Le duel

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Sergio songea que le ranch Wayne était vraiment installé dans un oasis. Fini la fraîcheur des pacaniers, fini l'air humide du rio, place à la chaleur assoiffante et au soleil aveuglant. Il faisait si sec qu'à chaque pas, son cheval soulevait un petit nuage de poussière qui retombait lentement au sol. Pas un souffle de vent ne perturbait l'atmosphère.


Il lui fallut une demi-heure pour atteindre tranquillement la ville. Il amena son palomino charbonné jusque devant le saloon et mit pied à terre. Il l'attacha à la mode du Texas – c'est à dire pas attaché du tout – pour aller plus vite se désaltérer. Si l'usage était au verre de whisky, il n'avait rien envie d'autre qu'une bonne bière. De plus, c'était moins cher.


Attendant son verre, il s'étala un peu plus sur sa chaise et mit la main dans sa poche de chemise pour compter son salaire. La route avait été longue mais la paie bonne. Le petit troupeau qu'il gardait avait été remis à son nouveau propriétaire. Le cow-boy était resté deux jours de plus pour participer au marquage des veaux. Il avait besoin d'argent. Ces derniers temps, il ne pensait plus qu'à ça : l'argent.


Six mois auparavant, il avait dû passer une nuit comme les autres dans un camp à surveiller le bétail. Mais en une demi-heure, le temps plutôt beau avait viré à la pluie puis de la pluie à la tempête. Le campement s'était envolé sous les bourrasques : le vent était si fort qu'il aurait décorné le troupeau. Effrayées, les vaches avaient déguerpi, et ils avaient passé le reste de la nuit sur leurs selles, lasso en main pour rattraper les récalcitrantes. Le tout sous une pluie telle qu'on se serait cru sous les chutes du Niagara ! À cause de l'humidité, il avait eu mal aux os pendant une semaine. Il avait compris alors qu'il se faisait vieux et que son temps n'était plus de vivre à la belle étoile au milieu des prairies. Il fallait se retirer dans une petite ville, s'acheter un fond de commerce, marier la veuve du coin, ou toute dame respectable, et poser ses éperons dans un placard.


La bière arriva, blonde et mousseuse, fraîche comme un angelot. Il remercia la serveuse et la laissa partir en contemplant sa démarche ondulante. Sergio était certain de se trouver face – ou derrière justement – à la sirène du dieu des assoiffés, la prêtresse du houblon. Il célébra cette vestale en s'enfilant quelques gorgées derrière la cravate.


Il laissa glisser ses dollars entre les doigts, sans vraiment les compter, juste pour se rassurer de leur toucher. Il faudrait qu'il les dépose à la prochaine banque et demande l'état de ses comptes. Sa rêverie continua sur la ville où il déchausserait ses étriers. Il songeait au nord, sur un rêve de gosse. Ce nord où l'on disait qu'il neigeait plus de six mois dans l'année. Il aimerait bien voir la neige. L'océan aussi. Jamais il n'avait vu l'un ou l'autre. Toute cette eau devait être un spectacle fascinant. Pas comme ce désert brûlant où l'on crevait de chaud à longueur d'année. Oui, il partirait bien vers le nord avec un crochet vers Pasadena pour voir la mer. Ou pourquoi pas la Nouvelles-Orléans ? On disait pleins de bonnes choses de ce monde de magie, de bayou et de caïmans. Il lui faudrait juste trouver un nouveau boulot pour continuer à engranger les dollars.


– Dis donc, cow-boy, ton argent te brûle les doigts ? Ça fait dix minutes que tu les fixes en les tripotant.


Sergio leva les yeux sur trois nouveaux venus. Celui qui l'avait abordé portait une chemise blanche comme une église neuve, un gilet noir et une cravate bolo en forme d'aigle complétait le tout. Le gars était soigné depuis les rognures d'ongle jusqu'à la pointe de sa moustache. Ses acolytes étaient plus grossièrement habillés.


— Je te propose une petite partie de poker, comme ça tes billets serviront à quelque chose.

— Ma foi, pourquoi pas ? acquiesça mollement Sergio. Faut juste que je vous prévienne, je suis plutôt bon à ce jeu, pas besoin de dire par la suite que je triche. Si vous craignez de perdre, ne commencez pas.

— Ma foi, cela fera passer le temps, dit le nouveau venu en sortant un paquet de cartes.

Sergio poussa sa bière et rangea ses billets à l'exception de vingt dollars qu'il laissa sur le bois de la table pour lancer le blind. Le cow-boy n'était pas idiot, il savait que le jeu était sûrement truqué, les cartes devaient être marquées ou bien gravées.

Trois quarts d'heure plus tard, les comparses avaient abandonné, dégoûtés. Sergio avait aussi son truc : il utilisait sa mémoire et retenait chacune des cartes. Chaque carte était une de ses vaches : la dame de cœur était cette petite génisse blanche si délicate qu'elle ne mettait jamais le sabot dans une flaque de boue ; le valet de trèfle, c'était ce jeune taurillon goinfre comme pas deux, toujours en queue de troupeau pour brouter le maximum d'herbe. Le roi de pique était George, un taureau si lourd qu'il faisait trembler le sol. Il gagnait tous les concours agricoles. Chacun de ses préférés au fil des années, avait pris la place d'une figure ou d'un chiffre. Il ne jouait pas au poker, il pensait à ses vaches, il se les rappelait. Aucune tricherie n'était plus forte que ça.

Il avala sa dernière gorgée de bière. Maintenant qu'il avait augmenté son pactole, il était temps de songer ou à se loger ou à trouver un autre travail. Alors qu'il allait se lever, les portes s'ouvrirent sur un colosse. Le cow-boy le reconnu instantanément. Comme à son habitude, il portait une chemise bleu ciel sous son gilet de cuir. Son chapeau à large bord, poussiéreux et usé, était un rescapé de l'époque où son propriétaire dormait encore à la belle étoile et où il n'avait pas fait fortune. Sergio l'avait quitté quelques heures auparavant : c'était Wyatt Wayne, le propriétaire du ranch où il venait de livrer le troupeau. Sa présence ici était étrange : Wayne lui avait dit qu'il ne comptait pas descendre en ville avant la semaine suivante et il était connu pour faire ce qu'il disait. Le nouveau venu fouillait les ténèbres du saloon, encore aveuglé par le soleil de cette fin de matinée. Avant même que le cow-boy ne puisse lui souhaiter le bonjour, le nouveau venu beugla son nom :

— Sergioooo ! Où es-tu ?

— Je suis là, m'sieur Wayne. Que puis-je pour vous ?

— Rital à la manque ! Suceur de roues de charrettes ! Me manque des têtes. J'ai payé pour deux cents bêtes, et je n'en ai que 187 ! Tu as voulu me voler ! Je sais que tu cherches à amasser du fric, tu as cru que c'était plus facile que de travailler ?

— Je suis un honnête homme, m'sieur Wayne, je laisserai personne dire le contraire. Votre manager avait recompté avec moi, le compte était bon. Ces bêtes doivent traîner dans un corral, revérifiez.

— C'est toi ! Je sais que c'est toi et que tu es coupable, voleur !

— Ne m'insultez pas, Wayne, ce n'est pas vrai. Sérieusement, à quoi ça me servirait de ternir ma réputation, me faire fermer les portes des éleveurs pour une douzaine de long-horns ? Ça vaut même pas deux cents dollars ! J'irai pas loin avec ça.

— Tu maintiens ton mensonge ?

— Je le maintiens puisque c'est la vérité !

— Alors, je vais porter plainte chez le shérif. Le procès va être rondement mené ! Et tu paieras pour le vol de mes vaches !

— Je suis là, Wayne, fit une voix près du bar. J'ai entendu mais vous n'avez aucune preuve.

— Je vous dis que c'est lui ! Il est dans le coup avec Billy ! Ce vacher a disparu en même temps. Vous n'arriverez pas à me faire changer d'avis !

— Je vais chercher le juge. J'espère pour vous que vous savez ce que vous faites. Il travaille à une nouvelle composition de dynamite et il est mal luné quand on le dérange pour rien.

Le shérif passa devant l'éleveur et s'éloigna, disparaissant dans la lumière. Wayne fit un pas en avant, fixant toujours le cow-boy d'un regard haineux. Le silence était pesant. Quelqu'un alla mettre une pièce dans le piano mécanique pour remplir l'atmosphère mais le remède fut pire que le mal. Les notes stupidement joyeuses rendait la tension entre les deux hommes encore plus palpable. Nul dans le bar n'osait émettre un bruit. Ceux qui buvaient faisaient attention à poser leur verre le plus doucement possible, ceux qui voulaient commander attendaient.

Puis soudain, une explosion ! Le sol trembla, une gravure quitta son clou pour s'écraser au sol, des verres tombèrent, les lampes se balancèrent dans un grincement, le piano joua faux, un poivrot s'effondra, les portes claquèrent, les chevaux hennirent en s'enfuyant. Le silence retomba à nouveau, comme une peur. Sergio, Wayne, le barman et tous les clients se ruèrent dehors. Quelques pas suffisaient pour comprendre : au bout de la rue, la maison du juge avait disparue, remplacée par des décombres fumants.

Il fallut peu de temps pour retrouver les corps de l'intégralité de l'administration judiciaire et exécutif de la ville. Le shérif et le juge étaient morts, écrasés, bons pour faire leur dernier voyage dans une boite à chaussures. Essoufflés, transpirants, sales, d'avoir travaillé côte à côté dans les décombres, le cow-boy et l'éleveur se regardèrent. La colère avait fait place à la perplexité. Sergio parla le premier :

— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Le temps qu'un shérif soit élu et un juge nommé, on pourra régler notre affaire dans trois bons mois au maximum. Je ne peux pas attendre tout ce temps.

— Je suis d'accord avec vous. Nous devons régler ça nous-mêmes. Entre hommes.

— Demain à midi, dans la grande-rue ?

L'éleveur acquiesça du menton. L'affaire était entendue. Les gens autour d'eux s'étaient tus pour mieux écouter. Il n'y avait plus rien à faire, chacun rentra chez soi, Sergio se dirigea vers une pension non loin.

Le lendemain, le soleil était toujours aussi haut. Les commerces avaient fermés, se préparant à la bataille de volonté et d'adresse. Si certains passants étaient rentrés chez eux, d'autres avaient osé venir pour assister au spectacle. Les deux hommes étaient suffisamment doués pour ne pas risquer de prendre un projectile perdu. Wayne arriva le premier. Rien dans sa tenue n'aurait pu indiquer qu'il avait changé de vêtements : même chemise bleue, même veste de cuir, même pantalon. Seulement, ceux-ci étaient propres. Sergio se présenta peu après. Il devait voyager léger, son unique autre chemise était chez le blanchisseur, il n'avait pas prévu de devoir se changer si vite.

Les deux hommes se firent face. Ils se toisèrent, des pieds au cap puis leurs yeux se rencontrèrent sous l'ombre de leurs chapeaux. Sergio marcha dans la largeur de la rue, en traînant des pieds, marquant le sable de son talon. À nouveau, ils se toisèrent.

— Ici ?

— Oui, répondit Wayne en jetant négligemment un objet qu'il avait dans la main.

Un instant de silence, encore. Les mains se crispaient. La colère s'aiguisa.

— Je vais tirer !

— Alors, tire ! hurla Sergio. Je n'ai pas peur.

— Je te laisse une dernière chance, l'Italien. Je vais tirer !

— Ose donc, couard ! Ça sera mon tour ensuite.

Ting !

Le bruit de métal sonna comme une détonation ! Sergio laissa couler un cri de joie !

— C'est minable ! Je le savais que tu aurais dû pointer ! À moi ! Je vais défoncer ta boule et ce petit cochonnet va hurler comme si on le troussait !

Sergio s'accroupit pour mieux viser et lança sa boule de pétanque. Dans un claquement, il éloigna celle du propriétaire, la sienne s'arrêta toute proche de la cible. Mais le duel n'était pas terminé encore, chacun avait droit à six coups.

— Patron !

Un cavalier était arrivé au galop. Son cheval venait de percuter les deux boules solitaires, le cochonnet ne résista pas à la pression du fer.

— On vient de retrouver les long-horn manquantes. Billy les avait mises dans le corral de la prairie mais la clôture a cédé. Elles s'étaient échappées. Ce micro-couillu a pas osé vous le dire avant de les avoir ramené. Comme vous étiez déjà parti, j'ai galopé à m'en faire péter la peau des fesses !

Les deux belligérants se regardèrent, l'un pour dire « Hey ! Je vous l'avais bien dit ! », l'autre en pensant « Seigneur ! Mais qu'est-ce que j'ai failli faire ? ». L'éleveur devint de plus en plus rouge de honte. Il s'approcha de son pas arqué vers le cow-boy et tendit la main :

— J'aurai dû vous écouter, je me suis emporté, je n'aurai pas dû. Qu'est-ce que je peux faire pour me faire pardonner ?

— Si vous aviez une place pour moi, je cherche un travail de cow-boy.

— Pour votre fond de commerce, c'est ça ? Et une place de shérif ou de juge, ça ne vous tenterait pas autant ?

— Faudrait voir, j'y avais jamais pensé, répondit Sergio en souriant.

Le barman retourna à son magasin pour mettre en marche le bar. Après une pareille histoire, tout le monde aurait bien soif.




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