Chapitre 1 - Premier jour

3 minutes de lecture

Je suis désormais seul. La pièce assombrie ne laisse dépasser qu'un filet de lumière blanche, venant tout droit de la machine.
Je suis désormais attaché à cette chose, et seules mes actions peuvent améliorer ma situation. Ou l'envenimer.
Je vais faire un premier choix, un premier pas vers cette drogue... cette drogue dirigeant les monarques de ces lieux.
Je vais commencer par choisir... ceci.

............

- Julie! Reviens là, s'il te plaît! Le bus va arriver!
- Oui, Sandy, j'arrive, j'ai oublié ma carte.
Pff... Julie, quelle idiote. Elle a encore oubliée sa carte là-bas, au risque de se faire prendre et emprisonner. Heureusement qu'elle est...
Qu'est-ce que c'est que ça?
Plein... plein de véhicules blindés... ils viennent là... mais pourquoi?
Pourquoi viennent-ils ici? Pourquoi ils sortent leurs armes, leurs bombes?
Pourquoi... Julie! Pourquoi ils emportent Julie?!
- Arrêtez, arrêtez! Elle n'a rien fait de mal! Relâchez-la!
Je cours vers elle... plus rien. Du noir complet, une douleur intense dans l'épaule. On m'a... on m'a tiré dessus... un attentat?...
Non... c'est le garde...

............

Sandy! Pourquoi! Pourquoi ils lui ont tiré dessus! Elle n'a rien fait!
- Non, Sandy! Sandy! SANDY!
Je hurle, inutilement. Ce n'est pas possible... ce n'est pas possible. Elle est juste évanouie, elle va bien, elle va se relever, elle va bien... elle...
- Tirez-lui une balle dans la tête, demanda un haut-gradé.
Sandy...
Pourquoi ils ont tiré sur Sandy... pourquoi ils ont... ils ont abattu Sandy...
C'est ma meilleure amie, presque ma sœur, la seule famille qu'il me reste... on m'a arraché à mes parents à ma naissance par la guerre, on m'a délaissée de l'orphelinat où je vivais... j'étais foutue, à la rue, sans amis, sans famille... et maintenant, je le suis de nouveau.
C'est... c'est horrible... j'en veux à ce type... qui lui a tiré une balle... au type qui l'a ordonné... et au type qui contrôle tout ça... qu'ils souffrent dans des éternelles souffrances... tous... TOUS.

............

Je dois obéir. Cette décision de demander un tir létal dans cette citoyenne, c'était la bonne décision.
J'étais obligé. Le code 705-2 du Central oblige d'écouter les ordres de la Machine.
"Capturez tous les criminels reconnus", qu'il disait. "Le moins de létalité possible demandée", qu'il disait.
L'ancien Administrateur a imposé la loi du meurtre en cas d'agression physique... ou verbale. J'obéis aux ordres. Je n'ai pas de morts sur la conscience.
- Central, le suspect est capturé. Je le met où, maintenant?
- 4-14, envoyez sur le secteur 6.
- Secteur 6? Mais...
- Secteur 6.
- 4-14, central. Terminé.
Le Secteur 6... l'Administrateur est un démon.

............

L'ordre a été lancé. Je ne pense pas qu'il y ai beaucoup de mal à cela.
Les criminels... il y a eu tant de voleurs, de tueurs... voire pire.
Je me sens bien. Aucun problème, aucun... aucun...
Je viens de remarquer les chiffres. Ces chiffres. Qui montent.
Ce n'est pas un compteur en microsecondes... c'est...
Le nombre d'arrêtés.
C'est... incroyable. Je ne savais pas qu'il existait tant d'êtres pouvant...

Je pense de façon aveugle. J'en ai la conviction.

Il n'y a pas eu qu'un seul être assis sur le trône de fer, mais bien des centaines à se revêtir de la couronne à sept broches...
Ce monde de serpents inflige un puissant venin que sont les lois permanentes. La loi du vol gouvernemental, la loi de la récolte tarifaire... tant de choses à voir, tant de choses à gérer.
Plusieurs centaines de lois. Plusieurs centaines de règles. Plusieurs centaines d'éléments.
Je n'ai pas eu le temps de voir le garde se faufiller entre les câbles vers moi, pour m'annoncer la fin de l'opération... je suppose.
Après tout, ça ne m'étonnerait pas: il arrête les criminels, comme les autres.
- L'opération est finie.
Le compteur se fixe, lentement. Il s'accroche à une limite imprononçable, inimaginable... impossible.
- Bien.

L'ordre avait été lancé. Je pensais qu'il n'y avait pas beaucoup de mal à cela.
Les criminels... il y avait tant d'innocents, de faux criminels... voire pire.
Je me sens mal. Je n'ai rien que des problèmes... rien que ça... rien que ça...
Je viens de remarquer ces chiffres. Qui descendent... qui descendent...
Ce n'est pas le nombre de plaintes, c'est...
Le nombre de vivants.

L'Administrateur est un monstre, un démon.
C'est vrai aussi pour moi.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Recommandations

Guillaume Novillo


    Un couple d’avirons filait comme un rêve sur l’eau du Guadalquivir. L’image double s’imprima dans sa rétine, mais son cœur fut tiré en arrière sur l’autre rive, vers le barrio Triana ; et il perdit jusqu’à l’idée des rameurs lorsqu’ils disparurent sous les arceaux du pont San Telmo. La Vierge l’avait appelé depuis la petite chapelle de Carmen dont la cloche sonnait clair sur une pile du pont voisin, celui d’Isabelle II ; et il se signa avant de reprendre son chemin. En face, les voitures roulaient au pas le long du paseo de Las Delicias. Il se laissa klaxonner et insulter entre les feux et les pare-chocs et rejoignit à petits bonds inégaux le trottoir opposé. Puis il tourna le long de la promenade et une autre fois à gauche. Il tenait du bout des doigts une petite valise en cuir de crocodile, ridiculement légère, qui sautillait à ses côtés comme un gosse mal élevé. Il était grand et mince, avec un visage olivâtre, des cheveux en ailes de corbeau que soulignaient quelques fils clairs plus ou moins gominés et des yeux verts qui semblaient peints et ne jamais ciller. Il avança du même pas glissant et coulé sur l’avenue Roma, dépassa les portails du PalazzoSan Telmo et l’immense parc fleuri du grand hôtel Alfonso XIII et se faufila comme l’ombre d’un poisson sous les feuilles des orangers.
    Tout le monde était joyeux, endimanché et trop occupé pour le voir. Les jeunes filles en robes et mantilles de dentelle étaient fines et joueuses dans leurs calèches et les garçons surexcités à force de les caresser des yeux jusqu’à vouloir les mordre entre les pompons de lantanas qui ornaient les chevaux d’attelage. Même les vieux qui somnolaient au pied des portes dans l’air du soir avaient l’air moins pressés d’en finir. Le passant s’éloigna du cortège. Son ombre s’affina contre la façade de l’église El Divino Salvador et s’épaissit sur la plaza Villasis. Après avoir tourné au coin de la calle Sierpes, son hôtel était là.
    Les rues s’étaient ranimées depuis longtemps quand il quitta le lit. Sa cuadrilla ne le rejoindrait qu’à l’après-midi. « El Buzón » était à part. L’endroit n’était pas, comme les tavernes ou cafés du centre, envahi d’étrangers et de journalistes à cette époque de l’année. Quelques célébrités y avaient leurs manies. Il y avait là-bas une affiche de lui, debout de trois-quarts avec l’épée dans la muleta. Elle était au sommet des escaliers qui descendaient. Il l’avait dédicacée avant qu’on ne la glisse sous la plaque de verre. Mais lorsqu’il allongea sa main brune et baguée sur le comptoir, il ne vit pas le cadre. A sa place, il y avait une affiche pour une bière citronnée. Un regard se fixa sur les bagues et la valise de crocodile d’un air ennuyé. Le Gitan se retourna sur les coudes et ses yeux déambulèrent le long des azulejos à la recherche d’une tête de sa connaissance. Mais il n’y avait là que d’insipides buveurs d’apéritifs et bouffeurs de lupin. Pour manger un morceau ? En bas.
    La voix de maître, mal timbrée, appartenait à un type pâle au front dégarni dont les yeux fuyants se dissimulaient derrière des demi-lunes. Quand il venait claquer son fric chez l’ancien taulier, il le gratifiait de tapes qui n’étaient pas qu’intéressées. C’était un amateur d’histoires sans queue ni tête à la gueule cuite qui s’y connaissait en matière de jambons, de taureaux et de vin noir plus que n’importe qui. C’était un ami. Son « Bacchus » ordinaire était un picrate qui donnait l’impression que les rues de Séville étaient toutes en pente, mais il n’était pas ruineux, et il servait magnifiquement le peu de choses qu’offrait sa carte. Mais cette chose en chemisette, qu’est-ce que c’était? Une tête de fenouil ? Vous attendez peut-être quelqu’un pour dîner ?
    Santino ne prit pas la peine de répliquer. Il avisa un écriteau à côté du fameux « ceux qui boivent mal payent d’avance » et s’engouffra dans les escaliers en tenant son chapeau de feutre devant lui. Une odeur âcre flottait sous les voûtes. On n’y voyait plus et l’air, s’il y en avait, piquait les yeux. Il salua d’un bref hola! et vit une multitude d’yeux s’allumer comme ceux de rats dans un renfoncement de la cave éclairé par un plafonnier clignotant. Hola, caballero !... Que tal estas ?
    C’était une voix rauque et pressante. Santino avait repéré une table isolée près d’une caisse de rioja. Il s’apprêtait à s’asseoir lorsque la voix de l’homme l’interpela de nouveau. Dis donc, l’ami ! Qu’est-ce que tu fiches ici, tu viens faire la quête ? Les troncs des églises mexicaines ne suffisent plus ?
    Le Gitan ne répondit pas mais resta sans faire un mouvement. Allez, Gitano, viens t’asseoir ici et saluer les vieux amis ! Faut que je te présente à la compagnie. Ca te dirait de descendre un verre de fino entre « gens de la haute » ? Juste un seul, alors !... ajouta une autre voix en ricanant. Un petit, rien qu’un petit... approuva la première. Un petit verre de rien pour fêter une grande chose !
    Cette fois, Santino l’avait reconnue. La main poilue agitait un corona et un nuage blanc au-dessus de sa tête. Des rires et des grondements de voix masculines se firent entendre. Ces gorges avaient l’air de se quereller et de s’amuser comme au fond d’une fosse mal fermée. Par ici !... N’aie pas peur, Gitanillo ! On ne tue personne, nous...
    Santino s’avança à tâtons vers la source de fumée jusqu’à sentir sous ses doigts le dos d’une chaise de chêne sombre. Elle était occupée par une jeune femme dont les boucles descendaient sur la peau dorée de ses épaules. C’est bien ici !... reprit la voix de gorge. Du premier coup ! Tu n’as pas perdu l’œil, on dirait, mon Gitan de Séville !
    Il ne distinguait pas bien les visages autour de la longue table. Celui qui pérorait était au milieu, entouré de ses « gens » et d’autres personnages plus ventrus et vénérables qu’il n’avait jamais vus. Approche voir que je te présente ma fiancée ! s’écria Federico en désignant la femme assise en face de lui comme s’il y avait eu un doute malgré l’absence d’autre convive du même sexe. Très honoré !... émit Santino. Très honoré, euh... Tu ne la connais pas !... Mais assieds-toi donc !...
    Le maestro parlait entre ses dents, avec un dédain maniéré, empreint de politesse, tandis que Santino se courbait légèrement pour tenter d’apercevoir le visage de la fiancée. C’est lui, ma beauté ! reprit Federico avec un geste de la main à destination du Gitan. Tu te souviens ? Je t’en ai parlé.
    La silencieuse ne semblait pas pressée de tourner les yeux vers le nouveau venu. Ses mains délicates, posées sur les couverts d’argent, étaient aussi inertes que celles des statues de la Vierge. Mais on sentait en elle une grande réserve de force et de paroles. Ses yeux étaient fixés sur la chaise, vide, à sa gauche, comme si elle prévenait une personne qu’elle seule voyait. Elle est très timide ! ironisa le fiancé. N’est-ce pas, Esmeralda, que tu es très timide... ? Je veux dire, pour ton âge... C’est de la sainteté, une telle timidité !
    Quelqu’un autour de la table s’esclaffa. Un autre réprima un sourire. Les autres se contentaient d’être là comme au cinéma, en tirant avec grâce sur leur corona ou leur « cigarette américaine ». Esmeralda ? Personne ne sait d’où elle vient. Elle-même n’en sait rien du tout. Ni ce qu’est devenue cette foutue bête poilue qu’elle trimbalait partout en arrivant ici. Mais ça n’est pas son vrai nom, mon rabouin ! Et je ne suis pas vraiment Quasimodo ! En vérité, elle s’appelle Lucia. Et elle est encore plus belle que la lumière du jour, tu sais. Si tu la voyais... Ah... Mais peu importe son vrai nom, puisqu’elle portera le mien dans une semaine ! Me voilà devant la Grande Porte, Gitano, tu vois... Plus possible de reculer... Lucia... ? répéta Santino. Oui ! D’après ce qu’on raconte... Dommage qu’il fasse si noir ici, sans ça tu dirais la même chose ! Les doigts du Gitan relâchèrent le dossier de la chaise mais son œil restait fasciné par le diamant sur l’annulaire de la jeune femme. Sublime, hein ? glapit Federico en devinant la pensée de l’autre. - Oui, oui... Je... Mais ne crois pas qu’elle soit mal élevée ! Hein ? Son éducation a coûté, tu peux en être sûr! Elle a des manières, tu sais... et des genres de goûts de reine. Pas d’une reine de feria, non... De vraie reine ! De reine céleste, tu sais. Elle a des aspirations, elle n’aime pas l’argent, ni les vaniteux et les bains de foule. Mais son petit péché, elle aime se faire désirer, tu comprends ? Eh ! Tourne-toi donc ! Dis bonjour à monsieur le rabouin, guapa ! Tu sais ce que je t’ai dit sur la façon de saluer des Gitans d’Espagne.
    Le maestro singea une embrassade avec son voisin tout en lui faisant les poches et en le délestant de son portefeuille. Ca n’empêche pas les bonnes manières... Embrasse-le, toi aussi ! Il ne mord pas ! plaisanta une voix. Exactement ! approuva le matador. Encantada, senior… finit par murmurer la fiancée en se forçant et en posant sa main sur le siège de l’absent à sa gauche. - Senior Rabouin !... compléta le voisin de Federico. A peu près ça... Ne t’inquiète pas, elle est nerveuse, elle attend quelqu’un ! Un autre invité... reprit énigmatiquement Federico. Bon dieu, d’une timidité ! Il paraît que c’est signe de noblesse, chez les saintes... Qu’est-ce que ça m’a coûté, sa fierté, tu sais !... Toutes les saintes sont vierges, comme on dit chez les Gitans... N’est-ce pas ? A moins que ça ne soit l’inverse. Bref, tu me comprends ! Lève donc ton verre avec nous, l’ami ! Lève-le haut ! Jusqu’aux cieux ! A l’Amour !
    Santino attrapa un petit verre ciselé rempli à ras bord de vin de Jerez qu’une main lui tendait. Sainte alliance en vue !... La lumière au bras de Federico Angel, matador de toros, ça n’est pas beau? Mes amis m’ont convaincu que j’étais assez vieux pour ça. A trente-cinq ans ! On n’est jamais trop vieux pour être heureux ! La lumière du Ciel sera mienne dimanche prochain... Ensuite... Mais en attendant ! continua le maestro en se levant de table pour attraper la main du Gitan et trinquer avec son vieil ami.
    Santino recula d’un pas en libérant sa main. Il avait tenté de ne pas renverser le contenu de son verre, mais c’était peine perdue. Vite ! Un autre verre pour mon ami ! Un autre ! Un autre verre pour El Gitano ! Le sien est déjà sifflé ! Je... n... non, merci, ça va. Je ne bois rien...
Des rires fusèrent. On lui remit un autre verre. Le Gitan continuait de reculer en tenant son verre de telle sorte que l’alcool ruisselait de ses doigts. Il ne boit plus, mais sa main tremble !... cria un autre convive en secouant sa main comme si elle était agitée de spasmes.
    D’autres à la table l’imitèrent en se donnant des coups de coude. Mais pas la fiancée, dont les épaules ne remuaient pas. Levons notre verre au fameux « El Gitano de Sevilla » ! Au dieu des Gitanos du Mexique ! Au meilleur ! A celui qui torée le mieux le dos tourné aux chiottes...
   Les cris et rires redoublaient. D’autres clients s’étaient mêlés à la fête avec des exclamations et des « palmas ». Certains étaient descendus du bar dans les marches pour voir ce qui se passait en bas. On se serait cru dans un tablao un soir de buleria. Santino se dirigeait dans l’obscurité en marchant sur ses talons. Aye ! El Gitano quitte l’arène sans son trophée !... cria quelqu’un d’une voix basse et ondulante de flamenco de Triana. Gitano ! Heu ! Heu ! Heu !... Gitano !... Heu ! Heu ! Heu ! Toro ! Toro ! Hé ! Hé ! Hé ! Sors, de là, toro ! Sors de là ! Ne va pas couper ta coleta avant de l’avoir tué !... cria Federico d’une voix avinée, le couteau en l’air. Pas avant de l’avoir tué, ton gros taureau d’Espagne, Gitano ! Jure-le ! Tue-le! Ici, ça ne sont pas des putains mexicaines. Si tu ne le tues pas, ton taureau, c’est moi qui le ferai... et juré, je couperai ta coleta !
3
5
28
55
Défi
Stéph Loup'tout
Je me souviens...
5
10
0
1
Nora Kervroëdan
Des fois je crie sur rien alors j'écris sur tout, je crie sur tout et j'écris sur rien. Dans ce rien, il y a toutes les questions et dans toutes les questions il y a des mots qui me disent moi. Exportés vers le blanc du papier, les maux se muent en mots. C'est une question de langage : comment dire le charabia d'un cerveau qui court trop souvent et ne marche pas assez ?
1
2
0
3

Vous aimez lire Chercheuse Pi ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0