Chapitre 26C: juin 1776

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Un soir où nous veillions devant la cheminée du salon, Émile, alors assis par terre, se releva grâce aux mains que Malou lui donnait, aussi quand Malou le lâcha, il fit surpris quelques pas avant de retomber lourdement sur le derrière. Je pouvais dire que mon fils marchait même si c'était encore approximatif. Plus tard, je le lâchais encore, recommençant sans cesse de lui faire lâcher les mains, et à chaque fois qu'il prenait confiance et s’élançait, il riait aux éclats, sans doute soulagé de pouvoir enfin marcher. C'était un petit bonhomme aux cheveux bruns–roux, il n'en avait pas beaucoup, tout comme ses dents, encore bien clairsemées dans sa petite bouche baveuse. Aussitôt qu'il su marcher, je lui apprenais à faire ses besoins dehors simplement en la relevant. Il su vite faire, et cela m'arrangeait énormément, bien que les accidents la nuit soit très fréquents.

J'assistais à la scène depuis le jardin : Léon – Paul faisait s'agacer une petite fille de son âge parce-qu’il voulait regarder sous sa robe, la retenant par le bras. L'enfant fini par crier et même si au début je ne réalisais pas bien, mon esprit s'éclaira et j’accourais. D'abord indignée, j'avais aussi et surtout peur de la réaction des parents, car la petite Antoinette, dont je ne pouvais pas supporter la mère, allait tout répéter. Je lui donnais, et ce fus avec des remords, la première gifle de sa vie, avant de le ramener en vitesse pleurnichant dans la maison.

—''Mon Dieu Léon – Paul vous êtes fou ! Que vais – je faire maintenant ? Que va dire votre père ? Dans quelle situation vous m'avez mise ?

Sans surprise, on vint frapper à la porte, avec des coups forts et appuyés. Je restais stoïque quelques secondes avant d'aller ouvrir. C'était la grosse Suzanne, la mère de la petite fille, qui tenait fermement son enfant par la main, d'abord elle fronça les sourcils avant de vociférer en postillonnant et en me pointant du doigt méchamment :

—''Vous ! Vous vous êtes vraiment une garce ! Que vous faites des saloperies dans votre vie cela ne regarde que vous, mais que vous faites subir aux autres et surtout aux enfants des autres ces péchés-là, c'est affreux, dégoûtant et inadmissible. Votre p'tit gars, là, il ne fait que subir vos saletés, et en plus il abîme ma fille. Je vous préviens cela ne se passera pas comme cela ! Vous n'avez rien à dire ? C'est normal après tout, j'ai tout résumé. J'irais voir votre mari et on verra si vous n'avez toujours pas de comptes à rendre !

Je n'avais pas eu le temps de dire un mot, elle quitta ma petite cour en marmonnant, sa fille à la main. J'avais trop peur, je ne sais d'où venait ma réputation de garce, mais elle était fermement accrochée et me blessait énormément. Je craignais la réaction de Léon le soir venu, car les nouvelles vont vites dans un petit village, dès le lendemain matin, mon trésor se retrouvait seul au bord de l'étang, ses amis ayant été interdit de l'approcher par leurs parents. Même Gabrielle était dans la retenue, je le la croyait pas comme cela. Contre toute attente, Léon ne me sermonna même pas le soir venu, il hocha la tête et dit seulement :

—''Que voulez-vous que je fasse, moi ? Surveillez mieux Léon – Paul, il est encore trop jeune pour se rendre compte de ses gestes.

Léon lui aussi devait subir les commentaires des autres habitants, on lui demandait le dimanche devant moi et les enfants les raisons pour lesquelles il avait épousé une femme comme moi, aussi il avait entendu des rumeurs comme quoi j'avais appris à Léon – Paul à regarder sous les robes des filles, alors que ma réputation n'avait jamais été bonne, ce petit incident aggravait mon cas. C'était dur, pour moi et Léon – Paul, qui, trop petit pour s'en vouloir, ne comprenait pas du tout pourquoi ses copains ne voulaient plus le voir. Cela affectait aussi Malou et Gustavine, car on leur demandait pourquoi leur mère traînait le soir avec d'autres hommes, ce qui était faux bien sûr. Elles avaient perdu elles aussi quelques-uns de leurs amis, la situation, partie d'une petite bêtise de mon fils, dégénérait.

Je tentais de ne plus écouter les remarques blessantes et de vivre ma vie sans m'occuper des autres, mais ce n'était pas évident. Gabrielle ne m'en voulait pas, et de tout façon, je n'avais rien à me reprocher, elle tentait au contraire de me remonter le moral, ce qui me faisait du bien. Je craquais lorsque Léon – Paul commença à se toucher le corps, et je pleurais comme une enfant dans les bras de mon amie. Il ne pouvait pas me faire cela, ma réputation était détruite, alors je le punissais, encore et encore, pour qu'il cesse ces jeux terribles et humiliants pour moi. Pourquoi faisait-il cela a moi ? Gabrielle m'expliqua en regardant dans un livre que les enfants de quatre ans faisaient souvent cela pour découvrir leur corps et leur sexualité, mais un enfant de quatre ans ne pouvait pas avoir de sexualité, c'était bien trop jeune. Que devais – je faire pour l'empêcher de reconduire ces comportements ? L'enfermer dans la maison ?

Alors que nous vivions toujours en subissant ces brimades, Michel vint me voir en plein après – midi en hurlant qu'il avait mal sous le pied, je comprenais vite qu'il s'était fait piqué, sa plante de pied était gonflée et rouge. Sans doute après avoir marché dessus, le dard de l'abeille était resté dans la peau, je retirais le dard et appliquait un peu de vinaigre pour réduire les gonflements.

Léon, qui au début me disait d'ignorer les propos blessants des autres, commençait à douter de mon honnêteté. Presque chaque dimanche soir, il récapitulait les personnes qui avaient fait des remarques sur moi, et pour argumenter ses propos, il disait sans cesse que si je ne faisais rien de suspect, les brimades auraient cessé. Selon lui, j’alimentais sans cesse les rumeurs, sans rien faire pourtant, juste en entretenant la maison et en éduquant comme je le pouvais mes enfants. Le soir, je m'agenouillais devant mon lit et je priais en plus de notre prière journalière : Seigneur, faites qu'on oublie cette histoire, Seigneur dans votre miséricorde donnez-moi un peu plus de transparence, je vous en conjure faites qu'elles ne parlent plus de moi. Chaque soir, les enfants priaient.

« Seigneur, ce jour s’achève et je viens vers toi pour t’offrir ma journée avec tout ce que j’ai pu y mettre de bon et de moins bon. Dans ta miséricorde, pardonne - moi mes négligences et mes fautes de ce jour. Excuse ma médiocrité et mes oublis. Ne tiens pas compte des manques d’égard et d’attention dont j’ai pu me rendre coupable aujourd’hui. Avec confiance, je me remets entre tes mains, je te confie mon sommeil, mes pensées, mes joies et mes peines. Amen.

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