besoin de quelqu’un pour t’inculquer les règles, alors je serai cette personne. Tu veux être irréprochable ? Alors on sera irréprochables, on appliquera les règles. On arrêtera de contourner le système.

Diegory donna un coup de volant et stationna sur le bas-côté de la chaussée.

— J’en ai assez, faites ce que vous voulez. Je rentre chez moi.

La portière claqua derrière lui, Timothy s’écrasa sur son siège comme s’il cherchait à se fondre avec le cuir. Elise garda le silence et observa son coéquipier disparaître.

Il avait raison sur toute la ligne.

— S’il y avait des caméras, l’autre équipe les aurait trouvées. Il est au bout du rouleau, tout comme toi. Ne lui en tiens pas rigueur. Tu sais que ça ne lui ressemble pas, se risqua Timothy.

— Non, répondit-elle, le visage tourné vers la ville. Il a parfaitement raison.

Après quelques minutes à guetter le retour de l’agent, Timothy prit place derrière le volant. Le pick-up démarra, Elise ne détourna pas son regard de l’endroit où Diegory avait disparu. Comme toujours, il savait comment la réveiller.

Autrefois, quelqu’un d’autre avait été aussi doué pour ça, mais il avait disparu tel un mirage. Si bien qu’à présent, elle pensait qu’il n’avait jamais existé. Peut-être n’était-il que le fruit de son imagination ou un esprit puissant qui s’était accroché à elle… Un esprit qu’elle aurait aimé côtoyer plus longtemps. « Louis, » c’est tout ce dont elle se souvenait.

— Message entrant de Diegory Keaton. Contenu du message : j’ai pris un taxi, tenez-moi au courant. On se voit au bureau. Vous pouvez à présent rappeler, répondre, supprimer, annuler. Veuillez annoncer l’action après le bip.

— Répondre, formulèrent les deux agents d’une même voix.

— Veuillez énoncer le contenu de votre SMS après le signal sonore.

— Vas-y.

— Non, c’est bon, déclina Elise, je te laisse faire.

— Vas-y. Non, c’est bon, je te laisse faire. Vous pouvez à présent envoyer ce message ou l’annuler.

— Annuler, ordonna Timothy.

— Veuillez énoncer le contenu de votre SMS après le signal sonore.

— Nous arriverons aux urgences dans dix minutes, je te communiquerai le verdict dès qu’il sera tombé.

— Nous arriverons aux urgences dans dix minutes, je te communiquerai le verdict dès qu’il sera tombé. Vous pouvez à présent envoyer ce message ou l’annuler.

— Envoyer.

— Message envoyé.

— Alors, rassurée ? s’enquit Timothy.

Face à l’absence de réponse de sa collègue, il tourna la tête. Elise était avachie. Son visage pendait mollement sur le côté, ses cheveux chocolat dissimulaient ses yeux. Le scientifique réitéra, puis tendit la main pour prendre son pouls. La jeune femme était en sueur. Il tapota plusieurs fois sur sa joue, alternant un regard entre la chaussée et l’enquêtrice qui ne revenait pas à elle malgré ses appels. Il enclencha alors les gyrophares et accéléra l’allure.

Moins de trois minutes plus tard, il s’arrêtait devant les urgences, abandonnant le pick-up à son sort et emmena la jeune femme à l’intérieur le plus vite possible.

Deux infirmières vinrent à son secours. Timothy mentionna que l’inspectrice s’était déjà évanouie plus tôt et qu’elle souffrait d’une luxation de l’épaule. Un appel téléphonique fut émis afin de prévenir le médecin de garde.

La jeune femme fut installée sur un lit dans une salle de soin et aussitôt, son sweat fut découpé. Timothy, perdu, était incapable de répondre aux questions des infirmières ou des aides-soignantes. Son regard s’échouait sans cesse sur l’ecchymose violacée bleutée qui marbrait l’épaule et une partie des côtes d’Elise. Depuis combien de temps était-elle dans cet état ? Il l’ignorait. Comment était-ce arrivé ? Il l’ignorait également, mais à présent, il savait qu’il ne regarderait plus l’agente de la même façon.

L’une des infirmières le toisa, s’imaginait-elle qu’il l’avait blessée ? Battue ? Ou pire encore ?

Elise cligna des paupières, Timothy s’en aperçut le premier. Il se pencha sur elle, l’interrogea sur son état, tout comme l’une des aides-soignantes. Les infirmières lui posèrent un masque, puis lui firent une injection sous-cutanée de morphine. L’agente bredouilla des mots incompréhensibles et essaya d’attraper la main de Timothy. Le scientifique ferma sa paume sur la sienne et tenta de la rassurer tandis qu’on l’emportait vers la radiographie.

Refoulé à l’entrée de la salle, l’agent tourna en rond comme un lion en cage. Il pesa le pour et le contre avant de contacter Diegory pour lui signifier que sa coéquipière se trouvait dans un état plus grave qu’ils ne le pensaient, puis se laissa choir sur l’un des sièges accolés au mur du corridor. L’enquêteur lui avait mentionné qu’il se mettait en route, mais Timothy l’en avait dissuadé, arguant que cela ne servirait à rien de rester dans un couloir à attendre et qu’il le tiendrait au courant.

Une question fatidique s’imposait à présent. Qui d’autre devait-il contacter ? D’aussi loin qu’il se souvienne, l’enquêtrice n’avait personne dans sa vie. Dans sa famille, et d’après les rumeurs, il ne restait que le directeur adjoint. Aussi composa-t-il son numéro, fébrile à l’idée d’entendre sa réaction.

Lucien ne lui laissa pas le temps d’expliquer la situation. Il réclama le nom de l’hôpital et raccrocha.

Avant même que la jeune femme ne soit revenue de l’examen d’imagerie médicale, le directeur adjoint était déjà là. Il remercia le scientifique et le congédia après une courte discussion. Timothy n’osa objecter et demanda simplement à son supérieur de le tenir informé.

À la suite des examens, le médecin déclara que l’épaule d’Elise devait être replacée sous anesthésie générale.

Après l’opération, Lucien veilla la jeune femme jusqu’à ce qu’elle commence à reprendre ses esprits. Il savait qu’il n’était pas celui qu’elle aimerait voir à son réveil. Alors, plutôt que de lui imposer sa présence, il disparut tel qu’il était arrivé.

Annotations

Recommandations

Mercy
Depuis les Fêtes d'Automne, il y d'étranges disparitions. L'inquiétude commence à s'emparer de la Ville, jusqu'à ce qu'un jour, Mme Pi vienne trouver le Détective Archibald Dumont. Elle lui demande de partir à la recherche de son époux, qu'elle n'a pas vu depuis trois jours.
Archibald décide de commencer son enquête par le lieu de travail du conjoint de sa cliente, la très mystérieuse et très ancienne Bibliothèque.





▬▬▬

Ecriture à contrainte réalisée dans le cadre de mes cours, à l'Université d'Angers.
L'image que vous pouvez voir en couverture, est l'une de mes deux images imposées, l'autre étant un profil de détective en ombre (je crois), probablement ce très cher Holmes.

Le texte final est disponible en première partie (découpé en trois, pour plus de confort). Vous pouvez le lire sans lire les contraintes présentées en deuxième partie si vous le souhaitez ;)

Bonne lecture !
14
24
30
36
Défi
Felónwë
Fier champion elfe, Felónwë est chargé de convoyer une charmante princesse jusqu'à sa maison de campagne. Malheureusement, la route s'annonce trop calme pour faire une démonstration de force telle qu'il en a le secret.
2
2
10
3
comte Vergil
Article-bombe
31 janvier 2010, 03:37
   C'est le typhon crasseux empli de songes où sombrent les œufs en neige, et la chouette hulotte déchire la nuit pendant les marches funèbres de ceux qui pour une seringue se jetteraient dans un puits, les membres brûlés, le regard vide, la chair rouillée, dont les veines bleues suppurent comme d'anciens volcans, ainsi St Jean-Baptiste se vit décapité, entre les feux sombres de la ville aux côtés de Pastorius, le corps pourrissant dans le manteau blanc de l'arrière d'un soleil noir, juxtaposé aux réverbères que Cerbère protège en tout temps, auxquels s'insinuent luxueusement la moiteur des ampoules que le fumeur de crack observe de son œil déglingué, comme tout ce qui est au-dessus, au-dessus, au-dessus de la tête des gens, des gens, et qui semble les aspirer à leur caractère éthéré, qui sauvegarde les chutes du Nicaragua, qu'obombrent les plantes du Guatemala, et tous ces tristes tropiques statiques que l'homme détruira parce qu'il aime ça, et la mort, et la mort et l'amor les sauvera, quand viendra l'agneau et la prostitué, inculqués de meurtre avant de l'avoir commis, mes dix doigts, mes dix doigts, mes dix doigts, mes dix doigts, mes dix doigts virent Volt sur leur machine leur machine leur ma leur ma leur machine à occire les pensées, venues d'un bloc opératoire où crient des âmes menacées, ma tête chancelante de gauche à droite, puis de haut en bas, en bas des escaliers en bas du clavier en bas des maisons en kit à monter en kilt écossais en chili kilt kind carne pour m'amuser un tant soit peu, et je viole ma Muse contre le mur que forme la cavité intérieure de mon crâne, faisant jaillir de sa chair le peu d'inspiration qu'elle se refuse à donner, gratte ce côté-ci de la feuille désor-mais, la houle des tempêtes des sables jette en mes yeux le sel probable d'une insomnie considérable, quand surviennent les drogués de benzédrine, d'acide lysergique comme un colchique des prés défoncés, je vois le vieillard qui s'arrache un doigt entre ses dents, la chair se déliant finement comme une corde usée dont le dernier muscle sectionné émet le son d'un élastique qui casse après avoir été bandé les yeux dans le dos au poteau où j'arme mon fusil photographique qui plombe les paysages de clichés destructeurs, faisant jaillir du beau la laideur suprême, tant tes yeux m'auront rendu blême, gousse d'ail démente aux oignons lacrymales dans la marmite de Charon, occupé à ramer l'intérieur de Eutherpe et Mélpomène, comme le subtil mélange de pulpe d'aconit et d'absinthe immergée dans ce qu'à craché de l'estomac guttural qui tire sur les reins et qui rompt avec la gorge de tes seins deus ex machina refait au scalpel du médecin qui se fait artiste des lendemains des lendemains de Paris jusqu'en Californie, ou le croissant fertile du mal impérial que braillent les journaux subversifs en braille impulsif des ouailles corrosives.


Dédié à l’œuvre de Sylvie Rupert sur Lautréamont

0
0
0
2

Vous aimez lire Kiran Syrova ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0