Interrogations (*)

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Quelque part dans la montagne, Lech, 10 février 2012

Les bourrasques frappaient contre les fenêtres dans un fracas assourdissant, mais d'autres sons martelaient la tête de Karl. Les détonations, détruisant la quiétude de la montagne. Son échec. Les tirs. Trois vies fauchées. À ces images se mêlaient les cris d'une femme. Son inquiétude pour sa fille. Et les cris d'une femme à nouveau. Une vision distante, lointaine, qu'il aurait pu confondre avec une rencontre déterminante. Tandis que l'une démarrait un chapitre dans son histoire, l'autre venait le clôturer de manière abrupte.

Éva. Pourquoi penser à elle en cet instant ? Est-ce la sensation de se savoir condamné qui lui avait renvoyé le film de sa vie ? Pourquoi elle ? Le vent hululait encore, moins fort. Au fur et à mesure qu'il revenait à lui les sons – à l'extérieur et à l'intérieur de sa tête – se faisaient moins brutaux. Dès qu'il reprit contrôle de ses sens, un fort arôme heurta ses narines : du savon, une fragrance. Sa lotion ? Drôle de réveil. Il sentait sa bouche pâteuse et son odorat lui jouer des tours. D'autres sensations vinrent s'ajouter : des tapes sur son visage pour le ranimer, les cordes qui le liaient, un tissu sur ses paupières. Un frisson le parcourut.

Il sentit une présence qui l'observait, sans un mot. Il tentait d'analyser la situation du mieux qu'il pouvait et n'avait qu'une seule certitude : on le voulait vivant... pour l'instant. Puisque sa bouche n'était pas entravée, il supposa qu'on chercherait à lui poser des questions. Mais qui ? Il pensa à Vivi. Imaginer que par sa faute on lui avait infligé un traitement pareil le mit en rogne. Instinctivement, il tenta de bouger ses mains attachées, sur son ventre. Il sentit une corde tendue liant ses chevilles à ses poignets et remontant jusqu'à son cou, l'entourant. Le moindre mouvement le serrait. Un expert en nœuds, pensa-t-il.

Il respira profondément à nouveau. Aucun mot n'avait été prononcé par l'autre présence. lI devait choisir soigneusement les siens. Demander pour sa fille était-ce une bonne tactique ? Il songea brièvement à la possibilité qu'elle ait pu se cacher, puis rejeta cette idée : il avait oublié son plâtre. C'est alors qu'il se demanda s'il se trouvait dans le chalet. Peu à peu, il revit les dernières images avant de perdre connaissance. Une fléchette lui avait administré un sédatif, puis quelqu'un avait surgi, le menaçant. Il avait entendu sa voix. Une femme ? Elle lui avait demandé qui l'avait envoyé. Était-elle l'autre tireur ?

Il pivota sa tête légèrement, pour tenter d'enlever l'entrave sur ses yeux, sans succès. Il réalisa qu'il se trouvait bien dans le chalet, sur son lit, les draps couvraient sa quasi-nudité. Il esquissa une moue, un geste d'inconfort, comme si cela était plus grave que de se savoir condamné. Il entendit la présence se déplacer dans la chambre. Son silence l'agaçait tout autant qu'il lui pesait. Qu'attendait-il ou elle ? Combien étaient-ils ? Pourquoi l'avaient-ils gardé en vie ? De toutes ces questions, il ne se concentra que sur une seule : fallait-il montrer sa peur ? La peur alimente l'adversaire, mais ne pas l'afficher pouvait se révéler à double tranchant. Il ne voulait pas non plus qu'on le prenne pour celui qu'il n'était pas : un assassin professionnel.

Finalement, après un soupir, il se décida à parler :

— Qu'est-ce que vous voulez ?

Silence.

— Ma fille, elle est où ?

Karl avait compris son jeu, du moins était-ce ce qu'il croyait . On cherchait à le déstabiliser ? Il avait de quoi s'emporter, mais il savait que cela n'arrangerait pas sa situation... tout comme un calme apparent ne serait pas judicieux non plus. Puisque les questions restaient sans réponse, il décida de changer de stratégie et fournir les réponses attendues :

— J'ai fait ma part du contrat. J'ai tiré... Quelqu'un m'a devancé.

Il entendit un petit rire moqueur. Une femme. Il se raidit.

— Quelqu'un de plus doué, rectifia-t-elle en soulevant le bout de tissu qui lui couvrait les yeux.

La contenance qu'il avait réussi à garder, disparut momentanément. Il s'était attendu à tout, sauf à ça. Elle avait l'air si jeune. Si fragile. Incapable de faire du mal à une mouche. Il devait y avoir quelqu'un d'autre. Son complice était avec Vivi ? Son visage trahit sa tension, sa voix son mécontentement.

— Vous avez fait quoi de ma fille ? Elle est où ?

— Vivi va bien.

Lorsqu'il entendit son prénom, sa respiration s'arrêta. Il ne put s'empêcher de remarquer le sourire bienveillant de la jeune femme. Cela ne collait pas du tout à la scène.

— Enfin, poursuivit-elle, « bien » est peut-être un grand mot ! Elle vit très mal votre séparation, divorce, je ne sais quoi... mais j'avoue que ce ne sont pas mes oignons. J'espère pour elle qu'elle dort, vu l'heure...

— Qu'est-ce que vous voulez ? insista-t-il, à demi rassuré pour sa fille. Il est où votre complice ?

Aussitôt, il comprit qu'il aurait dû garder ses suppositions. Elle émit une exclamation de surprise ou d'outrage. Soudain, son visage d'ange se déforma un peu et il crut l'avoir déjà aperçue. La veille ? Ou bien avant ?

— Alors là, t'as fait fort si tu voulais m'énerver ! lança-t-elle.

Karl remarqua son agacement en même temps qu'il tenta de remuer un peu pour soulager ses muscles. La corde autour de son cou se tendit momentanément, geste qu'elle ne rata pas. Elle s'approcha de lui et caressa de sa main sa mâchoire, comme si elle hésitait à l'agripper.

— J'ai fait ça toute seule, comme une grande, répondit-elle, souriante.

Il détourna son regard et ne put s'empêcher de poser la question qui le taraudait depuis son réveil :

— Même me déshabiller ?

— Surtout te déshabiller, chéri ! C'est pour ton confort. Et plus simple pour faire mon petit tour de corde. Rassure-toi, je ne suis pas une dépravée. Un mec dans ton genre aurait fait pire si les rôles avaient été inversés.

— Moi, je vous aurais respectée, affirma-t-il, touché par sa remarque, comme si elle faisait écho à l'image d'Éva avant de se réveiller.

Elle frôla de sa main la corde autour du cou, attrapa le drap et commença à l'abaisser, un sourire au coin de sa bouche. Il la fixait froidement, la mâchoire crispée.

— Ouais, ils disent tous ça, conclut-elle.

Ses paumes s'arrêtèrent à la moitié de son torse musclé. Puis remonta le drap jusqu'au cou. Karl souffla, comme s'il avait retinu  sa respiration.

— On peut parler sérieusement ? Que me voulez-vous ? demanda-t-il.

— Je veux tout savoir, chéri. Et tu as oublié, c'est moi qui pose les questions.

Elle s'empara de son portefeuille, Karl la regardait, méfiant.

— Karl Essig, neurochirurgien, lit-elle sur sa carte. Tu es vraiment toubib ?

— Oui, répondit-il après avoir tenté d'acquiescer.

— Prouve-le !

— Vous voulez que je fasse quoi ? Que je vous ouvre le crâne et vous extirpe une tumeur ? lâcha-t-il, exaspéré.

Il ne s'attendait pas à ce que son sarcasme soit aussi mal perçu. Il vit ce visage agréable se changer, son regard devenir noir. Elle posa le portefeuille sur la commode et en sortit aussitôt un pistolet, pointant le canon sur lui.

— Tu sais, chéri, j'aimerais rire, mais là il y a un truc qui m'agace vraiment.

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