Chapitre 4 (1/2)

6 minutes de lecture

Diegory roulait depuis vingt minutes, la musique du poste radio pour seule compagnie. Les gémissements de sa partenaire s’étaient amoindris. Lorsqu’il jeta un regard dans sa direction, un sourire amusé étira ses lèvres.

Qu’Elise se soit imaginée pouvoir le tromper l’amusait. Même s’il ne possédait pas ses capacités, son sens de l’observation n’était plus à parfaire. Dès qu’il avait posé la question fatidique, la jeune femme s’était recroquevillée contre la portière et avait simulé l’endormissement. Cependant, tout, dans sa posture, son souffle et son expression, témoignait du contraire. Alors, il avait joué le jeu et n’avait pas insisté pour obtenir une réponse. À présent, le sommeil de sa coéquipière était réel.

En cinq ans, il avait appris à la connaître presque aussi bien que celle qui partageait sa vie depuis une quinzaine d’années. Pourtant, il se rendait à l’évidence : malgré les liens créés, Elise ne se confiait pas à lui. Son passé ressemblait à un épais nuage de brume et lorsqu’il se risquait sur ce terrain escarpé, la jeune femme détournait la conversation ou signalait ne pas vouloir répondre. Par moments, Diegory songeait à fouiller son dossier pour en apprendre davantage, mais il se ravisait toujours face à la page contenant son matricule. Le respect et la confiance qu’il lui vouait le retenaient de s’aventurer dans son monde. Il nourrissait l’espoir de la voir s’ouvrir à lui, même si cela prenait du temps.

Pour combler le manque, il spéculait sur des idées plus saugrenues les unes que les autres, pourtant deux hypothèses revenaient sans cesse sur le tapis. La première : l’enquêtrice entretenait des liens étroits avec des agents haut placés, qui lui donnaient des pistes. La seconde, plus abracadabrante encore : elle possédait des pouvoirs surnaturels.

L’inspecteur secoua la tête et rit de sa propre bêtise. Ils n’étaient pas dans un film ou une série télévisée, mais dans la réalité. L’immonde réalité de ce monde.

L’avertissement sonore d’un message détourna son attention. Diegory s’équipa de son oreillette et en ordonna la lecture au véhicule depuis le Bluetooth de son téléphone dans la boîte à gants.

Nouveau SMS de Gareth Sleam. Contenu du message : CHEF FURAX ! Vous pouvez à présent rappeler, répondre, supprimer, annuler. Veuillez annoncer l’action après le bip.

— Répondre.

Veuillez énoncer le contenu de votre SMS après le signal sonore.

— Ça ne changera pas de d’habitude. Merci d’avoir prévenu.

Ça ne changera pas de d’habitude. Merci d’avoir prévenu. Vous pouvez à présent envoyer ce message ou l’annuler.

— Envoyer.

Message envoyé.

L’agent retira son écouteur, s’assura qu’il n’avait pas réveillé sa collègue et se concentra à nouveau sur la route. Soixante kilomètres le séparaient de la remontrance. Qu’ils aient raison ou tort importait peu, ils n’y échapperaient pas. Pourtant, cette fois, l’inspecteur sentait ses intestins se nouer, ses mains devenir moites sur le volant. Il quitta l’autoroute, s’engagea sur une aire de repos et descendit du pick-up afin de s’aérer l’esprit et soulager sa vessie. À peine eut-il dégainé que les phares de la voiture s’allumèrent. Le pick-up démarra en trombe, les pneus crissèrent sur le bitume. Diegory s’élança, puis se figea au beau milieu de la chaussée.

Elle l’avait abandonné.

Le signal sonore avait tiré Elise de sa torpeur. Afin de ne pas éveiller les soupçons, elle avait gardé les paupières closes et rythmé sa respiration. Malgré elle, la jeune femme avait entendu le message de Gareth et la réponse que son collègue envoya à ce dernier. Aussitôt, les mots du directeur avaient tonné à ses oreilles :

— « À votre prochaine lubie, je vous envoie au recyclage ! »

Tant pour elle que pour lui, ce travail représentait tout à leurs yeux. Il était hors de question que Diegory perde sa place à cause d’elle et de ses capacités maudites, car dans les moments pareils, son don ressemblait plus à un fléau.

L’agente n’aurait jamais imaginé tomber sur un tel coéquipier. Même lorsque Diegory doutait de sa théorie, il la suivait, quitte à se mettre en danger ou à risquer sa place. Ils se couvraient mutuellement, rendant toute sanction compliquée. Hélas, cette fois, Elise savait que cela ne prendrait pas. Elle était allée trop loin et l’avait entraîné dans sa chute. Ses sentiments avaient outrepassé ses devoirs et ses obligations. Elle avait pris l’initiative d’abattre le faux mur sans certitude alors qu’elle aurait dû faire appel à une autre équipe afin de ne détruire aucune preuve.

Pour le protéger, elle devait atteindre le bureau avant lui et subir la foudre, car même si elle lui proposait d’endosser les torts, elle savait qu’il ne l’écouterait pas.

La portière s’ouvrit et se referma en douceur. L’agente plissa les paupières, ses cils broullaient sa vue, mais elle aperçut son partenaire s’éloigner. Son cœur tambourina contre ses côtes.

Son sang ne fit qu’un tour. Elise se glissa sur le siège conducteur.

— C’est maintenant ou jamais, s’encouragea-t-elle à voix haute, une main crispée sur le volant.

La voiture démarra. Sitôt qu’elle croisa les yeux écarquillés de Diegory, sa respiration se coupa et elle accéléra. Tant qu’elle n’eut pas atteint l’autoroute, la jeune femme fut incapable de regarder dans le rétroviseur. Le sentiment de trahir son collègue l’assaillit. Par quatre fois, elle eut envie de faire demi-tour, mais ne se détourna pas de son objectif.

Le pick-up remonta le flux de voitures et trente minutes plus tard, elle s’engagea dans le parking souterrain. Avant de quitter le véhicule, elle consulta la localisation de l’aire de repos et nota l’adresse sur un morceau de papier.

Au troisième étage, elle donna la clé du pick-up et le bout de feuille à Gareth, stupéfait de la voir rentrer sans son binôme. Entre rire narquois et stupeur, celui-ci disparut à toutes jambes pour aller récupérer son coéquipier.

Malgré les mises en garde de ses collègues, leurs bras fendant l’air pour lui intimer de faire demi-tour, Elise ne s’arrêta que devant la porte du directeur adjoint. Trois coups résonnèrent contre la vitre et la voix rauque de Lucien claqua contre les parois de son bureau.

— Entrez !

Plongé dans ses papiers, il ne releva pas la tête à l’arrivée de la jeune femme. Lorsque celle-ci se racla la gorge et que leurs regards s’accrochèrent, les traits du directeur adjoint se froncèrent. Aussitôt, il appuya sur le mécanisme de la baie vitrée. Celle-ci s’opacifia, obstruant toute visibilité depuis l’extérieur.

Lucien se leva, des documents à la main.

— Avez-vous perdu la tête ? s’écria-t-il. Avez-vous seulement conscience de vos actes ? Où est cet incapable ? Où est-il ? !

— Mon coéquipier n’est pas lié à cette affaire, je suis la seule responsable, déclara la jeune femme d’une voix calme. Mon intuition…

— Vous avez demandé l’intervention de l’équipe d’investigation sans aucune preuve, la coupa-t-il. Saccagé une scène de crime ! Compromis des indices, déplacé des objets, tout ça sur une hypothèse, une intuition ? !

— Mon intuition était juste ! Il y avait…

— Qui crois-tu être pour prendre tes propres décisions ? Ce n’est pas une cour de récréation où chacun fait ce qu’il veut ! Ce sont de preuves tangibles dont nous avons besoin !

— Mais il y avait une victime prise au piège ! s’emporta Elise, estomaquée.

— Ce n’était qu’un bruit, rien de probant ! Tu n’avais aucun motif légitime pour détruire un pan de mur afin d’accéder à une pièce condamnée. Tu aurais dû faire appel à une autre équipe ! C’est la règle !

Lucien passa une main sur son crâne dégarni, puis sur son visage et reprit :

— Tu vois ça ? mentionna-t-il en indiquant les documents au creux de sa main. C’est une demande d’enquête interne ! Tu as outrepassé tes droits et impliqué toute l’équipe.

— Il y avait une victime ! Une victime ! Un être vivant !

— Elle est morte ! lança-t-il en frappant les feuilles sur le bureau. Elle est morte !

— C’est aussi ce que vous vous êtes dit lorsque vous avez enquêté sur l’assassinat de ma mère ?

— Il s’agissait d’un suicide ! Ta mère s’est suicidée ! Elle n’a pas supporté la charge sur ses épaules à force de mettre son nez partout où elle ne devait pas, tout comme toi !

— Elle a été assassinée et vous le savez aussi bien que moi ! Vous avez juste eu peur, comme aujourd’hui. Peur de suivre vos intuitions. Peur de suivre vos idées ! Peur de vous engager ! Vous savez pourquoi je suis là… Pourquoi j’ai choisi cette voie… mais vous n’avez toujours pas réalisé, n’est-ce pas ? Ma mère m’a raconté tous vos petits secrets, ces cadavres que vous n’avez pas révélés. Ces enquêtes que vous avez refusées. Elle avait tout noté avant d’être assassinée !

— Ta mère s’est suicidée !

— Vous étiez son coéquipier et vous l’avez abandonnée !

— Elise !

À cet instant, Diegory pénétra dans le bureau sans s’annoncer. Haletant et en sueur, il déclara être à l’origine de l’abattage du mur. L’agente détourna son attention du directeur adjoint. Comment l’avait-il rattrapée aussi vite ? Appuyé contre la poignée de la porte, l’inspecteur reprenait son souffle.

Annotations

Recommandations

Mercy
Depuis les Fêtes d'Automne, il y d'étranges disparitions. L'inquiétude commence à s'emparer de la Ville, jusqu'à ce qu'un jour, Mme Pi vienne trouver le Détective Archibald Dumont. Elle lui demande de partir à la recherche de son époux, qu'elle n'a pas vu depuis trois jours.
Archibald décide de commencer son enquête par le lieu de travail du conjoint de sa cliente, la très mystérieuse et très ancienne Bibliothèque.





▬▬▬

Ecriture à contrainte réalisée dans le cadre de mes cours, à l'Université d'Angers.
L'image que vous pouvez voir en couverture, est l'une de mes deux images imposées, l'autre étant un profil de détective en ombre (je crois), probablement ce très cher Holmes.

Le texte final est disponible en première partie (découpé en trois, pour plus de confort). Vous pouvez le lire sans lire les contraintes présentées en deuxième partie si vous le souhaitez ;)

Bonne lecture !
14
24
30
36
Défi
Felónwë
Fier champion elfe, Felónwë est chargé de convoyer une charmante princesse jusqu'à sa maison de campagne. Malheureusement, la route s'annonce trop calme pour faire une démonstration de force telle qu'il en a le secret.
2
2
10
3
comte Vergil
Article-bombe
31 janvier 2010, 03:37
   C'est le typhon crasseux empli de songes où sombrent les œufs en neige, et la chouette hulotte déchire la nuit pendant les marches funèbres de ceux qui pour une seringue se jetteraient dans un puits, les membres brûlés, le regard vide, la chair rouillée, dont les veines bleues suppurent comme d'anciens volcans, ainsi St Jean-Baptiste se vit décapité, entre les feux sombres de la ville aux côtés de Pastorius, le corps pourrissant dans le manteau blanc de l'arrière d'un soleil noir, juxtaposé aux réverbères que Cerbère protège en tout temps, auxquels s'insinuent luxueusement la moiteur des ampoules que le fumeur de crack observe de son œil déglingué, comme tout ce qui est au-dessus, au-dessus, au-dessus de la tête des gens, des gens, et qui semble les aspirer à leur caractère éthéré, qui sauvegarde les chutes du Nicaragua, qu'obombrent les plantes du Guatemala, et tous ces tristes tropiques statiques que l'homme détruira parce qu'il aime ça, et la mort, et la mort et l'amor les sauvera, quand viendra l'agneau et la prostitué, inculqués de meurtre avant de l'avoir commis, mes dix doigts, mes dix doigts, mes dix doigts, mes dix doigts, mes dix doigts virent Volt sur leur machine leur machine leur ma leur ma leur machine à occire les pensées, venues d'un bloc opératoire où crient des âmes menacées, ma tête chancelante de gauche à droite, puis de haut en bas, en bas des escaliers en bas du clavier en bas des maisons en kit à monter en kilt écossais en chili kilt kind carne pour m'amuser un tant soit peu, et je viole ma Muse contre le mur que forme la cavité intérieure de mon crâne, faisant jaillir de sa chair le peu d'inspiration qu'elle se refuse à donner, gratte ce côté-ci de la feuille désor-mais, la houle des tempêtes des sables jette en mes yeux le sel probable d'une insomnie considérable, quand surviennent les drogués de benzédrine, d'acide lysergique comme un colchique des prés défoncés, je vois le vieillard qui s'arrache un doigt entre ses dents, la chair se déliant finement comme une corde usée dont le dernier muscle sectionné émet le son d'un élastique qui casse après avoir été bandé les yeux dans le dos au poteau où j'arme mon fusil photographique qui plombe les paysages de clichés destructeurs, faisant jaillir du beau la laideur suprême, tant tes yeux m'auront rendu blême, gousse d'ail démente aux oignons lacrymales dans la marmite de Charon, occupé à ramer l'intérieur de Eutherpe et Mélpomène, comme le subtil mélange de pulpe d'aconit et d'absinthe immergée dans ce qu'à craché de l'estomac guttural qui tire sur les reins et qui rompt avec la gorge de tes seins deus ex machina refait au scalpel du médecin qui se fait artiste des lendemains des lendemains de Paris jusqu'en Californie, ou le croissant fertile du mal impérial que braillent les journaux subversifs en braille impulsif des ouailles corrosives.


Dédié à l’œuvre de Sylvie Rupert sur Lautréamont

0
0
0
2

Vous aimez lire Kiran Syrova ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0