* Sparring partner *

3 minutes de lecture

Innsbruck, Autriche, octobre 1994

Plusieurs jours s'étaient écoulés avant que Kirsten ne se décidât à revoir son sauveur.

Ce jour-là, juste après son agression, elle avait connu des bras lui apportant un soutien et une chaleur qu’elle aurait aimé conserver à vie. Cependant, elle avait préféré se fermer au monde. Elle n'arrêtait pas de se blâmer d'avoir été si stupide.

D'abord compréhensifs, puis inquiets, ses colocataires avaient voulu lui faire reprendre goût à la vie, la motiver à sortir, à s'amuser. Ils lui parlaient de ce garçon qui venait plusieurs fois par semaine demander de ses nouvelles, pour savoir si elle se portait bien. Son sauveur.

Non. Elle n'avait pas envie de le revoir non plus, ce témoin de sa stupidité, de sa fragilité. Mais en même temps, elle ne cessait de penser à lui.

Elle le retrouva, avec stupéfaction, lorsque ses colocataires lui firent la mauvaise blague de l'inviter à leur soirée jeu de rôle. In extremis, elle avait réussi à la transformer en une simple soirée jeu de société, de peur qu'il la prenne pour une débile. Requête à laquelle les autres avaient accédé de bon gré, même si l'invité ne semblait pas opposé à découvrir L'appel de Chtulhu. Elle préféra quelque chose de plus terne, qui n'attirerait pas son attention sur elle. Mais au cours de la soirée, elle réalisa qu'il ne regardait qu'elle. Et elle, elle ignorait comment réagir.

Le groupe se reporta sur un jeu de stratégie quelconque. Revancharde, Magda, l'une des colocataires choisit en fond sonore la compilation musicale de Kirsten. Belle vengeance, car cette dernière ressentit que cela dévoilerait plus sa personnalité que d'avoir accepté le jeu de rôles.

Le garçon s'appelait Karl, ne parlait pas beaucoup et était aussi largué qu'elle sur Risk, mais il n'était pas là pour envahir l'Europe ou établir des alliances avec d'autres pays, non. Il était là pour la voir, elle. Elle avait ressenti ses œillades, son attention braquée sur elle et demeurait anxieuse quant à la suite logique. Tout ce monde autour d'eux semblait les ignorer, trop absorbés par le jeu. En réalité, ils patientaient dans l'attente de ce moment où leurs regards étincelants se croiseraient et déclencheraient le feu d'artifice. Car l'électricité était palpable.

Timide, elle ne levait pas les yeux, ou l'évitait autant que possible. Elle n'affichait que des sourires gentils, se concentrant sur la musique. Spécialement celle-là. Cette chanson qui la transcendait à chaque fois. Celle qui la faisait tout arrêter pour se laisser porter par ces notes du piano et la voix rocailleuse de Paolo Conte. Elle fermait les yeux, balançait la tête au rythme de la musique et son corps avait envie de danser. Il contempla ce spectacle où il la vit heureuse, confiante, s'abandonner à cette mélodie sensuelle.

— Elle adore cette chanson ! lança Magda.

Arrachée de sa transe, elle ouvrit les yeux et découvrit une paire d'iris ozone la fixant. Elle frémit, non pas à cause de ces notes du piano ni de ces paroles italiennes qu'elle ne comprenait pas.

— Ça fait vieillot ! se moqua un autre.

En temps normal, elle aurait réagi différemment pour défendre ses goûts ; mais là, elle avait mieux à faire : répondre à ce regard par un sourire.

— Elle dit que ça lui donne envie de danser, riposta son amie, sans imaginer les conséquences.

Leur invité se leva et tendit la main à Kirsten, qui, pour une fois, ignora le regard des autres et se laissa porter par cette petite folie. L'assemblée assista à la scène, ébahie. L'un d'entre eux, qu'un bon coup de coude stoppa net, allait lancer un cri de surprise. La colocataire et amie de la jeune fille leur fit signe de se taire et de continuer leur jeu comme si de rien n'était. À ses yeux, Kirsten était en bonne voie de guérison.

Annotations

Recommandations

Astrée Argol
Venue s’enfermer dans un studio miteux, Léonore pensait échapper aux tourments du quotidien et à ses meilleurs ennemis : les autres. Pourtant, quelques minutes d’absence suffisent à faire basculer sa vie si bien réglée.
Où est Mona ? Qui est Mona ? Deux questions qu’elle n’aurait jamais dû se poser.

Premier jet en construction d'un récit que je qualifierais de "thriller psychologique".
181
299
336
92
Parker
Le quotidien d'un psy qui en a marre.
277
545
332
51
....
Franck Bassa, lieutenant au Département des violences domestiques, se voit confier l'enquête sur un meurtre au SNOLAB, le fameux détecteur de neutrinos.
Bientôt traqué par une multinationale obscure, il va plonger dans un gouffre insoupçonné au fond duquel s'imbriquent un antique physicien, un problème mathématique encore irrésolu et les engrenages de notre intelligence. Décidé à protéger un jeune garçon subitement devenu surdoué, il va peut-être lever le voile sur un des plus lourds secrets de l'histoire.
76
136
380
312

Vous aimez lire Gigi Fro ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0