Chapitre VII : La joie des Petits-crocs, Partie 1

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 Le long des côtes Ouest de Mithreïlid, au delà d'une barrière de rocaille, trônait une cité portuaire, la fière Draconica, dite Le Berceau de la Légende, surélevée au-dessus de l'océan appelé « La grande mer de l'ouest ». Cette cité qui fut la première érigée de tout le Continent, était un chef d’œuvre d'architecture ; aucune pierre n'avait été acheminée afin de la construire, en effet, cette magnifique ville, avait été taillée à même d'un mont qui faisait alors face aux flots.

 Les quelques brillants cerveaux qui s'étaient attelés à la conception des plans de la cité, avaient en effet jugé plus judicieux de bâtir les remparts, le donjon ainsi que toutes les habitations de haut en bas, tout en se servant des matériaux géologiques qu'offrait le pic. Bien entendu, beaucoup avaient été sceptiques à cette époque, et avaient critiqué ce choix bien singulier. Néanmoins, après de longs cycles de labeur, la ville-plateforme, s'élevait fièrement, bien au-dessus des vagues, dominant l'horizon maritime, perchée sur ce qu'il restait de la montagne.

 Dans leur folie, les architectes avaient aussi fait creuser la pierre tout autour de la citadelle, aménageant une fois encore, à même la roche, un pont maintenu par de solides piliers de pierre, ce dernier s'élevant à plusieurs dizaines de mètres au-dessus d'un bras de mer. La traversée solide reliait et séparait le continent à Draconica, permettant à la bastide d'être défendue si une attaque venait des terres. Les épaisses murailles qui ornaient le contour de l'impressionnante cité, avaient été décorés d'ossements en tout genre appartenant à des dragons décimés : cornes, épines dorsales, pointes caudales ; ainsi, son nom fut aussi décidé à ce moment-là, Draconica était enfin bâtie, et bientôt les humains vivants dans les régions avoisinantes allaient tous venir peupler ce véritable bastion.


 Outre son aspect incroyable et son architecture hors-du-commun, la ville n'avait pas que son apparence pour elle, en effet, nombreux furent les écrivains, bibliothécaires, économistes, instructeurs et marchands qui vinrent s'y installer ; la citadelle regroupait une telle diversité de corps de métier, qu'elle en devint encore plus imposante par la culture et les connaissances qu'elle accueillait désormais en son sein. Du fait du surcroît rapide de la population, il fallut augmenter les diverses sources de nourriture autour de Draconica.

 Un port fut bâti le long de la rive opposée à la bourgade, il était en effet impossible de le construire à même la cité en tenant compte de la hauteur à laquelle était perchée, développant ainsi les abords de la cité. Des champs et des vergers furent aménagés non-loin du port, ainsi, toute une partie de la campagne environnante de Draconica fut rapidement transformée en zone nourricière, naturellement protégée par les montagnes encerclant toute cette région de Mithreïlid. Des hameaux furent érigés afin d'accueillir le surplus d'habitants, et bientôt, la ville prospéra.



 Projetons-nous une fois encore, treize ans après le funeste événement qui agita Mithreïlid. Tandis que les vagues frappent les parois rocheuses au pied de Draconica et que la nuit s'annonce tranquille, un chariot de marchands quitte en trombe la cité presque endormie, faisant sonner chacune des dalles en pierre pavant le sol de la ville, puis celles du pont. Le transport, tiré par deux montures maugréant et grognant, zigzague entre les quelques derniers passants rejoignant ou quittant Draconica. Bien que vidé de toutes marchandises amenées un peu plus tôt au marché afin d'être vendues, la cargaison du chariot n'en est pas moins importante en cette fin de journée ; en effet, si à l'avant c'est un homme qui active ses montures à filer au plus vite qu'elles le peuvent, c'est une femme allongée là où les biens prennent normalement place, qui lutte afin de ralentir ses contractions de sorte à ne pas avoir à accoucher dans un tel tumulte.

 Sa retenue est mise à l'épreuve, car les pavés déjà biscornus et usés par des milliers de passages quotidiens faisaient vibrer la charrette comme s'il s'agissait d'un frêle esquif pris en pleine tempête marine, les remous provoqués par ces derniers n'étaient rien par rapport aux trous et impacts qui parsemaient le chemin séparant Draconica au petit hameau non loin de la cité, où le couple habitait. Quelques minutes plus tard, enfin le wagon infernal s'arrêtait et la femme sentait que son supplice allait prendre fin. L'homme la rejoignait à l'arrière et soulevait le corps endolori de sa dulcinée, avant de franchir la porte de leur demeure pour finalement allait la déposer sur leur lit.

 Les secousses du voyage avaient grandement avancé l'état de l'accouchement et sans plus tarder, la femme se mettait à forcer sur son bassin afin de permettre au nouveau-né de quitter son refuge chaud, tandis que le marchand, lui, s'affairait à allumer un grand feu dans l'âtre afin de réchauffer le lieu. Il fallut peu de temps et peu d'efforts à la femme, pour que l'enfant pousse enfin ses premiers glapissements.


Un peu abasourdie par la naissance, la mère prenait le temps de reprendre ses esprits, alors que le père se rapprochait du bébé, une lame à la main, afin d'en couper le cordon ombilical. Bien qu'hébétée, la femme ne put s'empêcher de constater la surprise et le sourire du père. Ce dernier venait d'envelopper dans un linge sec et propre le bambin, dont il essuyait le corps du sang et du placenta dont il était recouvert, tout en le maintenant au niveau de son visage.


 « C'est incroyable. S'exclamait-il, la voix pleine de joie tout en fixant le bébé qu'il tenait contre lui.

- Bien sûr que ça l'est, je t'avais bien dit que tu adorerais avoir un enfant.

- Non mais, sa frimousse, enfin tout... C'est dingue !

- Hé bien, c'est un bébé, non ?

- Bien sûr, mais...

- Mais ? Mais quoi ? Apporte-le moi, il va avoir faim cet enfant !

- Oui, tu as raison ! Ohlala, tu vas fondre.

- Je comprends ta joie, mais à ce point. Qu'a-t-il de si particulier cet enfant ? Après tout, les bébés sont tous fripés et un peu difformes, je ne pensais pas que cela te ferait un tel effet. Lançait la mère d'un ton un peu sarcastique, alors que l'homme se rapprochait d'elle. Il faudra du temps avant qu'il ne soit plus beau cet enf... »


 Lorsque le bébé arriva devant son regard, elle se tut immédiatement. Ses yeux venaient de se remplir des mêmes étoiles qui illuminaient les iris du père. La petite fille, bien que grimaçant légèrement, avait le sommet du crane muni de deux oreilles blanches velues, un de ses yeux était fendu, le tour de son cou et ses épaules étaient étoffés d'un duvet clair et une petite queue qui partait de son postérieur dessinait frénétiquement des courbes.

 Tout le reste du corps du nouveau-né était celui d'un humain, mais ces quelques parties semblaient clairement avoir été prélevées à un chat. Ce n'est qu'une fois posée sur la poitrine chaude de sa mère, que la magie opéra et que la fille, commençant à téter, se mit à ronronner bruyamment tout en avalant des grosses gorgées de lait. Les parents, assis côte à côte contre le dossier du lit, étaient absorbés par un spectacle si mignon, l'enfant pétrissait du bout de ses petits doigts les seins bien ronds. La femme poussa alors un petit cri de douleur.


 « Ça ne va pas ? S'inquiétait l'homme.

- Si ça va, mais... »


 La femme soulevait les fines mains de l'enfant de sa poitrine, laissant apparaître des petits points saignants, sans qu'il n'y ait prêté immédiatement attention, les ongles du nouveau-né n'existaient pas, et seules des petites fentes prenaient place au bout des petits boudins roses, par lesquelles des griffes sortaient et rentraient à leur guise, encore incontrôlées par l'enfant. Les parents se regardèrent et se mirent à rire face à cette constatation.

 Le bébé, se concentrait sur la tétée, jusqu'à ce qu'enfin il soit repu, et finisse par quitter son enveloppe de tissu, afin de se déplacer à quatre pattes, bien que de manière pataude, jusqu'à atteindre un endroit où il pouvait tout d'abord s'étendre, puis se mettre en boule, à cheval sur les corps de ses deux géniteurs. Eux étaient toujours aussi surpris, tant par le fait que le bébé se déplace à quatre pattes tout juste né, tant par l'hyperlaxité de sa colonne vertébrale. Ayant atteint ce lieu chaud, la petite fille s'endormait sans plus attendre.


 « Je n'en reviens pas. Pouffait le père, étonné.

- Cette enfant est une bénédiction. Je ne vois pas comment nous aurions pu imaginer qu'il naisse ainsi.

- Espérons juste qu'il ne lui vienne pas l'idée plus tard, de faire ses griffes sur les tapisseries et les rideaux. Riait l'homme.

- C'est vrai que ses griffes sont peut-être le seul bémol que nous pourrions lui trouver. Elle est tellement adorable. Lâchait-elle tout en admirant le corps arrondi du bébé dormant.

- Comment allons-nous l'appeler ?

- J'avoue que je ne savais pas à quoi m'attendre. Déjà qu'entre un garçon ou une fille, nous ne pouvons savoir qu'au dernier moment... Alors dans notre cas... Une semie-féline, semie-humaine... La femme était en pleine réflexion.

- Peut-être pourrions nous choisir un prénom qui nous fait penser à de la joie ? Proposait l'homme.

- Oui c'est une excellente idée. Hmmmm.

- Peut-être Joie, tout simplement ?

- Oh non, quand même. Nous pouvons faire mieux.

- Folichonne, alors ?

- Ça me semble un peu long, mais j'aime bien la lettre F.

- Que dis-tu de Félicie ? Il y a le F et c'est un peu plus court.

- J'adore ! Félicie, je dis oui. Cela lui ira tellement bien ! »


 Une poignée de semaines avait passé depuis la naissance de Félicie, tandis que ses parents étaient toujours aussi surpris de la vitesse de la croissance de leur bébé ; car déjà, l'enfant se tenait debout et gambadait dans tous les sens, alors qu'un rejeton humain aurait mis au moins un an avant de se tenir sur ses deux pieds. Aussi, après un mois, Félicie grimpait et escaladait tout type de surface : murs de pierre, arbres et, au seul regret de ses parents, les tapisseries, qui en plus d'être faciles à gravir, finissaient toujours par glisser de leur tringle, et créaient chez l'enfant de grands fous rires, tandis qu'elle chutait pour finalement être amortie par l'épais tissu.

 Par ailleurs, son visage semblait se modifier peu à peu, son nez s’aplatissait et ressemblait de plus en plus à une truffe et des vibrisses mouchetaient sa peau lisse. Sa dentition prématurée était constituée de multiples canines qui perçaient, ça et là, les gencives de l'enfant. Il ne fallut qu'un mois de plus pour que Félicie soit en mesure de manger de la viande, rechignant boire du lait maternel. Néanmoins, ses géniteurs continuaient d'être émerveillés par leur fille, qui à à peine deux mois, faisait déjà la taille d'un bambin de dix cycles.

 Aussi ne tarda-t-elle pas à prononcer ses premiers mots : des « babas » et des « babans » fusaient, soulignant l'incommodité de sa truffe, qui lui donnait l'air de parler du nez, cela n'était pas sans créer le sourire de la mère et du père, qui étaient impressionnés que leur petite fille, soit déjà si grande et capable de tant de choses. En effet, étant la progéniture de marchands, Félicie, bien qu'inapte à parler de manière distincte et diversifiée, fut rapidement en mesure d'aider ces derniers à soulever les caisses de produits pour charger le chariot et à les suivre sur le marché de Draconica, où elle prenait grand plaisir à en garnir leur étal. Afin qu'elle ne soit pas traitée en créature de foire, ses parents lui offrirent un chaperon, lui permettant de dissimuler sa paire d'oreilles, même si parfois, bien évidemment, les acheteurs assez observateurs, se rendaient bien compte que son visage n'était pas commun.


 Le temps s'écoulait et bientôt, Félicie fêtait son premier cycle de vie sur Mithreïlid, elle parlait désormais sans difficulté, savait compter et lire. Le duvet qui recouvrait son cou et ses épaules s'était transformé en fourrure épaisse, il en était de même pour sa chevelure, qui n'en était pas vraiment une ; en effet, ses cheveux roux et blancs à l'instar de ses poils, ressemblaient davantage à une crinière qu'à toute autre chose. De longues moustaches bouclées parsemées sa frimousse, et ses canines garnissaient fièrement sa bouche.

 La petite fille mesurait désormais la taille de sa mère tandis que son corps aussi solide que souple, était gratifié d'une poitrine enjôleuse, et de muscles saillants. Rapidement, elle ne put plus cacher ses oreilles, qui s'étaient allongées et se terminaient en pointes fines, touffues et ébouriffées. Afin de ne pas contraindre leur fille du fait de sa pilosité aiguë, ils firent à nouveau confectionner des vêtements adaptés à la morphologie de Félicie : dégagés sur les épaules, assez amples au niveau des hanches, une capuche taillée autour de ses oreilles et surtout, un trou permettant à sa queue de ne pas être enroulée et bloquée dans ses guêtres.

 Rapidement, les gens la remarquaient, il faut dire qu'elle faisait sensation et grande impression. C'était la première fois que les Mithreïlidiens pouvaient converser avec une humanoïde qui n'était pas hostile. Il y en avait pourtant un bon lot d'humanoïdes dangereux, qui rôdaient dans les bois ou dans les pierrières ornant les monts autour de la région de Draconica ; il s'agissait de primates agressifs et bipèdes, qui prenaient un malin plaisir à attaquer les marchands, aventuriers et mineurs qui osaient emprunter les sentiers à fleur de ravin.

 Tout le monde fut donc conquis par la jeune Félicie, qui à l'inverse de toutes ces créatures farouches et vindicatives, semblait très avenante et sympathique. Ses parents eurent à raviser nombreux hommes ou damoiseaux qui succombaient rapidement au charme maladroit de leur fille, car aussi mûre semblait-elle paraître, son expérience sociale était pourtant la même que celle d'un enfant : elle était crédule et ne se méfiait absolument pas des ténèbres qui pouvaient sommeiller en chacun.


 Il s'avéra que ce manque de connaissance de l'autre devienne la réelle crainte des deux marchands, leur enfant était en effet d'une rare beauté, sa façon de parler et ses mimiques attiraient tous les regards sur elle, certaines personnes ne venaient d'ailleurs regarder le stand familial que pour lui faire la cour. Femmes et hommes étaient subjugués par l'aura qui émanait de Félicie, cette dernière habituée à l'immense affection donnée par ses géniteurs, aimait de plus en plus sentir les regards posés sur elle, elle se sentait exaltée d'être le centre de l'attention. Sa mère et son père le sentaient et malgré l'avoir mise en garde une énième fois, Félicie désirait voir ce qu'il se cachait derrière les mots mielleux et les avances de qu'on lui témoignait jour après jour.

 Tandis qu'elle flânait dans la campagne environnante de son hameau natal, allongée dans la brousse, durant une journée ensoleillée, la femme féline fut approchée par un groupe de jeunes hommes, qui au vue de leurs équipements, devaient être des voyageurs de retour d'exploration. Aussitôt l'eurent-ils aperçue, que ces derniers vinrent l'admirer et ne tarirent pas d'éloges quant à son apparence et à son charme, ils lui racontèrent leur dernière expédition en l'enjolivant quelque peu ; la jeune fille, captivée par leurs prétendus exploits, leur demanda de lui raconter davantage d'histoire concernant leurs aventures ; deux des jeunes aventuriers, ne perçurent en-elle qu'une jeune femme qui malgré son allure et ses atouts physiques, était restée dans l'enfance et ne devait nullement pas être intéressée par les idées vicelardes qui animaient leurs songes à ce moment-là, aussi partirent-ils.

 Le troisième et dernier membre du groupe, décelant la candeur de Félicie, lui fit croire à un boniment, en parlant d'une fontaine magique, qui, accorderait n'importe quel vœu à qui oserait s'y rendre seul et se pencher au-dessus de son eau, une fois la nuit tombée. Ce point d'eau, complètement dénué d'un quelconque intérêt d'ordre magique ou fantastique, elle le connaissait bien, aussi, eut-elle un instant de lucidité et se dit que la condition évoquée par l'homme cachait quelque chose.

 Le bassin en question, qui certes était très beau, se trouvait au milieu d'une petite forêt à quelques secondes du lieu dans lequel elle vivait avec ses parents, le lieu était très paisible car rarement fréquenté, les chemins qui traversaient de part en part la sylve, contournait ce petit étang. Malgré qu'elle fut au courant qu'il s'agissait d'un bobard, elle feint de ne pas savoir, et lança qu'elle s'y rendrait le soir même. Pour l'homme, c'était une réussite car son piège avait fonctionné à merveille, peut-être pourrait-il profiter du lieu et de l'occasion pour se rapprocher de la délicieuse jeune fille, et obtenir quelques faveurs sexuelles de sa part. Félicie se leva de son tapis herbeux et s'éloigna de la prairie afin de retourner chez elle.

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