12 - Au chaud (Part. 1)

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Ses mains étaient si près des flammes que la chaleur en était presque insoutenable. À côté de lui, Cenelle tremblait toujours. Il avisa ses lèvres bleuies, ses cheveux gouttant sur les pierres noircies du foyer, sa gorge parsemée de brûlures et de marques rouges, ses yeux auxquels le feu donnait une couleur irréelle.
Elle les avait conduis à l'abri. Elle avait retrouvé son chemin dans le noir, aidée par les aiguilles de sapins et les épines des ronces qui lui indiquaient douloureusement qu'elle quittait le sentier lorsqu'elle déviait de sa trajectoire. Enfin des fenêtres baignées de lumière avaient jailli devant eux, plus providentielles qu'un phare guidant un navire en détresse.


~


Six-Sources avait des allures de petite ville malgré son modeste millier d'habitants. Au cœur du royaume, entouré de majestueuses voisines telles Dorentice ou Cordillia la Flamboyante, il n'aurait guère suscité plus d'attrait qu'un simple village où aucun noble n'aurait daigné poser l'ombre d'une poulaine.
Ici aux confins du Morensac, duché reculé de l'extrême nord-est du territoire, le bourg comptait parmi les communes les plus riches et possédait son propre temple, dont les façades caractéristiques en demi-cercle avaient remplacé le clocher d'une église depuis longtemps tombée en ruines. Les hauts quartiers abritaient un manoir où le duc venait séjourner lorsqu'il conviait comtes et barons à ses parties de chasse.

Cenelle les avait guidés dans les ruelles malodorantes des bas quartiers jusqu'à une taverne dont les vitres étaient trop crasseuses pour leur permettre d'en distinguer l'intérieur. Lorsque le tavernier, à la vue de leur piètre allure et de leur maigre bourse, leur avait annoncé qu'ils devraient choisir entre le gîte et le couvert, leurs corps transis proches de l'hypothermie avaient opté pour la soupe chaude et le feu. L'homme aux joues violacées leur avait promis un coin d'écurie en échange de quelques breloques et du sac de noix. Ils s'étaient faufilés entre les tables et avaient retiré leurs manteaux lourds de pluie glacée, qu'ils avaient essoré dans la rigole où pissaient et vomissaient les hommes pas assez comateux pour se faire dessus mais trop ivres pour aller jusque dehors.
Ils avaient dédaigné les bancs collants et tachés de graisse, de bière et de la Main savait quoi d'autre, pour s'accroupir au coin de l'âtre où ils sentaient, avec une douloureuse acuité, leurs doigts et leurs orteils reprendre vie.
Le bouillon insipide mais brûlant, dans lequel flottaient quelques misérables épluchures de navets et couennes de lard, acheva de les réchauffer. La miche de pain rassi qui l'accompagnait les sustenta suffisamment pour faire taire leurs estomacs pour la nuit. Ils n'osèrent échanger un mot à propos de l'attaque qui avait failli leur coûter la vie, trop d'oreilles indiscrètes, de regards appuyés lorgnant sur leur accoutrement atypique les rendait plus méfiants qu'ils n'étaient déjà. Régulièrement ils jetaient à tour de rôle un regard dans la salle, guettant une cape noire, un visage malveillant, une attention trop soutenue à leur endroit. Cependant passé la surprise, l'étonnement quant à ces deux drôles de voyageurs fut de courte durée, rapidement supplanté par l'intérêt pour le ménestrel qui avait pris place sur un tabouret, et qui chauffait son public avec quelques blagues salaces.
Bientôt la salle reprenait en chœur les couplets de Combien de jupons et terminait chaque refrain par une gorgée de bière et un rot sonore. Une conversation attira l'attention de Cenelle. Trois hommes assis à une table près de l'âtre haussaient la voix pour couvrir les chants approximatifs de leurs voisins.

— … z'ont tout pris, j'te dis ! Elle a tout juste eu le temps d'se sauver avec ses mouflets ! C'est mon cousin qui les a récupérés, les pieds en sang et la Main à leurs trousses ! Il les a planqués dans sa grange jusqu'à ce qu'ils abandonnent les recherches.
— Elle tient pas d'bout ton histoire ! Qu'est-ce qu'y z'ont à voir là d'dans, les capuchons blancs ? C'est le duc qui réquisitionne là-bas pour la guerre ! La Main en a rien à faire qu'un gars déserte ou pas !
— C'est comme j'te l'dis pourtant ! C'est les prêtres qui sont venus le chercher ! Et comme y s'est pas laissé faire, ils ont sorti le grand jeu d'leur chasse aux sorcières et tout mis sans d'ssus d'ssous dans la ferme pour chercher des trucs de magie noire !

Le troisième homme cracha par terre.

— Et tu peux être sûr que si y z'ont rien trouvé, y z'y ont mis des preuves eux-mêmes !

Les deux autres acquiescèrent et burent une gorgée de bière en silence.

— Et lui, y z'en ont fait quoi ?
— L'ont emmené pardi ! Chais pas s'il a fini à la guerre ou sur l'échafaud, mais sa ferme a été réquisitionnée, et ses marmots sont recherchés, rapport à leurs discours comme quoi la sorcellerie se transmets à la descendance...
— Tu verras, bientôt y vont v'nir nous chercher jusque là...
— Attends voir qu'les autres se soyent fait embrocher d'abord ! Le duc a pas l'air pressé d'mettre les deux souliers dans la bataille !
— Pis quoi, j'le comprends, qu'est-ce qu'il a à y gagner le nobliau de Troufion-les-Cannettes ? Sa Majesté not' saligaud de roi sait même pas qu'il existe !
— Ça pour sûr, que l'royaume ou qu'les envahisseurs gagnent, c'est pas not' pauv' duc qui touch'ra le péage des portes !

Ils s'esclaffèrent, firent tinter leurs choppes, et burent encore.
Cenelle cessa de suivre la conversation, qui dévia sur « le saligaud de roi » et l'endroit où il pouvait mettre ses taxes faramineuses.

La salle se vidait peu à peu, les rires gras se muaient en ronflements sonores, l'odeur de la sueur se mêlait à celle de l'alcool, l'air saturé de fumée froide piquait les yeux et la gorge. Cenelle et son compagnon tombaient de fatigue, mais répugnaient à quitter la chaleur du feu. Leurs vêtements étaient encore humides voire trempés par endroits : même à l'abri sous un toit, le froid les saisirait vite à nouveau, et il était hors de question de faire un feu au milieu du foin.

Les derniers client sortaient en titubant lorsque le patron annonça qu'il souhaitait fermer boutique. Les deux jeunes gens quittèrent le coin de l'âtre à contre-cœur et gagnèrent au pas de course l'abri de l'écurie. La pluie oblique et battante avait de nouveau trempé leurs manteaux, qu'ils suspendirent à un clou avec le maigre espoir qu'ils seraient relativement secs le lendemain matin. Le tavernier leur avait dit de se trouver un box vide, mais craignant une nouvelle attaque, aucun d'entre eux ne se sentait en sécurité dans les étroits compartiments aux cloisons trop hautes et à la vue trop réduite. Ils grimpèrent dans la réserve de foin en prenant soin de monter l'échelle avec eux, maigre protection et piètre réconfort.
Profitant de la chaleur des chevaux et protégés des courants d'air par l'énorme tas d'herbes sèches et odorantes, ils trouvèrent l'endroit fort acceptable, et probablement aussi salubre et confortable que les chambres miteuses que leur proposait le tavernier. Ils n'osèrent retirer que leurs bottes, leurs vêtements sécheraient sur eux.

Tandis qu'ils se préparaient un nid chacun dans un coin, l'homme n'y tint plus et demanda :

— Qui étaient-ils ?

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