Toi

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À quoi servent des yeux sinon pour voir la nature et les hommes ? des bras sinon pour enlacer ? un coeur sinon pour aimer ?
 Peut-être n'a-t-il quant à lui que des jambes pour courir...

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« Toi ! » En entendant ce mot, il pense à son enfance.
 Sa grand-mère lui posait parfois des questions sur ce qu'il se passait à l'école, sur ses copains... Il n'avait pas vraiment de copain, il répondait. Sa grand-mère ne comprenait pas. Elle a des souvenirs de récréations où elle rejoint ses amies papoter tout en regardant les garçons courir derrière un ballon ensemble. Tout était beau, tout était simple...

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 C'était simple, en effet, mais pas exactement comme ça.
 Tous les adultes ils trouvaient ça simple. Par exemple les professeurs. Parfois ils le grondaient parce qu'il était agité. C'était juste après qu'on eût fait sur lui une énième moquerie.
 Il l'avait sans doute cherché.
 Voilà ce qu'il comprenait.

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 Dans le vestiaire, l'un des garçons ressortait systématiquement la même ritournelle. Qu'il était petit, faible, quelque chose de cet ordre-là. En un peu plus grossier.
 Quand ce n'était pas lui, c'était un autre. Il y en avait deux en particulier, qui pouffaient entre eux en le voyant, en plein cours.
 Il se retournait, avec un air mi-triste mi-amusé comme il avait appris à le faire.
 Et le professeur le faisait se calmer. Lui.

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 Quand il y a une personne qui nous veut du mal, c'est celle-ci qu'on identifie. Mais quand toute une classe nous regarde dans un dégradé de mépris, du plus méchant au plus indifférent, on ne peut que s'identifier soi-même. Mais comme quelqu'un de nié. C'est le contraire du message du buisson ardent : « Je suis celui qui n'est pas »

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 Un jour, il raconta une toute petite partie à sa grand-mère. Alors celle-ci convoqua le professeur principal, qui gronda la classe en plein cours, de façon publique. Le petit garçon ne voulait pas ça. En fait, il ne leur voulait pas de mal à ses camarades, c'était de sa faute à lui. Ceux-ci levaient des yeux innocents, puis à lui - un regard mauvais.
 Il les avait trahis malgré lui.

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 Il avait compris que les adultes ne pouvaient pas l'aider. Quant à ses camarades, il ne pouvait même plus se contenter de continuer à jouer avec eux le phénomène de foire (un Naruto sans charme).
 Il se souvient aussi qu'un jour, l'un d'eux, lisant moqueur la liste des défauts que le garçon avait rédigée, devant toute la classe, l'informa qu'il pourrait fournir la corde.
 Il n'existait pas. Il n'existe pas.

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 Alors, il regarde le clip d'Indochine, et il voit tous ces yeux, tous ces visages bandés. Et il sait de quoi il s'agit.

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 C'est pourquoi il prend la fuite.
 Pourtant, sur les écrans encore, sa soeur trouve ensuite un groupe Facebook tout entier consacré à se moquer de lui.
 C'est pourquoi il prend la fuite.

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 Il se réfugie dans la musique. Il écoute Memories, de BelIeve. Il regarde en arrière. En avant il n'y a pas grand chose à regarder - ou bien c'est trop en avant.
 Mencius dit à un seigneur que la musique ne vaut que partagée.
 Avec qui ?...

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 Alors, il garde en lui un univers.
 Il aime les filles, mais ne sait comment les aborder. Il a mille poèmes à leur offrir, mais il ne sait comment faire. Il passe ; elles paraissent et disparaissent.
 Il a tant de choses à dire, à écrire, à penser, à rêver. Mais il a appris à tout peser, et à détester la moindre chose qui sortait de sa bouche.
 Alors, il garde en lui un univers.

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 Que reste-t-il de ce je ?
 Jamais il n'aurait l'audace d'en faire toute une philosophie, sans doute.
 Il a compris très jeune le sens de la question : être ou ne pas être.
 Son adolescence est existentielle.

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 Cela faisait bien longtemps qu'on ne lui avait pas dit Toi.
 Enfin, des doigts et un regard se posent sur lui.
 Enfin quelqu'un à aider.
 C'est-à-dire...
 Quand enfin cela arrive, c'est une situation désespérée, il n'a jamais appris comment faire, il a appris qu'il était si faible.

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 Pourquoi attendrait-on tout ce temps pour lui dire "Toi", et lui dirait-on soudain pour le condamner ?
 Pourquoi...
 Exister pour un combat qu'il ne croit pas possible, ou exister pour se sauver ? être ou ne pas être ?
 Il fuit.
 À défaut d'être.

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