Imprudence (***)

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Karl fixait Vivi. Il ne laissait transparaître aucune émotion, mais ses entrailles bouillonnaient d’un mélange de rage et d’inquiétude. D’où pouvait-elle tenir ce nom ? Pourquoi avait-elle mentionné ce Parker tout juste après avoir parlé à sa mère ? Quel rapport avec son ex-femme ? L’espace de quelques secondes, il imagina les pires scénarios avant que la jeune fille ajoute, insolente :

— J’espère que c’est ta nana !

Le visage de l’adolescente arborait un air inexpressif d'où la pointe d'un sourire sournois était à peine perceptible.

— T’as reçu un texto d'une certaine Parker, poursuivit-elle en lui tendant son téléphone. Un rendez-vous, dirais-je...

Karl lui arracha l’appareil des mains et consulta lui-même le message en provenance d’un numéro masqué.

— T’as bien raison, après tout ! Puisqu’elle t’a largué, continua-t-elle, l’air de rien.

Avant qu’il n’ait pu la faire taire, le portable vibra. Un appel entrant. Numéro masqué.

Interloquée, Vivi observa son père quitter brutalement la chambre et se tourna vers l’infirmière, témoin silencieux de la scène.

— Tu regardes quoi, toi ? l’invectiva-t-elle grossièrement.

*

« Je vous assure, votre fille n’aura rien à craindre si vous suivez les directives. Ayez confiance, nous ne sommes pas des monstres. Elle sera bien installée dans un chalet tout confort. Évitez seulement de fouiner. Si certaines pièces sont fermées, c’est bien pour une raison » furent les mots qui continuèrent à résonner dans la tête de Karl longtemps après avoir raccroché.

Ils avaient repris la route. Pendant qu’il conduisait, les dernières consignes de Parker tournaient dans son esprit, sans qu'il sache quoi en penser, comment agir. Finalement, l’accident de Vivi semblait bien le résultat d’une stupide imprudence et non pas une intimidation. Du moins, elle maintenait cette version, laquelle paraissait somme toute plausible. Mais il ne pouvait s'empêcher d'y déceler un lien, comme une menace pour le persuader, le pousser à agir. À commettre un crime.

La peur devenait moteur.

À l’arrière du véhicule, écouteurs aux oreilles, yeux rivés sur sa console, Vivi était loin d’imaginer les interrogations de son père. Il l’observa furtivement dans le rétroviseur. Elle ne serait pas en sécurité avec lui. Pire encore, elle représentait plutôt un fardeau s’il voulait accomplir sa tâche.

Que faire ? Il pesta contre Kirsten, lui, qui d’ordinaire ne lui reprochait pas son départ. Pourquoi devait-elle se trouver si loin ? Il ferait avec. Elle lui en voudrait de laisser leur fille seule. Tout comme lui-même s’en désolerait. Quel genre de père pourrait la laisser seule dans un endroit inconnu et dans son état ? Pour faire quoi, d’ailleurs ? Si elle découvrait les raisons, elle le quitterait une seconde fois, en revanche, si elle connaissait les circonstances, elle penserait différemment.

Le temps avançait inexorablement à l’approche de la date butoir où il devrait exécuter la tâche. Il avait finalement opté pour la seule action envisageable : l'affronter comme on fait face à une avalanche. L'accueillir tout en essayant de rester en surface. Nager à contre-courant. Survivre.

Il refusait de rester passif en attendant qu’un vrai malheur arrive. Et pourtant, il s'interrogeait pour Vivi. Etait-elle en sécurité ? Il l’ignorait. Pour l’instant, ses pensées se tournaient vers sa mère. Sa mère à lui. Une dame sénile, diminuée par la maladie, attendant la mort dans une maison de retraite dans le Tyrol. Une proie facile. Avant que ne débute ce cauchemar, il avait l’intention de lui rendre visite pour qu’elle rencontre sa petite fille, même s'ils n’étaient que des inconnus à ses yeux. Compte tenu des circonstances, il se contenterait de repasser un coup de fil, comme la veille, lorsqu’il avait cru que l’accident de Vivi n’était que le début d’une hécatombe. Fausse alerte, elle allait « bien ».

Finalement, ce Parker avait réussi à semer la graine de la peur. Rien que pour ça, il ressentait de la rage, une colère qui l'entraînait à accomplir la tâche demandée. En serait-il capable ? Oui, s’il se détachait de toute morale, toute éthique. Après tout, ce ne serait qu’une cible. Une simple cible. Sa tranquillité valait plus que cette vie. Non, pas une vie, pas une personne, juste une cible. S’il la ratait, tant mieux, paix à son âme, la sienne. S’il réussissait, paix à celle de sa victime.

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