*L'alliance* (***)

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« Sortez-moi d’ici, Karl ! »

Vu l'état de la victime, Karl fut sidéré par le ton autoritaire utilisé. C'était un ordre. Machinalement, il tourna la tête vers la porte principale. Ses doigts glissèrent dans la poche de son manteau, prêt à dégainer son portable. Voyant son geste, elle émit un petit cri pour signifier sa désapprobation. Elle lui attrapa la main, l’attirant vers elle pour prendre appui et se relever. Il lâcha le portable à peine saisi et l’aida à se mettre debout. Derrière son visage meurtri, ses yeux clairs montraient une force de volonté antinomique.

— Vous avez une voiture ? demanda-t-elle, le souffle court, mais d’une voix ferme.

Il acquiesça, intrigué. Pour un instant, la voyant blessée par terre, il crut revivre sa première rencontre avec Kirsten, celle qui avait marqué le début de leur histoire – et qu’il s’était forcé d’oublier pour ne garder que les bons souvenirs. Revenant à l’instant présent, il se souvint qu’il n’avait pas consulté son dernier message. D’ailleurs, Kirsten passa au second plan rapidement, il voulait surtout lui demander d’où cette femme le connaissait, puisqu'elle l'avait appelé par son prénom. Toutefois, il était conscient que le moment n’était pas idéal.

Subitement, la jeune femme, toujours agrippée à lui, plongea la main dans le manteau de Karl et en tira un objet qu’elle garda contre elle.

— Vite ! Venez !

Instinctivement, Karl palpa ses poches extérieures, rassuré de constater que son portable était bien là. Qu’avait-elle dans sa main alors ? Il n’eut pas le temps de l'interroger, puisqu’elle était déjà loin, au fond de la scène, devant une porte de service. Elle lui faisait des signes nerveux pour qu’il se dépêche de la rejoindre. Il lança une dernière œillade vers l’entrée principale, se demandant où étaient passés l’intrus et les gardiens. Un cliquetis brisa le silence, suivi de l’ouverture de la porte de service. Ils sortirent dans un couloir froid, menant à un ascenseur.

Au loin on entendait faiblement une agitation, des voix, sans qu’il puisse en comprendre le sens. Devant les portes de l'ascenseur, tête baissée, paume sur son visage meurtri, la jeune femme pressait intempestivement le bouton d’appel, comme si cela pouvait le faire venir plus rapidement. Lui, il scruta les alentours, avec la nette sensation de faire quelque chose d’interdit. Ce sentiment fut prononcé lorsqu’il fixa la caméra de vidéosurveillance au plafond, braquée sur eux. Il eut l’impression soudaine d’aider une fugitive à s’évader. La situation lui paraissait tellement surréaliste qu’il ne fut pas surpris d’affabuler.

Les portes s’ouvrirent enfin. La cabine était vide. Elle pénétra dedans, mais il attendit à l’extérieur et examina la jeune femme. Elle l’avait devancé d'un pas décisif. Son regard ne put se détourner de ces jolies jambes ni de cette robe violette à dos nu. Cette belle silhouette ne lui était pas inconnue, il l’avait déjà remarquée plus tôt dans la soirée. Comment s’appelait-elle déjà ?

— Vous avez promis de m’aider, implora-t-elle depuis l’intérieur de la cabine. Je vous expliquerai.

Un peu dubitatif, il tenait tout de même à le faire. Ou tout simplement réussir à la mettre hors de danger... ou s’en débarrasser le plus rapidement. Dans un hôpital, bien entendu. Et puis basta. Avant qu’il ne mentionne l'étage où il était garé, elle avait pressé le troisième sous-sol, son attention accaparée par son propre reflet sur les parois chromées. Réalisant enfin l’étendue de ses blessures, elle hoqueta et posa à nouveau la main sur sa joue.

Karl retira son manteau et le mit sur les épaules de la jeune femme dont les sanglots la secouaient comme si elle frissonnait. Ce n’était pas le moment de lui poser des questions.

Dès que les portes s’ouvrirent, il la prit par la main pour la guider jusqu’à son véhicule. Ils ne croisèrent personne à part deux ou trois voitures qui sortaient. Bien que les évènements se soient déroulés rapidement, Karl ressassait, se demandant s’il y avait un lien entre ce fameux vol et l’agression de cette femme.

Une fois installés dans l’habitacle, il alluma la lampe du pare-soleil et examina brièvement la blessure de sa passagère. À vue d’œil, l’entaille n’était pas profonde, en revanche, les bleus au visage lui semblèrent plus inquiétants.

— Je vais vous conduire à l’hôpital.

Ce n’était pas une proposition, mais une sentence. Alors, elle changea d’attitude. Ses yeux ne montraient plus de force, au contraire ils exprimaient de la tristesse et de la fragilité. Il voyait enfin la même vulnérabilité qu’il avait perçue chez Kirsten ce jour-là.

— S’il vous plaît, Karl, on s’est parlé tout à l’heure, à la réception. Je vous en prie, raccompagnez-moi, implora-t-elle. Je sais que vous êtes quelqu’un de bien.

« Quelqu’un de bien » cette phrase résonnait dans sa tête alors qu’il démarrait. Quelqu’un de bien l’aurait ramenée à l’hôpital. Lui, il avait cédé à sa demande. Était-ce de la curiosité, l’envie de la protéger ou autre chose ? Peut-être tout à la fois. Par acquit de conscience, il lui posa des questions simples pour vérifier son état. Son nom. Son âge. La date du jour. Trois plus trois. Elle se contenta de lui donner son adresse, puis s’enveloppa dans le manteau et lui tourna le dos, se collant à la portière, laissant reposer sa tête sur la vitre.

Elle semblait maintenant accuser enfin le coup de l’agression, puisqu’il l’entendait sangloter. Il prit des mouchoirs dans la boîte à gants et les lui tendit, mais elle l’ignora, préférant rester blottie.

Rationnel, il ne s’attendait pas à quitter le parking aussi facilement. Finalement, cette histoire de vol n’était rien, un minuscule incident, se dit-il, repassant dans sa tête les événements survenus. Si ça se trouvait, il n'y avait même pas eu de vol, le propriétaire avait dû récupérer ses affaires sans alerter les gardiens. Pourquoi ne pas les avoir laissées au vestiaire ?

Le vestiaire. Aleksander !

« Quelqu’un de bien » avait-elle dit. Quelqu’un de bien n’aurait pas abandonné les affaires de son confrère, du moins il devrait le prévenir. Alors il se tourna vers sa passagère, vêtue de son manteau, avec son GSM quelque part dans une poche bien serrée contre son corps. Contre cette robe violette au décolleté vertigineux.

« Quelqu’un de bien » n’aurait pas remarqué cela, alors que son épouse était en voyage. D’ailleurs, que disait le dernier message de Kirsten ? Il ne pouvait pas savoir puisqu’il ne l’avait pas consulté non plus. Il lorgna à nouveau la jeune femme, puis écrasa la pédale de l’accélérateur, concentré sur sa route, sur sa destination. Comment s’appelait-elle ? Un feu rouge et l’enseigne éteinte d’une boutique de mode lui donnèrent la réponse : Éva.

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