Perfect day (***)

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Charlotte soupira tandis qu'elle retirait son blouson. Elle le posa sur le dos d'une chaise, s'assit et enleva ses chaussures de ski. À l'extérieur, à travers la baie vitrée, les dernières lueurs du ciel éclairaient le séjour. Elle fixait le pic de Mehlsack, l'esprit occupé à se demander ce qu'elle fichait là et ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle conservait son sang-froid, même si elle sentait la situation lui échapper. La présence de la jeune fille l'intriguait.

« Bon, tu dois avoir chaud... ou peut-être pas... » marmonna-t-elle en s'adressant au corps étalé à l'entrée.

Elle regardait l'homme et la porte de la cuisine tour à tour. Elle réfléchissait. Il ne fallait pas soulever les suspicions de cette Vivi pour l'instant. Elle attrapa sa sacoche, tira une boîte et vint s'agenouiller auprès de lui pour l'examiner.

« Bonne nouvelle ! Tu n'es pas mort ! Mais tu es bien parti... » lança-t-elle après avoir vérifié son pouls et sa respiration.

Elle lui donna quelques tapes sur sa joue froide sans s'attendre à une réaction. Elle sortit de la boîte un papier plié, le mode d'emploi. Elle le parcourut en vitesse, après quoi elle se mit à compter avec les doigts, soufflant d'ennui.

« Il faudra attendre pour savoir qui tu es... »

Elle parlait d'une voix chaleureuse, comme s'il l'écoutait. Elle trouvait que c'était plus agréable de discuter avec ses interlocuteurs lorsqu'ils étaient dans l'impossibilité de lui répondre. En l'occurrence, elle tarderait à obtenir des réponses ; puisqu’elle n'avait pas vérifié le dosage du Zoletil, un sédatif vétérinaire. En général, elle se souciait peu de l'espérance de vie de ses proies. Cette fois, elle n'avait pas envie de laisser l'adolescente orpheline... pas pour l'instant.

Sans conviction, elle prit son sac à dos et fouilla. Comme elle s'y attendait, elle ne trouva rien. Même un uber n'était pas aussi stupide. Elle se releva et ouvrit les portes des chambres jusqu'à tomber sur celle qu'il semblait occuper. Sur le lit trainaient un sac de voyage et des affaires bien pliées, contrairement au fouillis laissé par l'adolescente, en bas. Après une brève inspection, elle ne tarda pas à retrouver un portefeuille en cuir noir. Avant d'examiner le butin, elle s'empara d'un t-shirt propre qu'elle troqua contre son haut très chaud. Elle n'aurait pas rechigné à mettre un sale, il y avait des arômes qui lui manquaient parfois. Par curiosité, elle fouilla sa trousse de toilette et approuva son choix de lotion. Ces petits détails l'aidaient à mieux le cerner. Ils s'avéreraient utiles pour continuer à simuler devant la gamine.

Elle prit le portefeuille et parcourut la pièce, attirée par la porte du fond, qui donnait sur une ample salle de bains avec jacuzzi. Charlotte sourit, satisfaite de savoir qu'elle ne perdrait pas son temps.

« Karl... Essig... 40 ans... » marmonnait-elle en examinant les documents d'identité. Elle n'avait pas l'impression d'avoir entendu ce nom de la bouche de son praticien, mais elle était persuadée qu'il ne se trouvait pas par hasard à l'hôpital. Sa carte professionnelle la troublait. Impossible de vérifier à simple vue si elle était fausse ou s'il était vraiment médecin. Qu'il ait pu avoir accès à son dossier médical l'agaçait au plus haut point. Cela ne pouvait pas être une coïncidence, elle en était certaine. Qui l'avait envoyé et pourquoi lui avoir refourgué le même contrat qu'elle ? Elle prit le portefeuille et revint le voir, ulcérée. Si elle avait pu, elle lui aurait crié dessus jusqu'à le réveiller. Puis, elle lorgna vers la cuisine, la porte du sous-sol et se souvint de la jeune fille. Elle avait le même âge lorsque sa vie avait basculé. Il fallait la rejoindre avant qu'elle se pose des questions ou ne tente de remonter. Une autre carte l'intrigua : un permis de port d'arme pour la pratique de tir sportif, ainsi qu'une adhésion à un club de tir.

« Un Glock, tu as du goût ! » s'exclama-t-elle. Elle rangea le tout et déplia un compartiment plastifié, découvrant une photographie qu'elle avait déjà aperçue. Elle l'avait ramassée le jour où elle l'avait vu pour la première fois. Elle se souvenait encore de sa force, quand il le lui avait arrachée. Il y avait une belle femme blonde. Certainement s'agissait-il de la mère de Vivi, bien qu'elles n'aient aucune ressemblance à part leur blondeur. De son père, elle n'avait hérité que de son regard froid. Étrangement, la photographie n'était pas récente. Plusieurs années séparaient la fillette de l'adolescente qu'elle venait de rencontrer. Qu'avait ce cliché de si spécial ? se demandait-elle. Mais ce qui l’intriguait le plus était le fait qu'il s'était ramèné avec sa fille pour commettre un meurtre.

*

Vivi regardait son portable, quelque peu frustrée. Le message ne s'était pas envoyé. D'abord, elle avait cru à un problème de réseau, comme cela pouvait arriver dans un endroit si reculé, même si la veille elle n'avait pas remarqué d'instabilité. Dommage, sa mère n'aurait pas de quoi s'énerver dans l'immédiat, pesta-t-elle.

Au bout de plusieurs minutes, trouvant l'attente longue, elle avait décidé d'appeler le portable de son père. Toujours rien.

Les marches de l'escalier grincèrent, elles paraissaient plus légères qu'auparavant. Une seule personne descendait, sans chaussures de ski cette fois-ci. Charlotte apparut au seuil de la porte, avec ce sourire avenant que Vivi cataloguait comme débile. Elle portait un plateau avec un paquet de céréales, une bouteille de lait, et une paire de cuillères et deux bols. L'adolescente regardait les victuailles, ébahie, elle faillit pouffer de rire.

— Je n'ai trouvé que ça ! se justifia la jeune femme. Comment comptiez-vous faire ?

— On devait partir ce soir, normalement. Pourquoi papa aurait-il changé de plans ?

— Ah ! Les hommes ! Ne m’en parle pas ! Mais, je le comprends, il a eu un petit coup de barre.

Sans lui prêter attention, Vivi s'empara du bol, versa les céréales et le lait jusqu'à ras bord et se jeta dessus, affamée. Au bout de trois cuillères bien garnies, son appétit fut comblé. C'était l'heure des questions.

— Bon, et vous vous connaissez depuis longtemps ou c'est juste pour un coup ? demanda-t-elle, sérieuse.

Charlotte terminait de verser du lait sur ses céréales lorsqu'elle éclata de rire.

— Pour être un coup, c'est un coup ! répondit-elle. Même plus. Trois coups. Ou cinq, tout dépend de l'arme et de la munition, finalisa-t-elle en montrant toutes ses dents.

L'adolescente avait déjà cerné son humour et ne fit qu'une moue. Vu sa façon de s'exprimer, elle imagina une tarée que son père avait rencontrée au club de tir. Avant qu'elle ne puisse évoquer cette hypothèse, la jeune femme ajouta :

— Bref, de toute façon, coup ou pas coup, c'est quoi ce langage vulgaire ? T'as quel âge, au fait ?

— Vulgaire ? pouffa-t-elle, incrédule. J'ai seize ans et je parie que tu disais pire à mon âge.

— Je ne disais pas pire... j'en faisais pire !

Charlotte finit par la faire rire de bon cœur.

— Bon, et donc, d'où tu sors ? s'enquit Vivi dès qu'elle eut fini son bol.

— Disons qu'on a les mêmes loisirs...

— Le tir ?

— Exactement !

— Et comment tu l'as connu ? Et quand ?

— On n'allait pas regarder un film ? demanda la jeune femme, faussement étonnée avant de reprendre un ton plus posé. J'ai vu ton papa pour la première fois à l'hôpital, il y a quelques jours. Heureuse ?

Vivi émit un soupir d'agacement.

— Encore une patiente !

— Ah bon ? s'enquit la jeune femme, affichant cette fois une réelle surprise, puis elle esquissa un sourire coquin. J'ai une rivale ?

— Non, elle est morte, je crois.

Charlotte écarquilla les yeux, d'autant plus étonnée.

— Comment tu le sais ?

— Bref, ce sont les conneries que ma mère racontait à son mec. Elle lui racontait tout ! Quand je dis tout...

— Tu as espionné ta propre mère ?

— Elle n'avait qu'à mettre un mot de passe plus difficile dans sa messagerie. Cette conne avait mis ma date de naissance.

Charlotte acquiesça, consciente de la stupidité de la mère et gênée de se trouver dans une situation encore plus complexe que prévue. Elle avait un vécu nettement plus difficile, mais les relations conflictuelles entre ses parents l'avaient marquée. Sentant la colère que l'adolescente évacuait, elle fit mine de s'intéresser à ce qu'elle pourrait lui dire.

— Depuis quand tes parents se sont-ils séparés ?

— En ce qui me concerne, ils m'ont fait l'annonce comme cadeau de Noël. Sympa, non ? Mais je le savais avant.

Charlotte ne dit rien et avala lentement ses céréales tandis qu'elle se demandait dans quelle histoire elle s'était fourrée. Malgré les trois vies prises plus tôt, des meurtres qui ne l'ébranlaient pas, elle commençait à éprouver de la sympathie pour la jeune fille. Une erreur à ne pas commettre. Elle ferait mieux se servir d'elle pour obtenir les informations.

— Et ton père, il utilise aussi ta date de naissance comme mot de passe ?

— Non, lui, il n'est pas con, affirma Vivi, sourire en coin. De toute façon, il ne raconterait sa vie à personne. Il n'est pas très bavard, tu dois le savoir, non ?

— Moi, je sais rendre bavards les hommes ! rallia-t-elle, secouant le paquet de céréales vide. Bon, laisse tomber le film. Je vais prendre un bain. À demain !

— Au fait, Miss K, comment tu t'appelles ?

— Appelle-moi Charlotte.

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