Where is my mind

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Quelque part dans la montagne, Lech, 8 février 2012

Une folie ! Il le savait. Il commettait une folie, mais une folie dont il se sentait capable. Voilà ce qui lui paraissait le plus inquiétant.

Karl était parti du chalet pour une heure de marche, tout au plus. Le temps suffisant pour atteindre le point culminant, là où le lendemain, il devrait abattre un homme. D'après la consigne, il devait tirer sur un skieur freeride déposé sur la cime du Mehlsak en hélicoptère. Ce scénario de mauvais film lui parut surréaliste, tout comme la description précise de sa cible : il porterait un bonnet rouge.

Pour l'instant, il ne savait que penser de sa situation. Ne rien faire et rester auprès de sa fille serait aussi dangereux que de la laisser seule et de partir dans cette quête absurde. « Où ai-je la tête ? », se demanda-t-il, tout comme le titre de la chanson qu'il écoutait dans sa playlist. Il se mit en route comme s'il partait pour une séance d'entraînement, il devait le voir comme ça : de l'entraînement. Un peu d'exercice pour souffler, évacuer l'angoisse dissimulée pour sa fille. Penser à elle, aussi bien qu'à sa sécurité. À elle, à leur relation qui ne cessait de se dégrader. Les femmes savent creuser des brèches impossibles à remblayer. Celle qui l'avait séparé de son ex-épouse se reproduisait dans ses rapports avec Vivi, comme si la fissure de leur couple résonnait dans leur fille. Un mal être que ni lui ni Kirsten n'avaient réussi à détecter ni endiguer. Seule consolation ? Si son attitude était due à l'adolescence, cela s'estomperait avec le temps. D'ici là, quelle serait la profondeur de la fracture ?

Au rythme de la musique des Pixies, ses pensées revinrent à l'instant présent. Il consulta sa boussole et son plan, puis confirma sa position avec le GPS. D'autres questions l'assaillirent : comment ce Parker savait-il qu'il pourrait se débrouiller ? L'avait-il choisi au hasard ? Qu'avait-il fait pour qu'il le repère parmi tous les pigeons capables d'accomplir cette tâche ? Le nom d'Éva revenait sans cesse dans son esprit. Il y avait un lien, forcément.

Penser à elle, l'associer à son ressenti du moment, lui procura une sensation de liberté. La montagne, le grand air, il se sentait revivre ; un peu comme ce qu'il avait éprouvé lors de sa première rencontre avec la journaliste.

Egaré dans ses réflexions, il consulta sa montre. Il avait déjà perdu suffisamment de temps. Il avait bien fait de partir en repérage. Le lendemain, à seize heures, il accomplirait la tâche et rentrerait à Vienne, avec l'intime conviction que, quelle que soit l'issue du tir, de toute façon il signait un pacte avec le diable. En cas d'échec, y aurait-il des représailles ? Dans l'éventualité d'une réussite, lui demanderait-on à nouveau le même genre de services ?

En arrivant au point désigné sur sa carte, une petite cabane en pierres sèches, Karl soupira. Il admira le sommet du Mehlsack et tenta de visualiser la route que sa cible pourrait poursuivre. Pourquoi cette mise en scène ? se demandait-il. Qui était-ce pour vouloir l'atteindre de cette manière ?

Il identifia un point de repère, un panneau signalant une crevasse. Parfait pour ralentir les skieurs ; à présent elle ferait office de cible d'essai. Il confirmerait le parcours emprunté par les skieurs, car une prochaine sortie d'héliski était programmée ce jour-là, il avait pris soin de se renseigner dans le magasin où il avait pris son équipement. Malgré le retard, il lui restait une dizaine de minutes avant l'arrivée de l'hélicoptère ; il profiterait du bruit pour voir s'il était capable d'atteindre le panneau depuis une si longue distance. Et ne pas échouer le lendemain. Un tir, pas un meurtre. « Penser cible », se répétait-il comme une litanie, afin d'éloigner toute question éthique ou morale.

Debout, il prit la carabine, et se mit en position. Il y a des gestes qui ne s'oublient pas, pensait-il en souvenir de ses années biathlon ; il ajusta la lunette et visa le panneau, longuement, confiant. Pour s'en assurer, il lui fallait tester un tir isolé sans attirer l'attention des éventuels randonneurs ou autres hors pisteurs autour. S'il se faisait remarquer, sa tâche du lendemain serait compromise. Raison de plus pour profiter de la présence de l'hélicoptère pour camoufler le bruit. Le lendemain il n'aurait pas cette chance.

Entre temps, il parcourut des yeux la falaise, examinant les cabanes en pierre sèche se succédant à une distance régulière. À vue d'œil, il trouva que celle en aval lui permettrait de gagner quelques centaines de mètres, une distance non négligeable, d'après lui. Il consulta sa montre ; s'il ne voulait pas rater son créneau, il lui restait très peu de temps pour atteindre l'autre monticule.

Il prit le pari et glissa dans cette direction ; tandis que dans le lointain le bruit caractéristique des hélices retentissait. L'appareil s'approchait de sa destination. Plus vite que lui de la cabane. « Mauvaise idée », se dit-il en fonçant. Dès qu'il eut atteint le monticule, il tira sur le panneau une première fois, debout. Il sut qu'il l'avait raté, trop précipité, sa respiration encore trop rapide pour stabiliser la mire. Il gagnerait en précision en position allongée. Il tira encore à deux reprises tandis que l'appareil atterrissait au sommet. Karl posa la carabine, attrapa ses jumelles et scruta le panneau pour découvrir un résultat décevant : un seul projectile avait vraiment touché sa cible. L'autre avait dû l'érafler.

Finalement un échec dû à son manque de préparation, conscient qu'avoir changé d'emplacement n'était pas une très bonne idée. De toute façon, cela n'augurait rien de bon pour le lendemain. Il se releva, rangea les jumelles dans son sac, balaya la neige sur son ventre et remarqua, surpris, deux randonneurs au loin. Pourtant le type dans le magasin lui avait dit que cette route était peu fréquentée en hiver.

Maintenant, il comprenait mieux pourquoi on lui avait marqué l'endroit du tir dans ses consignes.

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