Hippocrate (**)

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Assise sur le siège passager, Vivi observait son père gratter le pare-brise givré pendant que le moteur chauffait. Il avait eu du mal à faire démarrer le 4x4 et elle avait cru percevoir chez lui une nervosité inhabituelle, quasi contagieuse. Les constants « Ne t’inquiète pas, Vivi » qu’il lançait, la paupière tremblotante et la mâchoire serrée - signe de véritable exaspération -, l'angoissaient davantage. Alors, elle préférait se rabattre sur son téléphone portable. Maintenant qu'elle constatait un faible signal, elle fut rassurée quant à son imminente reconnexion avec le monde, comme un retour à la vie.

Tandis qu'il tentait de démarrer, Karl se demandait si Charlotte aurait trafiqué le véhicule ; bien qu'elle n’ait eu aucune raison de le faire. Car si elle y tenait vraiment, il ne se serait jamais réveillé, il en était convaincu. Ses craintes se turent quand le moteur commença à ronronner. Lorsqu'il revint dans la voiture, sa fille l'observait attentivement, les yeux ronds, bourrés de questions. Il la rassura une énième de quelques mots pour l'apaiser, sans savoir exactement que dire. Il réalisait que depuis des années il brillait par son absence dans ces moments où l’orage, le claquement d'une porte ou une ombre, l'effrayaient. Il ignorait ce qui lui faisait peur. Que pouvait-il lui dire pour la calmer ?

— Ne t’inquiète p...

— Ça va, papa, l’interrompit-elle avec une apparente nonchalance.

Un instant, Karl fut touché par ce « papa » qu’elle venait de prononcer, empli d’affection, de confiance. Elle n’avait pas peur, il en était certain. Un souci en moins. Ils allaient partir. Il se retourna, posa la main sur l’appui-tête du siège passager, prêt à entamer la marche arrière, lorsqu’il lorgna une dernière fois le chalet. Ils le quittaient en l’état. « Avec nos empreintes », se désola-t-il. Avait-on découvert les corps des skieurs ? Pourrait-on faire le lien avec les habitants du chalet ? Ses pensées furent vite interrompues par sa fille.

— Hé ben ! Elle n’a pas arrêté !

Le téléphone commençait à afficher petit à petit les nombreux appels et messages reçus. Encore un souci supplémentaire qui s’ajoutait à la liste de Karl. Il se figurait déjà son ex-femme en pleine crise d’hystérie, elle qui n’aimait pas rester sans réponse. Il soupira, irrité, et lui arracha le portable des mains avec l’intention d’écrire un court SMS pour donner des signes de vie. Ne sachant pas comment le formuler, il regarda à nouveau le chalet, en quête d’inspiration, mais son attention se focalisa sur le garage. Le fusil. Quel idiot ! Il l’avait laissé posé là, en évidence, avec les skis.

Il remit son blouson, enfouit le GSM dans sa poche, ordonna à sa fille de ne toucher à rien et descendit. Vivi n’apprécia pas qu’il embarque son smartphone, mais ne lui en tint pas rigueur. De toute façon, avec un réseau instable, impossible d'aller sur Internet. Heureusement qu’il lui restait sa console. Elle prit son sac à dos et le sortit, ainsi qu’un crayon pour se gratter la jambe sous le plâtre. Elle l’y laissa coincé, à portée de main au cas où elle en aurait besoin. Elle en avait marre de ce boulet. Pour une fois elle aurait tout donné pour aller dehors, courir et sauter, au lieu de rester enfermée avec ses écrans. Se sentir libre à nouveau. Sans cette entrave, elle aurait pu trouver ce que son père lui cachait, la traitant comme une enfant. Sauf que cette fois-ci, elle n'eut pas besoin de l'espionner. Elle le vit prendre quelque chose à côté des skis, qu'il délaissa. Elle fit le lien avec le fusil aperçu à leur arrivée. Puis elle se souvint de sa conversation avec Charlotte. Des idéees étranges envahirent son esprit, mais elle voulait croire à quelque chose d'innocent : une amourette, une compétition de tir, de la chasse, au pire, mais pas ces sottises qu'elle imaginait. Comme si elle voulait vider son esprit, elle regarda instinctivement le rétroviseur et aperçut un véhicule qui s’approchait. Saisie d'un très mauvais pressentiment, Vivi appuya frénétiquement sur le klaxon pour avertir son père.

Surpris, Karl laissa tomber les skis et le fusil. Il donnerait une leçon de patience à sa fille en revenant à la voiture. Il s’apprêta à ramasser l’arme lorsqu’il identifia le bruit d'un autre moteur. Il se retourna et découvrit une berline noire, vitres teintées, qui vint s’arrêter derrière le 4x4. Bloquant le passage. Karl ramassa uniquement les skis, laissa le fusil au sol et avec de discrets piétinements, il tenta de le dissimuler sous la neige. Il avança en fixant ce véhicule, l’adrénaline montait, son inquiétude aussi. Pour Vivi, il devait garder son sang-froid. Rester sur ses gardes. Ne pas s’affoler.

Les portières s’ouvrirent. Il s’attendait à revoir Charlotte, il fut moins chanceux. Deux hommes, lunettes d'aviateur sur le nez, surgirent du véhicule. Des types costauds. Ce détail lui sauta aux yeux en premier.

Le conducteur, un type à la barbe hirsute, demeura derrière la portière ouverte et fit signe à Karl de s’approcher. Ce dernier s’exécuta et avança lentement, skis à la main, observant l’autre individu faire le tour du 4x4 dont le moteur continuait à ronronner. Dès qu’il le vit s’approcher de sa fille, installée côté passager, son sang commença à bouillir. Le barbu siffla à son attention, comme s'il trouvait qu’il n'était pas assez rapide. À chaque pas enfoncé dans la poudreuse, Karl analysait la situation, se demandant s'ils étaient là par hasard. S'ils venaient pour lui, étaient-ils armés ? De toute façon, quoiqu'il arrive, à deux contre un, la tâche s'avérait compliquée. Vivi. La voiture bloquée. Tous les paramètres jouaient en sa défaveur.

— Êtes-vous perdus ? demanda-t-il, à mi-chemin.

Karl n'obtint pas de réponse. Le barbu le fixait d'un air intimidant. Alors il continua d'avancer et lorsqu’il se trouva à un mètre de lui, il posa les skis au sol.

— On cherche quelqu’un, marmonna le barbu, avec un accent dont l'origine lui échappait. P't-être que tu l’as vu.

Karl déglutit, mais ne fit pas d'autre geste.

— Navré, je crains ne pas pouvoir vous aider. Je n’ai vu personne par ici.

— Pt'-être que si. T’aurais pas vu un type louche dans les parages, avec un fusil. Comme c'que tu viens d’enterrer sous la neige ?

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