Chapitre XIII : Celle qui était à cent pour sang, Partie 3

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 C'est au gré des leçons de lecture et d'apprentissage de la discussion que se rajoutèrent cinq cycles de plus à ma vie. Mylteïne s'était donnée corps et âme dans mon éducation, même si à cause de mon âge, le boss m'envoyait de plus en plus effectuer des rapts, je n'avais absolument plus le même ressenti lorsque l'on m’enrôlait afin de commettre ces actes dénués de sens.

 Plus jeune, je dépendais de ce que je volais, tant pour ne pas être victime des colères noires du boss, que pour me permettre de payer ma tutrice, tellement impliquée dans mon éducation, afin que je puisse m'enfuir une bonne fois pour toutes de cet immonde bâtiment. Cela car j'étais désormais en pleine mesure de m'expliquer à l'oral et de lire et d'écrire. Il m'avait fallu du temps pour réussir, mais je me sentais gâtée d'avoir pu m'entraîner avec une femme comme Mylteïne. Bien que les premiers cycles, j'étais encore au statut d'élève, nous avions fini au fil des leçons par devenir complices puis amies.

 Pour ne pas compromettre nos instants ensemble, j'avais pris l'habitude de me rendre à l'étage rouge seulement de nuit, une fois le dernier client parti. Plusieurs fois on m'avait surprise en train de rentrer dans le bordel, mais cela n'avait fait croire aux indiscrets que je m'adonnais moi aussi à la prostitution. Cela ne fut pas sans conséquence en premier lieu bien sûr, les rumeurs qui se lançaient à mon sujet concernant mes activités nocturnes avaient dû laisser croire à certains que je n'étais qu'une fleur docile, qui n'attendait que de se faire cueillir.

 Mon physique n'arrangeait rien, comme me le répétait Mylteïne : « Tu as bien poussé et cela donnera des idées à beaucoup », aussi, sans aucune peine ni difficulté, j'eus à repousser certaines avances, parfois malavisées et parfois musclées, il faut dire que les habitants de l'Orphelinat étaient aussi goujats que malodorants. Mais cela ne dura qu'un temps, car si une rumeur floue persistait, la crainte de devoir m'affronter était réelle, et l'état de mes malheureux prétendants avait suffi à calmer les suivants ; aussi, les autres bandits m'évitaient.


 En effet, dans l’intérêt de maintenir notre couverture, Myl' et moi avions décidé que je n'userais de parole qu'avec elle ; cela me convenait complètement de ne pas avoir à parler aux autres, et en plus, j'avais l'impression d'entretenir un jardin secret bien à Mylteïne et à moi. Mon mutisme me permettait aussi de conserver un certain avantage vis-à-vis du boss, qui, me croyant incapable d'une quelconque forme de communication, continuait de se penser intouchable et de m'avoir dans sa poche.

 Durant mes missions, qu'il s'agisse de détournement de convois, de cambriolage ou de vol à la tire, je ne commettais aucune erreur, et réussissais chacune de mes tentatives sans accroc. Les avis de recherche me concernant n'avaient pas cessé de bourgeonner sur les murs, poteaux, places publiques et palissades de la région. Je restais l'inconnue qui siphonnait les bourses trop remplies de tout cette zone de Mithreïlid, jamais capturée, jamais identifiée.

 Cela m'avait permis de devenir l'une des lieutenantes de l'Orphelinat, outre savoir quels plans étaient préparés à l'avance par le boss, ce rang m'octroyait quelques pièces supplémentaires par butin récupéré, en plus de toutes celles que je déduisais au préalable de mes larcins bien entendu, et qui, de fil en aiguille m'avait permis de collecter une coquette somme que je cachais dans la cave d'une maison miteuse et abandonnée dans un des villages voisins... Comme l'une des innombrables demeures désertées de la région, du fait du climat criminel qui régnait.


 Il fallait dire que l'Orphelinat, dont le nombre de membres ne cessait de croître, n'était vraiment pas un lieu dans lequel la compréhension d'autrui et l'empathie étaient pratiquées. Bien que je m'efforçais de ne choisir que les contrats pour lesquels il fallait dérober des biens aux plus fortunés, la grande partie des voleurs d'ici n'étaient absolument pas pourvue de scrupules, et ces derniers ne ressentaient pas le malheur dans lequel ils plongeaient les pauvres gens, dépossédés du peu qu'ils avaient.

 Or cela, bien que désapprouvé au début par le boss, lui parut tout aussi sensé et bientôt, il se mit à organiser des razzias sans aucune discrétion ni limite au sein des villages de la région. Ces opérations cruelles et complètement immorales, n'étaient que le prétexte employé afin de permettre aux brutes de se défouler, attaquant les hameaux en plein jour, frappant et tuant ceux qui leur résistaient, arrachant des enfants heureux à leurs familles, capturant les plus belles jeunes femmes afin de les faire travailler à l'étage rouge qui occupait désormais les deux ailes du troisième niveau.

 Moi qui avait sûrement pu imaginer devoir ma vie à ce lieu dépourvu d'âme, je me rendais bien compte désormais, qu'un vice pire que le vol s'était emparé de la bâtisse. A chaque fois qu'une telle mission se préparait, je me débrouillais pour trouver une opération, ou seule ou en tout petit comité, visant à s'en prendre à un riche ou à un marchand bien escorté.



 Je n'avais pour ainsi dire que deux règles qui régissaient ma vie : la première c'était de ne jamais voler à plus pauvre que moi, et je me considérais, bien que sans maison ou attache valable, assez bien pourvue. La deuxième règle était de ne jamais avoir recours à la violence à part si ma vie en dépendait, et je n'avais eu besoin de n'enfreindre cette règle qu'à l'Orphelinat.



 Je rejetais donc sans appel ces opérations « carnage » qui me débectaient plus que tout, et commençaient à faire naître une terrible sensation de culpabilité en moi, qui se manifestait lorsque je me faufilais dans l'ombre des rues ou ruelles pour atteindre ma cible, et que mes yeux s'arrêtaient sur la misère de ce monde.

 Qu'il s'agisse de voir des familles entières à la rue, des enfants mendiants, des gens affamés, je ne pouvais m'empêcher de serrer les dents et les poings, et de maudire ce gros porc de boss, qui devait être responsable en grande partie de ce qui touchait la plus grande partie de la population locale. Je rêvais éveillée de l'étriper sauvagement, de le pendre avec ses propres boyaux, de me servir de son corps inanimé de sac de frappe, plus le temps passait, plus je voulais le tuer de sang-froid. Cette occasion que je guettais sans cesse allait bientôt se présenter à moi, je le savais.



 Cette journée-là, je m'étais sentie un peu encombrée par un poids nouveau, quelque chose de lourd qui m'écrasait l'estomac et m'empêchait presque de respirer. J'avais décidé de ne pas effectuer de mission, je voulais seulement voir Mylteïne, lui parler de toute la rancœur qui grandissait en moi, jour après jour, je voulais seulement m'étendre sur l'herbe sèche du parc, regarder les nuages passer dans le ciel au-dessus de moi, laisser passer le temps jusqu'au creux de la nuit où je pourrais enfin me rendre à l'étage rouge.

 L'après-midi avait été aussi douce que je l'avais désirée, j'avais même pu me laisser flancher et m'endormir, bercée par les clapotis remuant la surface de l'eau croupie de l'étang dans lequel une énième bestiole devait rendre l'âme. C'est l'air frais du début de soirée qui m'avait extirpée de ma torpeur, le ciel bleu teinté de quelques nuages s'était coloré d'orange et de rose, les Lunes avaient commencé à apparaître et une expédition chargée de maigres butins et de quelques âmes malchanceuses était en train de rentrer à l'Orphelinat.

 Je croisais le regard d'une gamine, qui devait avoir à peine cinq cycles, ses joues étaient brûlées par les larmes salées qui avaient du lui être extorquées. Moi qui avais passé une bonne journée loin de ce monde, je prenais de plein fouet la conséquence de tous ce que ces méfaits pouvaient apporter. Quelles atrocités avaient pu subir cette enfant, ou que pouvait-on lui avoir forcé à voir ? Je me relevais, infectée par les mêmes larmes qui déformaient le visage du bambin, le cœur sûrement rempli de la même rage, l'envie furieuse mais enfermée au fond de moi de brûler cet endroit et d'y calciner tous ses occupants.

 Je n'aurais eu aucun scrupule, comme si une milice était amenée à brûler un village et ses habitants, contaminés par une maladie incurable et dévastatrice, réduisant à l'état de cendre ce qui ne pouvait être endigué d'une autre manière. Je me perdais dans ces pensées tandis qu'un des lieutenants venait de s'approcher de moi sans que je m'en aperçoive. Sa voix me fit sursauter, je séchais mes larmes rapidement, et enfouissais mon visage sous ma capuche.



 « Tous les lieutenants sont convoqués devant le boss, nous allons planifier une opération. »



 Comme à mon habitude, je ne disais rien, et hochais la tête, tout en lui emboîtant le pas en direction de la bâtisse. Bien sûr que j'avais envie d'hurler et d'insulter toute âme qui réside ici, mais je me devais de rester silencieuse, comme d'habitude, mon moment viendrait.



 Tandis que nous gravissions les escaliers pour rejoindre le niveau réservé au boss, d'autres officiers nous rejoignaient, nous formions désormais une colonne d'une quinzaine de têtes, obéissant aux ordres d'un fou. J'avais remarqué que le boss nous parlait dans deux endroits différents : son bureau - où étaient exposés les plus beaux meubles ou objets rares volés, qu'il affichait comme sa plus grande réussite - quand nous étions moins de cinq, ou dans une très grande pièce complètement vide quand nous étions au-delà de ce nombre.

 Nous nous dirigions donc vers le deuxième lieu, lorsque nous y pénétrions, ma crainte concernant cette opération fut consolidée, lorsque nous entrions dans ce qui n'était plus une salle vide, mais une armurerie à part entière, il y avait ici assez d'acier forgé pour munir toutes les mains de l'orphelinat d'armes tranchantes et assez d'armures pour protéger tous les idiots équipés desdites armes. La suite n'allait pas tarder à se faire savoir, nous nous étions donc alignés face au boss, qui attendait les bras croisés de nous révéler le fruit de son cerveau malade.


 « Ces derniers jours comme vous le savez tous, nous avons œuvré sans relâche et cela a fini par porter ses fruits. Nous avons, comme certains ont peut-être pu s'en apercevoir, volé ou fait fabriquer suffisamment d'armes et d'armures afin que tous puissent monter à l'assaut. Mais cette fois-ci, nous n'allons pas simplement nous contenter de voler quelques biens, non. Nous allons dérober tous les habitants et toutes les ressources de Bourg-en-Or. Ma stratégie est simple, comme nous sommes peu réputés pour agir de front dans les milieux protégés, cette attaque de plein jour surprendra tout le monde : la garde, les nobles, les marchands et les habitants. Il nous faudra agir rapidement afin de mener ce plan à bien. Alors écoutez-le bien.

 Premièrement. Nous nous infiltrerons par les quatre portes de la ville, dont nous contrôlerons l'accès immédiatement.

 Deuxièmement. Toute menace à notre plan : qu'elle provienne des civils ou des gardes, sera éliminée, aussi, ne retenez pas vos coups.

 Troisièmement. Une fois avoir pris le contrôle des entrées et sorties, nous nous rendrons au centre de la ville, où se tiennent le siège de la garde et le donjon des nobles.

 Quatrièmement. Quand le chef de la garde ainsi que ses officiers se montreront pour défendre le lieu, Lyore qui se sera infiltrée auparavant dans la cité, attendra non loin de la place centrale, et elle supprimera leur chef à notre arrivée, et créera ainsi la panique dans les rangs armés, nous facilitant la tâche pour venir à bout des derniers décideurs ou soldats s'opposant à nous. Dans le cas où elle échouerait, cela sera aux archers m'accompagnant de s'en charger.

 Pour finir. Nous réduirons tous les habitants au rang d'esclaves, et nous les vendrons dans tous Mithreïlid. Les femmes iront aux bordels et les hommes aux champs. Je sais que nombreux sont les nobles qui sont intéressés par ce genre de commerce. Est-ce bien clair pour tout le monde ?! »



 L'assemblée répondit d'un oui enthousiaste, tandis que je me contentai de lever la main pour signifier que cela allait trop loin.



 « Écoute Lyore, nous savons tous que tu aurais énormément de choses à dire, mais garde tes mots pour toi, d'accord ? Et sûrement pour une autre vie, une où tu pourras parler. »


 Tous se moquèrent de moi, mais je restai impassible. Il est clair que cela allait beaucoup trop loin, et qu'un tel massacre serait une tragédie. Je ne savais pas comment pourrais-je empêcher cela. Nous fumes tous répartis en escouade, sauf moi qui allais agir seule, puis bientôt, le boss nous invita à aller manger le plus que nous pouvions afin d'être gorgés d'énergie pour le lendemain. Nous fîmes donc tous route trois étages plus bas où la grande salle bourdonnait de la joie de tous ces idiots.

 Quant à moi, je n'attendais qu'une chose, pouvoir tout dire à Mylteïne, le temps ne passait pas vite, et je n'avais aucun appétit. Alors que même si je n'avais pas réussi à réellement me sentir chez moi ici, je ressentais émanant de l'Orphelinat l'énergie dont pouvait déborder une sorte de confrérie, toutes ces personnes qui comme moi, étaient esclaves de la misère ou d'abandon, tous ces gens qui comme moi, par dépit s'étaient adaptés à cette vie de rapt, de malhonnêteté, mais qui au fond d'eux ne cherchaient qu'un moyen de fuir cet enfer et de pouvoir vivre une vie normale.

 Jusqu'à présent, je pensais que tous ces individus, étaient prisonniers de leurs actes, cependant, le désordre qui régnait dans ma tête et qui me forçait à mettre en perspective cette constatation délicate, n'était dû qu'au brouhaha qui m'entourait, à la réjouissance que le plan élaboré par le boss conférait à tous ces animaux, prêts à réduire leurs semblables à l'esclavagisme, à la prostitution forcée, à l'errance et au vagabondage...


 Je me rendais en cet instant bien compte que je n'étais donc pas comme les autres, je prenais enfin conscience, comme après un long rêve, que la surface des choses et leurs apparences, ne cachent rien de différent en profondeur ; c'est comme si j'avais voulu croire que l'étang du parc dont la surface était huileuse et parsemée de cadavres, possédait une eau profonde, cristalline et pure. Mais bien sûr que je me trompais, la laideur extérieure de ce monde est bien souvent entretenue par un intérieur pourrissant.

 Pendant que je me réveillais difficilement, je savais que plus rien ne serait comme avant si l'opération de demain fonctionnait. Je ne pourrais plus contempler le bonheur des familles soudées, la joie des artisans qui confectionnent et scandent leur réussite afin de mieux vendre leurs biens, je ne pourrais plus dérober le surplus de richesse de ceux qui la gâche : tout deviendrait ruine et pauvreté, obscurité et tristesse.



 Deux bandits ivres me percutaient et me tiraient de mes songes. L'un d'eux me renversa dessus le contenu de sa chope qu'il brandissait comme un flambeau, me détrempant les cheveux de bière. J'avais rarement réagi aussi vite, mais en ce moment précis, j'aurais voulu tous les tuer à mains nues ; aussi, je saisis par le cou l'idiot qui venait de m'arroser, le soulevai et l'écrasai sur mon assiette encore pleine, brisant la table sous le choc, laissant cette amphore dans les débris. Le réfectoire qui une seconde avant était très animé venait de se ternir d'un silence morne, tandis que tous les regards se dirigeaient vers moi. Si ma colère se remarquait trop, cela aurait pu créer des doutes quant à mon ressenti sur ce qui nous attendait, ils pourraient tous se poser des questions et de ce fait je pouvais me faire évincer de cette mission, et cela m'aurait empêché d'agir.

 Cependant, ce sont des éclats de rire qui brisèrent ce soudain silence, je ne cherchai pas à comprendre et me dirigeai hors de la salle redevenue aussi bruyante qu'auparavant. Cet abruti m'avait détrempé et tâché les cheveux et ma tunique, en plus de me pousser à bout de nerfs. Plus que jamais, je devais voir Myl', sans quoi, je ne savais pas réellement de quoi j'allais être capable.



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