Condamnée (**)

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Charlotte poireautait dans le couloir, lasse. Elle en eut assez de lire sur son téléphone portable et le remit dans sa poche, puis consulta sa montre à nouveau et soupira, agacée.

Alors qu’elle croyait arriver avec un léger retard à son rendez-vous, son médecin ne daignait pas la recevoir. Pourtant, il n'avait plus de patient, elle s'en apercevait par la porte entrouverte. Mais, de toute évidence, il était occupé. Elle s’approcha de l’entrebâillement et aperçut deux hommes au fond de la pièce.

Derrière un bureau en angle, son praticien, assis, fixait l’écran d’ordinateur. Dans son dos, un jeune confrère restait debout. Dès qu’elle se mit à les espionner, ce dernier se pencha sur le moniteur, qu’il pointa du doigt. S'agissait-il des résultats d’imagerie ? Les siens ?

Cette pensée la troubla. Un énième avis était-il nécessaire, avant de lui donner le néfaste diagnostic ? Tandis que son docteur caressait sa barbe, concentré, l’homme derrière lui se redressa et la repéra. Lorsque leurs regards se rencontrèrent, il l'examina, insondable.

Elle baissa la tête et dissimula sa gêne dans une légère toux. L’homme assis congédia son confrère et invita aussitôt la jeune femme à entrer. Elle avait reconnu ce blond au regard sinistre. Lorsque ce dernier sortit, elle croisa à nouveau ses yeux ozone, sa froideur. Elle fut étonnée de ressentir une singulière sensation. Une sorte de « déjà vu » mêlée à des frissons, étrangement intimidante. Était-ce sa nervosité qui lui infligeait cela ? L’attente de ses résultats la mettait sûrement dans cet état. D’ordinaire, elle gérait des situations bien pires, elle ne se laissait pas intimider facilement.

Quelques minutes plus tard, elle ressortit de son entrevue la mine déconfite, perplexe. Une profusion de questions inondait le peu d’espace libre dans sa tête... tant que la tumeur laissait assez de place.

Pourtant, le praticien se voulait rassurant. Comment le pouvait-il ? La débarrasser de cette chose lui serait plus néfaste que de la laisser en place. Plutôt mourir que perdre ses capacités.

Elle quitta l'hôpital et marcha, pensive, jusqu’à l’arrêt du tramway, puis entama le long trajet de Meidling jusqu’à Donaustadt, à l’est de Vienne.

Accoudée à la fenêtre, elle observait le paysage défiler. Au fur et à mesure que le tramway avançait, les immeubles anciens laissaient place aux hautes tours et aux gratte-ciels modernes. Le « côté moche » de Vienne, comme elle aimait l'appeler. Avant d’atteindre sa destination, elle consulta une énième fois son portable. Aucun message. Une raison supplémentaire pour se sentir dépitée. Tout s’accumulait !

Elle fit un détour rapide au supermarché pour s'acheter quelques victuailles, ainsi qu'à la pharmacie. Enfin, elle se rendit dans une tour impersonnelle et terne. Le vétuste ascenseur la mena jusqu’au dix-septième étage, où elle sonna à la porte au fond du couloir. Une musique niaise et bruyante s'échappait de l’appartement.

Tandis qu’elle attendait, elle préparait son meilleur masque de joie. Dès que la porte s’ouvrit, une femme la reçut chaleureusement. Ludmilla, celle sur qui elle pourrait toujours compter. Elle s'exprimait vite, avec un fort accent slave qui semblait passer chacun des mots dans un mixeur.

Charlotte se précipita dans le salon pour étreindre sa mère. Assise sur un fauteuil, le regard perdu dans le néant, cette dernière ne réagissait pas. Tout près d'elle, un enfant blotti avec son doudou sur un vieux canapé usé dormait, bercé par les dessins animés à la télévision.

— Merci pour tout, Ludmila. Que ferions-nous sans toi ?

— C’est moi qui te remercie. Vous êtes ma vie ! s'exclama-t-elle avec son fort accent.

— Arrête, n'éxagère pas ! Comment va ma mère ?

— Comme toujours.

Son visage s’obscurcit de chagrin. Charlotte parcourut des yeux le salon, à la recherche de la télécomande pour éteindre la télévision. Elle ne dirait rien et garderait ses soucis pour elle, comme d’habitude. Elle s'assit sur le canapé, à côté du bambin, qu’elle embrassa sur le front et demanda à la femme à l'accent slave :

— Et Willy ? Comment va-t-il ?

— Nous sommes allés au parc. Il s’est beaucoup dépensé. Laisse-moi te préparer un thé. Raconte-moi comment ça va. Tu viens nous voir plus souvent ces jours-ci !

— C'est une période creuse en ce moment.

— Et le docteur ? Qu'a-t-il dit ?

« Qu’il va falloir penser à assurer leur futur » songea-t-elle en dévisageant sa mère, immobile comme un zombie, et le petit. Elle aurait voulu avouer sa vérité, mais à la place, se contenta d’acquiescer, de la rassurer.

— Tout va bien, je dois prendre un traitement.

Elle sentit un regard mêlé de tendresse et d'inquiétude. La jeune femme comprit que Ludmila n’était pas dupe et avait du mal à dissimuler sa déception. Sa Charlotte ne lui faisait-elle pas confiance ?

Le sifflement de l’eau bouillante brisa le silence. Ludmila partit dans la cuisine préparer le thé.

Charlotte ne put s'empêcher de consulter son portable à nouveau. Elle découvrit, stupéfaite, un appel manqué et un message. Son visage reprit des couleurs. Elle se releva aussitôt, et lorsque Ludmila apparut avec un plateau, théière et tasses, elle avait la main sur la poignée de la porte.

— Désolée, je dois repartir ! s'excusa-t-elle.

— Reviens vite, Lottie !

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