Interrogations (***)

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Toujours pas de réseau ! constata Vivi, mi-affligée, mi-colérique. À son réveil, son premier réflexe avait été de prendre son téléphone, par habitude, plutôt que pour vérifier si sa mère avait essayé de la joindre. Elle trouvait de plus en plus énervante cette coupure du monde extérieur. Elle aurait même pu trouver cela inquiétant si elle n'avait pas entendu l'orage souffler. L'explication d'une antenne relais n'ayant pas supportée la tempête aurait pu lui convenir, du moins pendant la première heure.

Puis, l'ennui, la faim et l'absence de visite de son père ou de Charlotte, mirent en marche son imagination. Elle réfléchissait, elle ne captait plus depuis la veille. Était-ce depuis l'arrivée de Charlotte ? Elle n'en avait pas la certitude, mais cela devenait plausible. Elle ragea d'avoir lâché ses gadgets connectés pour regarder un stupide film, une comédie romantique, qui plus est !

Elle consulta à nouveau son téléphone, pour confirmer, comme si elle avait formulé une petite prière qui le ferait fonctionner comme par magie avant de jeter la pierre sur la fameuse Charlotte. Toujours rien. Elle songea aux effets d'un brouilleur. Il n'y a pas si longtemps, elle avait essayé de s'en procurer sur internet. Son idée ? Provoquer un petit chaos parmi ses camarades, tous aussi accros qu'elle à leur smartphone, tout comme ses professeurs ou les surveillants. Que feraient-ils soudain privés de leur joujou ? Hélas, sa mère était devenue plus prudente avec sa carte bancaire.

Ironiquement, elle goûtait à l'instant même l'horreur d'une telle punition.

Agacée d'attendre qu'on vienne la voir, elle décida de prendre ses béquilles, monter et tirer du lit les tourtereaux. Lorsqu'elle sortit de la chambre du sous-sol et se retrouva dans le couloir, elle entendit le bruit d'un petit moteur. En une seconde, ses soupçons s'envolèrent et elle fut rassurée. À coup sûr son père était parti chercher des vivres, pensa-t-elle, le goût infect des Corn flakes avalés la veille encore en bouche. Elle appela son père, Charlotte, quelqu'un. Pas de réponse.

Elle se déplaça jusqu'en bas de l'escalier et supputa que si son père avait pris la voiture pour chercher le petit déjeuner, Charlotte dormait certainement. À quoi bon monter ? Elle préféra attendre et revenir dans la chambre ranger du mieux qu'elle pouvait ; leur départ était imminent, vu qu'il avait déjà été retardé. Elle voyait déjà son père lui reprocher le désordre.

L'attente lui parut anormalement longue. Elle consultait continuellement son téléphone portable, pas à la recherche des barres indiquant la qualité du réseau, mais pour regarder l'heure. Ce silence, ce départ matinal lui semblaient de plus en plus suspects. Alors, elle reprit ses béquilles et remonta péniblement.

Arrivée au sommet de l'escalier, elle poussa la porte de la cuisine et trouva le séjour vide, les volets ouverts. À travers la baie vitrée elle apercevait un ciel dégagé et le sommet du pic de Mehlsack majestueusement éclairé par les rayons d'un soleil levant. En s'avançant vers l'entrée, elle remarqua par la fenêtre le 4x4 dans lequel ils étaient arrivés. Ses yeux s'écarquillèrent, elle creusa dans ses souvenirs. Avait-elle entendu le bruit du moteur ? Elle n'aurait pas pu le louper et elle était incapable de se rappeler si la veille elle avait entendu un autre véhicule. Quoi qu'il en soit, ce silence lui parut suspect. Craintive, elle appela à nouveau son père, puis avança vers les portes des chambres qu'elle ouvrit sans ménagement.

— Ah ! Te voilà ! s'écria-t-elle le retrouvant placidement endormi.

Sa voix n'était pas emplie de reproches. Vivi était tellement contente de retrouver son père qu'elle ne s'étonna pas de l'absence de Charlotte.

— Hop ! Debout ! fit-elle en s'asseyant au pied du lit tandis qu'elle consultait l'heure sur son smartphone.

Dix heures. Cette grasse matinée ne lui ressemblait pas, ce sommeil profond non plus. D'ordinaire le moindre bruit l'alertait, surtout les fois où elle avait essayé de fouiller dans son portefeuille. Justement, que faisait ce dernier sur la table de chevet à côté d'une barre chocolatée sans emballage ? Elle n'osa pas imaginer le pourquoi ni le comment de la friandise, mais elle en déduisit que cette Charlotte n'était peut être pas celle qu'elle prétendait. Pire encore, elle s'était grassement payé ses services d'une nuit, cela lui parut évident. Elle était donc venue avec son propre véhicule, se convainquit-elle.

La jeune fille jeta un coup d’œil alternativement vers son père et le portefeuille. Sa curiosité l'emportant, elle oublia sa situation et Charlotte. Elle avait une occasion en or pour fouiller, voire prendre un billet ou deux... s'il en restait.

Ce portefeuille lui rappelait des temps bien enfouis dans sa mémoire. Une époque où elle se sentait à l'abri dans une famille aimante. Elle n'arrivait même pas à croire qu'à un moment elle ait pu être si proche de sa mère, ou qu'elle eût été souriante, complice. Elle se souvint d'une date importante, dix ans plus tôt. « Trente ans, ça se fête ! On va lui faire un cadeau ensemble » avait proposé sa mère. Vivi avait fait un dessin où elle avait tenté de représenter le travail de son père, mais Kirsten avait été un peu horrifiée par des bonshommes sanguinolants aux crânes ouverts. Ce fut l'une des premières fois où elle lui avait parlé d'art, de la photographie. Ensemble, elles allaient en faire une, immortaliser leur plus beau sourire sur un beau papier noir et blanc texturé. Le jour même, elle avait accompagné sa mère chercher un portefeuille en cuir noir, comme celui posé sur la table de nuit. En guise de surprise, elle y avait glissé la photo à l'intérieur.

Était-ce le même ? Elle s'en empara, l'ouvrit, déplia les rabats comme un enfant arrache délicatement l'emballage d'un cadeau d'anniversaire. Un petit sourire se dessina sur son visage, puis un geste d'amertume envahit ses traits.

L'espace d'un instant, Vivi avait été touchée de se revoir enfant, de revivre ce moment de connivence et d'amour. Puis, la réalité, la haine vint la frapper de plein fouet. L'incompréhension. Comment pouvait-il garder la photo de celle qui l'avait abandonné ? Cette sangsue, cette vipère qu'elle avait pour mère. Découvrir qu'il était encore capable de la garder près de lui, au même titre qu'elle, sa fille, lui fit perdre le peu de respect et d'affection qui lui restaient pour lui. Pitoyable.

Elle avait oublié le chalet, l'absence de réseau, cet étonnant séjour à la montagne et bouillonnait d'une seule envie : hurler, crier, le réveiller pour lui rappeler pour la énième fois que cette garce l'avait plaqué. Furieuse, elle contempla la photo, tentée de la détruire. Puis, sa contemplation devint admiration. La lumière, le grain, la texture. Elle était trop belle ! Elle ne pouvait pas l'abîmer. Elle observa les yeux de sa mère, elle ne l'avait jamais vue aussi belle, aussi radieuse, l'éclat de ses pupilles semblait vouloir exprimer quelque chose. Comme celui qui s'apprête à annoncer une nouvelle.

— Vivi !

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