Chapitre IL : La Fureur des Léviathans, Partie 3

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 Mon léviathan se rapprochait de l'entaille creusée à même ma chair et tendait sa langue pour en glaner le liquide. La réaction ne se fit pas attendre, et aussitôt eut-il ingéré mon sang, que ses bois en os s'allongèrent, leurs pointes s'affinèrent, les quelques fleurs sur son dos grossirent, des lianes vinrent entourer ses cornes, et ses yeux s'illuminèrent d'un rouge vif. La créature brama et frappa frénétiquement le sol de ses pattes, comme si elle revivait à l'instant.



 « Voilà qui me permettra de vous aider dans votre tâche. Notre pouvoir est unique Teïnelyore, tu le sais, n'est-ce-pas ?

- Je suppose, oui. Lançais-je, à moitié convaincue. Après si tu pouvais me clarifier la chose, je ne suis pas contre non plus.

- Mon pouvoir est lié à toi, et à mon origine, qui elle aussi dépendait de toi. Si tu possèdes la vie éternelle, et la capacité de régénérer n'importe laquelle des blessures, mes pouvoirs sont eux, complémentaires aux tiens. Néanmoins, ils sont à double-tranchant. Mon premier don consiste à insuffler la vie ou en tout cas renforcer toute chose qui vit. Mon second don est à l'inverse du premier, et pour ainsi dire... Je peux diminuer la force vitale d'un être vivant et même aller jusqu'à étendre les ailes de la mort sur ma cible.

- Tu pourrais tuer n'importe qui ? Juste comme ça ? L'interrogeait Evialg.

- En quelque sorte oui. Cependant, ce pouvoir je ne l'utilise que lorsque la mort se traduit par l'apaisement. Je ne suis pas déraisonnable de nature, et c'est ce pourquoi Teïnelyore et moi sommes liés et pourquoi nous avons été jugés gardiens de la Vie et que nos pouvoirs nous ont été confiés. Malgré nos forces incommensurables, nous avons été jugés aptes à les maîtriser et à ne pas en user de mauvaise manière.

- Gna... Euh, Teïnelyore raisonnable... J'aurais tout entendu ! Elle reprenait. Donc les Dieux et les Léviathans de Mithreïlid ont reçu leurs attributs en fonction de ce qui ils étaient ?

- Oui, c'est ça. Aucun de nous n'a été choisi au hasard, si c'est l'arrière pensée de ta question.

- C'était ça, oui.

- Je ne comprends pas pourquoi les léviathans veulent alors détruire Mithreïlid à l'heure qu'il est. M'insurgeais-je. Si ils ont été choisi pour représenter un aspect de la vie et une valeur de Mithreïlid... Pourquoi aujourd'hui se conduisent-ils de la sorte ? Pourquoi ne m'écoutent-ils pas ? Rageais-je, consciente que je n'avais rien à me reprocher.

- Je pense qu'ils sont corrompus, ou que leurs esprits sont troublés par des sentiments et des émotions qu'ils ne contrôlent désormais plus.

- Un léviathan peut survivre même si son... Evialg cherchait un mot. Même si son alter ego décède ?

- Il le peut, en effet. Bien que nos paires aient été configurées de façon à ce que nous nous raisonnions mutuellement, la fin de l'un n'empêche pas la survie de l'autre. C'est d'ailleurs peut-être une erreur, à en juger par ce qu'il se passe aujourd'hui.

- Pourquoi dis-tu ça ? Parce que Cyclion et Nautilia ne sont plus de ce monde ? S'étonnait Evialg.

- En quelque sorte oui. En tout cas, si elles sont encore vivantes, ce dont je doute fortement, je pense qu'elles ne laisseraient pas les choses ainsi se passer.

- Comment ça en quelque sorte ?

- Il y a bien des mystères qui sillonnent Mithreïlid et qui régissent l'équilibre du continent sans que nous les voyons, ni même les imaginons. Néanmoins, en parler maintenant me semble un peu déplacé, les Léviathans que tu as croisés, s'apprêtent à engloutir les côtes occidentales de Mithreïlid. Si vous souhaitez empêcher cela, nous devons nous y mettre maintenant.

- Il le faut ! Lançait Evi'.

- Cette catastrophe ne doit pas avoir lieu, alors allons-y. »



 Suivant la balafre dans la forêt que ma projection avait taillé, nous courions jusqu'à atteindre une nouvelle fois la falaise, retrouvant les deux Léviathans, eux-mêmes scrutant l'océan, la tornade s'était évanouie, et les deux monstres ne semblaient pas avoir décelé notre présence. Sans que nous ayons à nous dire quoi que ce soit, Evialg saisissait mes poignets et commençait à tourner sur elle-même, avant de m'envoyer en direction de la baleine volante sur laquelle je retombais avec lourdeur, m'enfonçant mollement sur la surface gluante de la créature. Je me retournais vers l'île, et constatais grâce à l'obscurité ambiante, que les yeux de mon léviathan s'étaient illuminés d'un rouge vif, et que le serpent marin, venait de se retrouver ligoté au même instant par une multitude d'algues anormalement longues et épaisses.


 Evialg venait de sauter dans la direction du dragon de mer immobilisé, et semblait chercher à le museler avec les lianes aquatiques. Je me mettais à courir sur le dos du boudin volant, sautais au-dessus d'un immense trou d'où parvenait un courant d'air malodorant et finissais par atteindre sa face plate. Je ne voyais pas comment pourrais-je atteindre cette bête aussi décidais-je de faire demi-tour, et de m'enfoncer tête la première dans le conduit puant et visqueux que j'avais franchi auparavant.

 Les parois lubrifiées me permettaient de glisser, jusqu'à ce que j'atteigne ce qui devait être la bouche de cette immense bestiole. Je laissais mes ailes se déployer afin d'y voir un peu plus clair. Je pataugeais dans une mare épaisse qui sentait le poisson pourri. Face à moi, de longues tiges blanches garnissaient la gueule de la bête, l'intérieur rouge était sillonné par un air chaud ignoble, aussi me disais-je que je devais faire vite avant d'être asphyxiée à cause de l'odeur putride. Je me concentrais pour réussir à communiquer avec la bête sans avoir à parler.



 « Tu m'entends ? Arrives-tu à entendre mes pensées ?

- Où es-tu minuscule créature ?

- Dans ta bouche, grosse maline. Tu ne me laissais pas le choix.

- Tu ne vas pas y rester longtemps, je vais t’éjecter sans plus attendre. »



 Aussi tôt la créature m'avait-elle communiqué ceci, que l'air autour de moi semblait se pressuriser, la créature venait de se mouvoir et je sentais l'impact violent dans l'eau, avant de voir les longues tiges pâles se séparer les unes des autres, cela de haut en bas et de bas en haut ; jusqu'à ce que je vois une grande quantité d'eau commencer à remplir l'espace dans lequel je me trouvais. Sans plus attendre, je m'agrippais à une énorme boule qui pendait au plafond écarlate, l'eau qui désormais occupait tout l'espace, était aspirée en arrière, aussi, du mieux que je le pouvais je m'accrochais. Le liquide sous pression était propulsé par le conduit dans lequel je m'étais infiltrée, enfin, le niveau aqueux diminuait, jusqu'à ce qu'enfin, je puisse à nouveau respirer.



 « Je suis toujours là, et tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça. Pensais-je.

- Que veux-tu à la fin ? Tu t'agrippes à moi, comme une balane à ma peau.

- Je te l'ai déjà dit, mais tu ne sembles pas avoir écouté. Je veux que vous cessiez immédiatement ce que vous avez pour projet. Cessez de vouloir noyer les habitants de Mithreïlid.

- Ils ne méritent pas de vivre, et si je dois te gober avant de pouvoir effectuer ma tâche, je le ferais, Déesse ou pas Déesse. Par ailleurs, lâche ma glotte sombre idiote !

- Et bien moi, je pense que tu vas t'en mordre les... dents. Même si ce n'en sont pas. En attendant, je te le redemande gentiment une fois de plus, mais si tu ne veux pas entendre raison, je serai forcée de t'ouvrir en deux de l'intérieur. Cesse cette folie, calme toi, et respecte la vie !

- Il serait si simple pour moi de t'avaler toute entière, je ne comprends pas ton obstination. Demeurée.

- Bon tu commences vraiment à m'agacer. »

Je lâchais mon étreinte autour de la boule gluante, et commençais à y mettre des coups de poing rapides et acharnés. Je sentais que le léviathan vibrait sous mes frappes répétées.

« Tu es sûre de pas vouloir m'écouter ? Je pourrais continuer à te cogner des heures durant, tes insultes m'ont énervée au plus au point ! J'avais arrêté de communiquer par les pensées, et hurlais désormais. Alors arrête de faire enrager la météo, et retourne nager avec les poissons, en attendant qu'on te sonne !

- Je fais ce que je veux. Me rétorquait la voix basse de la baleine dans ma tête.

- C'est ça que tu ne comprends pas ! Tu ne fais pas ce que tu veux ! Si je suis la dernière Déesse en vie sur Mithreïlid, cela ne m'empêchera pas de veiller quand même sur le plus d'habitants que je le peux. Je martelais de coups la glotte de la créature, les mouvements saccadés de la bête étaient de plus en plus nerveux.

- Je...

- Tu te tais !! Et tu arrêtes tout de suite cet ouragan ! Je me servais désormais aussi de mes pieds pour asséner des coups. Je te l'ai dit, je n'arrêterais pas tant que tu continueras de vouloir nuire à mon Monde !! Qui est aussi le tien par ailleurs !

- Je vais...

- Tu vas arrêter !!! Je m'acharnais et ne relâchais pas mes assauts, tandis qu'un gargouillis dégoûtant me parvenait aux oreilles.

- Je vais...

- Je te le répète, promets-moi de ne jamais vouloir refaire de mal aux Mithreïlidiens, et j'arrête moi aussi ce que je suis entrain de faire ! J'entendais désormais comme un raclement ignoble provenant du fond de la gorge du monstre, une odeur encore plus horrible que toutes les précédentes émanait de l'estomac, je prenais conscience de ce qui allait se passer.

 Allez ! Ne me force pas à continuer, je suis certaine que tu vas le regretter sinon ! L'intérieur de la gueule se contractait, et la baleine devait être en train de se déplacer, car je devais une nouvelle fois me cramponner à la boule visqueuse pour ne pas finir aspirée dans le gosier putride. Pourquoi ne veux-tu pas être raisonnable ?! Tu vois bien que tu n'auras pas le dernier mot ! Nous avons cependant tous à gagner à bien nous entendre, et à faire perdurer l'équilibre et l'harmonie sur Mithreïlid ! M'égosillais-je. »



 La créature venait sûrement d'heurter la falaise car une violente secousse me faisait osciller, toujours fermement accrochée à l'appendice buccal du léviathan ; le choc et le mouvement de balancier avaient dû être trop importants, car les bruits écœurants et les fragrances pestilentielles qui provenaient du plus profond de la créature, allaient rapidement se conclure par leur suite logique. La bouche de la bête s'ouvrait en grand, les fanons se déliaient les uns des autres, annoncé par une effluve de poisson en décomposition encore plus infâme que ce que j'avais pu sentir jusque là, un torrent brun et noir surgissait à grande vitesse dans ma direction, je m'agrippais du plus fort que je le pouvais pour ne pas me faire entraîner par le dégueulis.


 La substance était cependant trop pâteuse et visqueuse, je lâchais prise et finissais par être projetée hors de l'animal, mes ailes étaient trop engluées pour que je puisse les mouvoir, je plongeais directement dans l'océan. Ballottée par les vagues toujours vigoureuses, n'ayant jamais appris à nager, je commençais à couler sans réussir à m'extirper de l'eau, cette dernière dont la surface était peu à peu souillée par les litres de vomi que la créature continuait de déverser. Je luttais pour ne pas sombrer, jusqu'à ce qu'une poigne solide me saisisse et me tracte jusqu'à la berge sableuse. Depuis que j'avais pénétré dans la bouche du léviathan volant, c'était ma première vraie bouffée d'air.


 J'avais l'impression de revivre. C'était Evialg, qui, allongée à côté de moi, semblait rassurée de m'avoir extirpée de ce grand bain ; elle aussi prenait de grandes inspirations d'air, tandis qu'au dessus de nous, la baleine toujours entrain de déglutir, semblait perdre de l'altitude, jusqu'à ce qu'enfin, son immense corps percute les eaux peu profondes, et qu'enfin elle cesse de rendre ses précédents repas.


 Tandis qu'elle s'était effondrée, le dragon marin lui, était restreint de toute part par une forêt d'algues et s'en retrouvé aplati contre le sable. Les deux Léviathans maîtrisés, l'océan commençait à reprendre son calme, les lames d'eau s'étaient apaisées et la nue jusqu'alors couverte de sombres nuages, laissait les lunes apparaître et les étoiles scintiller. Notre première tâche qui consistait à éviter qu'un raz-de-marée géant et une tempête incommensurable ne ravagent les côtes occidentales de Mithreïlid était accomplie. Il ne nous restait plus qu'à dialoguer avec les deux créatures, pour pouvoir les raisonner une bonne fois pour toutes.

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