11 - Compagnie

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Les premières gouttes d'une pluie fine s'écrasaient sur le sol sec tandis qu'ils atteignaient le fond de la vallée. Une voûte anthracite s'était formée au-dessus de leurs têtes, charriée par un vent froid dont les mugissements se mêlaient à l'écho d'un orage en approche.

Leur dernière journée de marche en direction de Six-Sources s'achevait dans le silence. Cenelle ne sortait que rarement de son mutisme, hâtant le pas afin qu'ils gagnent la ville le plus rapidement possible. Ils avaient rejoint un chemin plus large emprunté par les chariots ralliant la baronnie voisine. Il longeait la rivière qui courait au fond du vallon et qu'un pont de pierre devait enjamber un peu plus loin, leur permettant de bifurquer en direction du plus gros bourg du duché.

Cenelle sentait le froid l'envahir alors que le jour déclinait et que la pluie tombait de plus en plus fort.
Je ne connaîtrai jamais son nom, se surprit-elle à penser alors que ses yeux se posaient sur les cheveux d'ébène du jeune homme qui marchait à présent devant elle. Pourquoi était-ce si difficile ? Comment pouvait-elle à la fois avoir hâte qu'ils se séparent, et désespérément envie qu'ils continuent le voyage ensemble ?

Ils arrivèrent enfin en vue du pont, et il se retourna, l'interrogeant du regard pour s'assurer que c'était bien celui qu'ils devaient emprunter. Elle acquiesça et ils s'engagèrent sur les pavés côte à côte.
Elle eut l'impression de franchir une frontière invisible alors qu'ils dépassaient les eaux tumultueuses du cours d'eau. Ils étaient toujours dans le duché de Morensac mais quittaient définitivement le coin sauvage et la forêt qui les avait réunis, pour gagner une contrée beaucoup plus peuplée.
Il se racla la gorge, comme chaque fois qu'il hésitait à prendre la parole, et dégagea le tissu des bracelets de fer qui pendaient à sa ceinture.

— Vous croyez que je pourrais les vendre aussi ?

Elle haussa les épaules.

— Tout se vend... Dans quel état sont-ils ?

Il en décrocha un, non sans mal, et le lui tendit.
Ils s'étaient éloignés de la rivière et suivaient un petit sentier qui serpentait entre les sapins et les épicéas. Le bourg n'était plus très loin. La pluie, le vent et le crépuscule réduisaient drastiquement leur vision. Elle s'approcha et se mit dos au vent pour examiner le lourd bracelet. Il se fermait d'une étrange façon : une fois clipsé il n'y avait aucune serrure pour le rouvrir. Un anneau y était soudé et permettait sans doutes d'y fixer une chaîne. Le métal était rongé par la rouille, mais Cenelle lui trouva une drôle de couleur. Elle l'approcha de son visage pour le sentir, et vit les veines ambrées qui parcouraient l'intérieur du cercle de fer. L'odeur non plus ne trompait pas. Du cuivre.
Elle porta machinalement la main à son fouet dont certains anneaux cuivrés avaient été ajoutés aux maillons de fer.
Elle tourna le bracelet dans tous les sens, et sentit un petit creux près de l'ouverture. Elle l'examina de plus près, écarquilla les yeux, et le laissa tomber à terre.

Aussitôt son fouet et son poignard furent brandis entre elle et cet homme dont elle ne savait rien.

~

— Quoi !? dit-il bêtement en regardant alternativement le bracelet et la lame pointée dans sa direction.

Au-dessus de leurs têtes, invisibles dans les résineux, les corbeaux s'agitèrent, lançant de longs cris ponctuant le martellement régulier de la pluie.

— Qui êtes-vous vraiment ? hurla-t-elle pour couvrir le vacarme des oiseaux et de l'eau.
— Je vous l'ai dit, je ne m'en souviens pas !
— Menteur ! cracha-t-elle en shootant dans le bracelet qui vint rouler à ses pieds.

Ce mot résonna comme une insulte, le doute le submergea. Pour une raison qu'il ignorait, elle disait la vérité. Du moins, elle était convaincue qu'elle disait la vérité.

Les croassements s'intensifièrent. Des corbeaux vinrent les frôler, voler en cercle autour d'eux, avant de retourner sur les arbres avant de les frôler à nouveau.
Son crâne était sur le point d'exploser, mais sa blessure n'y était pour rien. Il entendait, lointaine, la voix de Cenelle qui lui répétait « Qui êtes-vous ? » « Dites-moi qui vous êtes ! »
Il résistait depuis trop longtemps déjà aux coups de becs qui toquaient à la porte de son esprit. À bout de douleur il lâcha prise, et ils entrèrent. Une cacophonie envahissante le fit tomber à genoux. Les corbeaux lui parlaient. Il ne comprenait pas ce qu'ils disaient, mais il était pris d'assaut par des émotions qui n'étaient pas les siennes, submergé par une volonté guidant toute entière son attention sur les cris des oiseaux agglutinés autour de lui.
"Danger ! Sauve-toi ! Tu es en danger !"

Incrédule, il leva les yeux sur Cenelle qui le menaçait toujours de son poignard, mais dont les yeux exprimaient plus de détresse que d'agressivité.
"Danger ! Sauve-toi ! Tu es en danger !"

— Je ne sais pas, je le jure !

Elle fit un pas vers lui, fit claquer son fouet à quelques pouces de sa tête.
"Danger ! Sauve-toi ! Tu es en danger !"

— Menteur ! C'est la Main qui vous envoie !
— Qu-quoi ? Non ! Bien sûr que non !

Trop d'informations contradictoires se bousculaient dans sa tête, trop de voix, de pensées qui n'étaient pas les siennes, ou auraient dû l'être mais dont il ne se souvenait plus être le propriétaire.
Et dans ce flot de pensées informes surgissait une mise en garde qui l'alarmait.


Elle disait vrai.
Elle ne pouvait pas dire vrai.

"Danger ! Sauve-toi ! Tu es en danger !"

Il était en danger.
Elle ne lui ferait pas de mal.

"Danger ! Danger ! Sauve-toi !"

Il n'était pas un menteur.
C'était lui qui traquait les menteurs.

"Danger ! Danger !"

Trop, trop...
Il se prit la tête entre les mains et hurla.

Un choc lui fit perdre l'équilibre. Une forme noire était apparue de nulle part et s'était jetée sur Cenelle. Entremêlées, elles avaient roulé à terre jusqu'à lui. Dans un moment de panique, il crut qu'un démon les attaquait. Il s'attendit à voir deux yeux rouges fondre sur lui. Ce qu'il sentit contre ses jambes n'était qu'une étoffe sombre et ruisselante de pluie de laquelle s'échappait un grognement haineux tout ce qu'il y avait de plus humain. Des mains gantées autour du cou de Cenelle tentaient de l'étrangler. Il voulut lui porter secours mais un deuxième assaillant se jeta sur son dos et le fit basculer en avant. Son nez heurta le sol en un douloureux crac. Un bras passa sous son cou et serra. Aveuglé, incapable de se retourner ou de se relever, il suffoquait. Il essaya vainement de desserrer l'éreinte mortelle. L'air lui manquait. Ses forces l'abandonnaient.
Alors que sa conscience s'évaporait et avec elle son envie de lutter, il sentit fondre sur son agresseur l'assaut combiné de dizaines de becs et de griffes, déchirant étoffe, peau, chair.
La pression sur sa gorge se relâcha d'un coup. Il inspira bruyamment. Douloureusement. Les deux hommes avaient lâché prise et tentaient de s'enfuir, se débattant comme les corbeaux s'agitaient, hurlant comme les corbeaux riaient. Ils tournaient en rond, cherchaient à atteindre le couvert des sapins sans doute, mais revenaient en titubant près lui. Il regardait leurs visages tomber en lambeaux, fasciné. Leurs capes déchiquetées gisaient dans le sol boueux, remplacées par un habit de plumes luisantes dont ils ne parvenaient à se défaire. Ils cessèrent bientôt de hurler. Leurs corps tombèrent simultanément dans un bruit mat, aussitôt recouverts par les volatiles qui comptaient profiter de ce repas encore chaud.

Il la chercha du regard. Il avança jusqu'à elle à quatre pattes, incapable de se lever encore. Cenelle ne bougeait plus.

Non ! Non !

Il la releva contre lui pour la protéger de la pluie qui lui inondait le visage, lui tapota la joue. Est-ce qu'elle respirait toujours ? Oui ! Alors pourquoi ne se réveillait-elle pas ? Que devait-il faire ? Aller chercher de l'aide jusqu'au bourg ? L'emmener là-bas ?
Il ragea intérieurement face à son impuissance. Elle aurait su quoi faire !

— Réveille-toi ! supplia-t-il tout bas.

Il se sentit encore plus misérable. Il la maintint contre lui, lui tapotant les joues, lui parlant doucement. Le froid commençait à l'engourdir. Il réalisa tout à coup à quel point tout était silencieux : les corbeaux s'étaient tus. Ils avaient abandonné les cadavres et avaient disparu avec les dernières lueurs du jour.

Seul. Le vide au creux de son estomac le terrifia. Il fallait qu'elle se réveille. Il ne savait presque rien de Cenelle mais une certitude le frappa : c'était elle qu'il voulait apprendre à connaître, plus que lui-même. Son passé à elle, plus que le sien. Il fallait qu'elle se réveille.

Elle toussa. Elle cherchait l'air mais sa gorge refusait de le laisser entrer. Elle tira sur le col de son manteau, mais ce n'était pas lui qui faisait obstacle aux bouffées salutaires. Il leva un pan de sa veste devant elle pour faire écran à la pluie qui ne cessait de les harceler, la laissa se pencher en avant, tousser encore, se masser la gorge.
C'était tout ce qu'il pouvait faire, se dit-il. Rester près d'elle et la laisser faire.
De longues inspirations et expirations lui permirent de se calmer, de se détendre. Ses poumons se remplirent enfin. Il eut envie de la serrer contre lui. Lui prit la main simplement.

— Est-ce que ça va ?

Pour toute réponse elle serra sa main et tenta de se relever.

— Pas rester ici...

Sa gorge tuméfiée ne laissait échapper que des sons sifflants et rauques. Elle avait raison bien sûr. Ils étaient transis de froid, trempés jusqu'à la moelle, et avaient cruellement besoin d'un endroit sûr où passer la nuit.

~

Ils se mirent en route dans la pénombre, avec pour seuls repères les souvenirs de Cenelle, et l'espoir que les lumières de Six-Sources les guideraient bientôt.
Elle le laissa faire lorsqu'il passa son bras autour d'elle pour l'aider à marcher, mais elle n'oublia pas le poinçon qu'elle avait vu gravé dans le bracelet.
C'était celui de la Main Blanche.

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