Scott (**)

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Les rayons du soleil s’infiltraient par l’ouverture des rideaux mal tirés. Un reflet dans les vitres d’un building adjacent vint frapper le visage de Scott, le sortant de son sommeil. Toujours endormie, Kirsten se pelotonna contre lui, comme si elle préférait sa chaleur à celle des couvertures. Tendrement, Scott se délia de son étreinte, déposa un baiser sur sa joue et se leva pour chasser l’intrus, ce fichu rai de lumière. Inutile de revenir dans le lit, sa nuit était terminée. Le reporter-photographe préféra la cuisine, fit couler du café, ouvrit délicatement les placards pour trouver de quoi préparer le petit déjeuner de sa douce. Il avait un vaste choix ! lls étaient repus alors qu’il devait partir pour un long séjour en Europe en moins d'une semaine.

Dans peu de temps, il retrouverait sa compagne à Paris. Ils seraient ensemble. Elle, à la tête d’une importante galerie d’art. Lui rejoindrait son ancien QG, le surnom donné à l’appartement haussmannien proche des Champs Élysées, siège de la rédaction européenne de The weekly, l’hebdomadaire d’investigation pour lequel il travaillait depuis cinq ans.

Deux ans plus tôt, il avait quitté le bureau européen pour changer d’air. Le Mexique. Il avait trouvé le temps de souffler, de troquer les horreurs de la guerre pour l’horreur urbaine et... au milieu de tout ça, alors que rien ne l’avait préparé à cela, il avait rencontré l’amour. Peu à peu, il avait ressenti l'envie de vivre moins dangereusement et de songer à la stabilité auprès de celle qu'il aimait.

Le café avait fini de passer. Scott se servit une tasse, l'huma avant de la siroter, encore brûlant ; ses pensées le plongèrent dans le souvenir du début de leur liaison. Des images ravivées par l'affiche trônant sur la bibliothèque du salon, qu'il fixait depuis la cuisine ouverte. L'affiche de l’exposition où tout avait commencé. Sans ce cliché, il ne l’aurait jamais connue. L’amour de sa vie, se plaisait-il à croire, sans l’avouer à personne. Trop niais, pensait-il.

Bientôt, cela ferait une année de cela. De leur première rencontre « virtuelle », par le biais d’Internet. Quelques échanges de politesse, puis une amitié. De confident, il était devenu amant. Et tout cela à cause, ou grâce à ce cliché. Cette photo dont il avait honte, car elle lui rappelait les horreurs vues dans un autre coin du globe. Des images qu’il avait capturées, comme un témoin muet, dans le but d’informer, plutôt : de dénoncer des situations inhumaines. L’horreur de la guerre.

Cette photo, elle n’avait rien à voir avec cela. Il voulait révéler la violence contre les femmes. Une perte stupide, comme toutes les morts provoquées. Un « simple » crime passionnel, comme si le terme était acquis dans le langage. Comme s'il s'agissait d'un banal accident de la route. Qu’on ait pu la qualifier d’œuvre d’art l’avait outré. Cette photo n’avait de place nulle part, pas même dans ces sordides journaux à sensation, encore moins dans une galerie d'art. Il l’avait prise sous le coup de l’émotion et l’avait regretté aussitôt, sans pouvoir la détruire. Chaque photo était son bébé, sa création, il ne pouvait pas la toucher. Il l’avait montrée à son ami, Melquiades. Il en avait vu le potentiel, lui. Le reste, c’est de l’histoire ancienne, pensait-il en se remémorant du chemin parcouru.

De l’art ? Sornettes ! Kirsten avait surgi dans sa vie et lui avait expliqué que l’art n’est pas que de la beauté, l’art exprime des sentiments, des émotions et qu’il avait réussi à les capturer. Il avait figé avec son objectif de quoi est capable la nature humaine : la violence.

Il n’avait pas très bien compris. Pourquoi ce cliché ? Pourquoi lui ? Cette photo était grotesque. Il aurait dû laisser Lupita reposer en paix et non pas l’humilier davantage, il aurait préféré lui rendre hommage.

Sans cette photo, il n’aurait pas brisé un foyer.

Voilà ce qui il était ! Un imposteur et un briseur de foyers. Du moins, c’étaient les mots que sa conscience lui rappelait à chaque fois que ses yeux croisaient ceux de Kirsten. La femme qu’il avait appris à connaître et à aimer. Qu'avait fait son ex-mari ? Avait-elle raison de dire qu’elle se sentait délaissée, ignorée... trompée ? Que l’amour était fini. La confiance rompue. Leur fille comprendrait, elle était déjà grande.

Il éprouvait de la nervosité d’avoir à la rencontrer, il savait d’emblée qu’il aurait le mauvais rôle. Il préférait ne pas y penser. Il finit sa tasse de café et se resservit, détournant le regard de l’affichette. L’exposition, qualifiée de « Choquante », « Malsaine », « Immorale » avait eu un succès mitigée. Le contraire l'aurait étonné. Néanmoins, elle avait eu le mérite de le rapprocher de Kirsten. Pour le reste, il aurait pu s’en passer.

Il avait du mal à comprendre comment ces images sorties de leur contexte journalistique pouvaient être considérées comme de l’art. Surtout l’affiche. Lupita. L’horreur.

Comment était-ce possible que cette jeune femme, souriante, gaie, vivante, puisse mourir de cette manière ? Il se rappellerait toujours. Il aurait dû rester plus tard, il aurait pu la protéger. Vraiment ? Non, il le savait. Il aurait certainement succombé lui aussi à la rage d’un amant éconduit.

Le lendemain matin, il avait été le premier arrivé, comme d’habitude. Il avait été étonné de retrouver la porte ouverte. « Sûrement Lupita est arrivée de bonne heure », avait-il pensé une seconde avant de la trouver, allongée par terre, le visage figé de douleur, les mains sur le ventre couvert de sang. Parmi toutes les atrocités connues, cette vue l’avait marqué le plus. Un « banal fait divers » avait-il entendu. Une vie perdue, deux destins gâchés.

Ce matin-là, après la terrible découverte, Scott n’avait pas pu s’en empêcher. Quelle pulsion l’avait-il poussé à sortir son appareil photo, à fixer le corps et se demander comment traduire en images l’horreur, l’impunité ? La mort, il la connaissait déjà, il l’avait immortalisée à travers le monde, prise sous toutes ses coutures. Pourquoi cette photo alors ? Les circonstances étaient-elles différentes ? Allait-il contre ses principes ? Non, au contraire, cela signifiait beaucoup pour lui, la raison de son travail.

À son tour, il avait tiré avec son arme à lui. Sa mission, son rôle : témoin de la violence.

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