Chapitre 5

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Comme promis, la voiture d’Aileen l’attendait devant l’entrée à 11 heures précises. Louise s’était levée de bonne grâce ce matin-là, contrairement à son habitude. Une fois apprêtée, elle s’était mise à tourner en rond dans l’un des salons du rez-de-chaussée, attendant impatiemment son amie. Quand elle entendit le klaxon ridicule, elle se précipita à l’extérieur.

Les deux amies s’étaient rendues au musée. Aileen avait pas mal de chose à faire et Louise avait eu tout le loisir de fouiner un peu partout parmi les étagères débordant d’ouvrages. La journée s’était déroulée sans événement notable mais les deux jeunes filles s’entendaient à merveille, discutant sans arrêt de tout et de rien.

-         Alors, demanda Louise, tu as un petit ami dans ce trou perdu ?

Aileen rougit, elle était tellement mignonne. Louise avait sans cesse l’impression de s’adresser à une enfant innocente et pleine de bonne humeur.

-         Je ne sais pas si on peut vraiment le qualifier de petit ami, répondit-elle, mais oui, je vois parfois un garçon. Je l’aime beaucoup, avoua-t-elle.

Bon d’accord, peut-être pas si innocente que ça, se dit Louise avec un sourire.

-         Raconte-moi tout ! exigeât-elle, je veux tous les détails.

Leur conversation aurait pu paraître un peu précoce, après tout ça ne faisait que quelques jours qu’elles se connaissaient… Mais elles partageaient déjà beaucoup de choses. C’était comme si elles étaient faites pour être amies. Aileen ne fut pas le moins du monde gênée par cette familiarité et s’empressa de répondre aux attentes de son interlocutrice.

-         En fait, c’est un garçon qui allait à l’école avec moi. On se connait depuis toujours mais il ne s’est jamais vraiment intéressé à moi tant qu’on était en cours. Moi, je t’avoue que je suis à ses pieds depuis … Oh, au moins depuis la maternelle. Mais depuis quelques temps, on se voit plus souvent avec un groupe d’amis et il m’a proposé un rendez-vous juste tous les deux.

-         Et quoi, lui demanda Louise, tu as accepté au moins ?

-         Oui, enfin… Je pense.

-         Tu penses ? Mais comment peux-tu ne pas en être sûre ? se moqua gentiment Louise.

Aileen joua nerveusement avec ses longs cheveux roux.

-         C’est que … Au début, j’ai dit oui, puis j’ai paniqué et j’ai commencé à inviter tous les autres…

-         Et tu as réussi à transformer ça en rendez-vous de groupe ? finit Louise à sa place.

-         Oui, c’est à peu près ça, avoua la rouquine.

Ce n’était pas étonnant qu’elle attire les garçons, pensa Louise. Sa nouvelle amie était vraiment jolie. Elle était tellement pétillante qu’elle devait attiser les foules.

-         D’ailleurs, ajouta l’intéressée, tu devrais venir aussi ! Quitte à faire une sortie de groupe autant que je ne sois pas la seule fille pour une fois.

Louise avait vu juste, son amie faisait des ravages entourée de tous ces garçons.

-         Pourquoi pas, répondit-elle. Que comptez-vous faire ?

-         On ne sait pas encore. Je sais que les garçons aimeraient aller visiter la tour d'Invergodon à quelques kilomètres d’ici dans les landes. Ça doit être à une ou deux heures de marche. Puis, ça te permettrait de visiter un peu.

Il n’en fallut pas plus pour la convaincre. La balade était prévue dans quatre jours. 

Elles passèrent le reste de la journée à bouquiner et à échanger des commentaires sur leurs lectures respectives. 

***

Louise regarda la petite voiture verte s’éloigner pour la troisième fois de la semaine. Elle fit signe de la main, sans être sûre que la conductrice le verrait, sans doute trop occupée à éviter de basculer par-dessus le pont qui menait au château. Aileen l’avait déposé plus tôt que les jours précédents car elle devait aller chercher son petit frère à l’école. Si bien qu’il faisait encore clair quand Louise arriva au château. Le soleil brillait encore et elle trouva l’idée de se balader dans le jardin fort intéressante.

Elle n’avait pas oublié le mystérieux inconnu. Elle avait posé quelques questions à Aileen sur un possible jardinier, mais la jeune fille n’en avait pas la moindre idée. Cora était une femme solitaire. Elle ne se mêlait pas beaucoup à la vie du village et si on la connaissait si bien, c’était uniquement grâce à son défunt mari. Sa tante avait hérité du château et d’une immense fortune qu’elle dépensait en voyage et en thermes de luxe. Ceci expliquait ses longues absences, avait pensé Louise quand elle avait appris l’information. Cela expliquait aussi pourquoi personne n’avait la moindre idée du personnel qu’elle employait. Le jardinier resterait un mystère, pour l’instant. Mais elle s’était promis d’interroger Cora à ce sujet.

Malgré cette résolution, sa curiosité était toujours piquée à vif et elle décida de se rendre au bord du lac, sur les traces de l’inconnu. Elle dut bien vite se rendre compte qu’il n'y avait pas de jardinier. Ou s’il y en avait un, il ferait bien de s’occuper de son travail au lieu de se baigner dans le loch. Le jardin était un vrai champ de bataille où s’affrontaient mauvaises herbes et chardons. Chacun voulait un peu plus de soleil que son adversaire. Louise crapahuta difficilement jusqu’au bord de l’eau. L’immensité bleue s’étendait à perte de vue, détonnant du ciel par la profondeur de son ton. Encore une fois, Louise était subjuguée par la beauté du paysage. Elle s’assit sur une pierre un peu plus grosse que les autres et se perdit dans la contemplation.

Soudain, un bruit attira son attention. On aurait dit le grincement désagréable d’un portail mal huilé secoué par le vent. Intriguée, elle se leva et suivit le bruit. Elle dut remonter un peu en amont de l’eau. Derrière les arbres du fond, sous un tas de ronces, une petite porte de métal rouillé s’agitait au gré du vent. La curiosité était décidément une seconde nature chez Louise et là où certains auraient rebroussé chemin, elle s’attela à libérer la porte et le passage pour découvrir ce qui se cachait derrière.

Et elle ne fut pas déçue. Derrière cette végétation si dense se trouvait un mur de pierres semblables à celles du château. Elle enjamba les vilaines plantes épineuses qui menaçaient de lui égratigner les chevilles.

Un vent plus fort se leva au moment où elle franchit la petite porte. Ses cheveux se mirent à virevolter dans tous les sens. Pourtant, elle n’eut pas froid. Au contraire, une fois que le vent eut fini d’agiter les branchages environnants, un doux soleil vint réchauffer la peau blanche de la demoiselle. Elle regarda autour d’elle, stupéfaite.

La végétation ne semblait pas aussi sauvage dans cette partie du jardin, entourée de hauts murs. L’herbe était certes plus haute que dans celui bien entretenu de ses parents, mais aucune ronce ne venait l’agresser. Elle pouvait progresser librement profitant de la douceur du soleil. Elle prit un long moment pour détailler tout ce qui s’étalait devant elle. De grandes statues de pierre blanche, sans doute du marbre, se dit-elle, s’élevaient au centre. Elle ne s’aperçut pas tout de suite qu’elle n’était pas seule.

 

Lorsqu’elle porta le regard vers le fond du petit domaine, elle ne put retenir un cri de surprise. Il était là. Le fameux jardinier. Il l’a dévisageait. Son regard noir la transperçait. Il était furieux. Pire que ça, il était fou de colère. Ses yeux lançaient des éclairs. En quelques mouvements fluides, il se retrouva devant elle, la toisant de toute sa hauteur. Il n’avait toujours pas dit un mot et Louise, elle, n’osait même pas respirer. Il fit un pas de plus en avant, menaçant. Sans doute pour la faire reculer mais Louise était toujours tétanisée.

Elle n’aurait su dire si c’était sa beauté qui la subjuguait ou sa colère insensée qui la terrifiait, mais elle ne pouvait détourner le regard.

-         Bon… Bonjour, balbutia-t-elle.

 

Il la toisa d’un regard encore plus noir. Elle fut surprise que cela fût encore possible. Elle n’avait qu’une envie, s’enfuir dans un trou de souris. Il était beaucoup plus grand qu’elle. 

-         Que faites-vous ici ? Demanda-t-il d’un ton dur sans prendre la peine de répondre à ses salutations. Vous n’avez rien à faire ici. Partez, cria-t-il presque.

Il avait des yeux d’un bleu envoûtant, on y lisait une fureur sans nom. Louise était toujours incapable de bouger.

-         Je ne voulais pas vous déranger, monsieur, je vous assure…

Il portait la même chemise blanche qu’elle avait aperçue quelques jours plus tôt. Et ce qui intrigua le plus la jeune fille, c’est qu’il portait un tartan. Un de ceux qu’elle avait vu dans les livres à la bibliothèque avec Aileen. Un tartan typique. Rouge écarlate et noir. Les muscles saillants de ses jambes étaient à découvert. Elle ne s’était pas trompée la première fois qu’elle l’avait vu. Il était plus que bien bâti. Il fallait absolument qu’elle arrête de le détailler, ça en devenait gênant.

-         Monsieur ? La coupa-t-il. Mais je suis le laird de ce domaine, je ne suis pas un monsieur, et vous n’avez rien à y faire ! Partez sur le champ.

La jeune fille ne comprenait rien. Suivant ce qu’Aileen lui avait raconté, les lairds n’existaient plus depuis la bataille de Culloden. Elle était certes intimidée, mais elle n’aimait pas beaucoup qu’on lui parle de la sorte. Après tout, elle était chez elle. C’était lui l’intrus.

 

-         Monsieur, commença-t-elle volontairement pour le narguer un peu, je vous signale que je suis la nièce de Cora McPhee. Ce château lui appartient ! C’est VOUS qui n’avez rien à faire ici.

 

Elle espérait que sa voix paraîtrait calme car son cœur tambourinait dans sa poitrine. Elle avait un don pour sembler sûre d’elle alors qu’au fond, elle se liquéfiait de peur. Mais elle ne supportait pas qu’on lui manque de respect.

 

L’homme parut décontenancé. Il la fixa un instant, toute trace de colère ayant disparu de son regard. Comme s’il venait soudain de se rappeler quelque chose d’essentiel. Il regarda autour de lui et sembla enfin se rendre compte d'où il se trouvait réellement. Il arborait une expression beaucoup plus douce qui rendait ses traits beaucoup plus charmants, presque vulnérables. 

 

-         Je vous présente mes excuses, madame, je suis confus dit-il avec une politesse nouvelle avant de s’en aller vers le portail.

 

Louise n’eut pas le temps de se retourner qu’il avait déjà disparu. Comme s’il n’était jamais venu.

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