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L’eau devenue fraîche contrastait avec la chaleur brulante qui émanait du corps du loup contre la peau du dos du prince. Dans un bain à moitié vidé par les mouvements de leur êtres, Abe et Jullian s’amourachaient sur la pleine lune, domptés par la magie et l’envie débordante de ne faire qu’un. Ils voulaient s’appartenir plus qu’ils s’appartenaient déjà, s’aimer plus que ce qu’ils ressentaient dès lors. Pourtant, alors que la luxure avait atteint ce point de non-retour, le vampire fut tremblant de sentir l’irrésistible odeur du sang se mélanger à la pièce.

L’eau se colora de rouge, et bien que plaqué contre la paroi du mur et bloqué par le bassin de son amant, Abraham tourna la tête.

« J-Jullian ? » l’appela-t-il.

Ses yeux rouges s’ouvrirent de surprise quand il fit face à la scène que lui offrait le Warrior. Son regard brillait férocement, ses lèvres, relevées, laissaient voir les crocs qui s’enfonçaient dans la peau de son bras et même du coin de l’œil, le prince se rendit compte de la profondeur de la morsure. Il n’eut pas le temps de réagir que le loup s’était retiré de son intimité en reculant de l’autre côté de la baignoire pour s’éloigner le plus possible de son amant ; la bestialité, l’envie mais surtout la terreur se lisait sur son visage. Tout plaisir quitta le corps du sang pur, qui était un instant auparavant sur un nuage cotonneux, et il se tourna maladroitement vers Jullian. Il le caressa doucement, avec amour aussi, et ce jusqu’à ce que le lycanthrope retrouve totalement ses esprits et lâche son bras.

« Hé, regarde-moi, tout va bien, souffla-t-il.

— J-J’ai failli te marquer », trembla le géant.

Le prince lui susurra quelques mots légers, bienveillant pour le rassurer, cependant, sa spontanéité eut raison de lui et il s’exclama en louchant sur la blessure ensanglantée :

« C’est profond ! » Il marqua une pause en se prenant la tête. « Quels abrutis ! On n’aurait jamais dû le faire cette nuit. »

Le Warrior grimaça, amusé de le voir inquiet pour lui alors qu’il s’avait parfaitement que les plaies guérissaient vites chez les être naturels, notamment chez les loups qui avaient un métabolisme très rapide. A vrai dire, ce n’était pas comme dans les films, ou la coupure disparaissait immédiatement après le passage du couteau, pourtant, contrairement au renouvellement cellulaire de la peau humaine qui se faisait sur vingt jours, pour eux, il leur en fallait cinq.

« Je vais bien, il n’y aura plus rien d’ici…

─ Lève ton cul et sèche-toi, on va te soigner », riposta le futur roi tout en sortant de l’eau pour attraper des serviettes (il lui balança clairement la sienne au visage).

Et avec un air hébété, Jullian s’exécuta.

Le grand loup se fit soigner par Mona, dans la petite pièce d’infirmerie au rez-de-chaussée juxtaposée aux cuisines. La plaie avait été désinfectée, et malgré une profondeur assez importante, le muscle et la peau recouvreraient leur état normal d’ici une semaine à deux semaines.

« Abraham, il y a un invité pour toi », fit la voix de Marcus.

Le bras droit de son père se tenait dans l’encadrement de la porte, l’air sérieux ce qui inquiéta un peu le prince. Il ne savait pas de qui il s’agissait, peut-être une des rares personnes qu’il appréciait, malgré cela il ne voulait pas quitter le loup. La pleine lune pesait encore sur son cœur, et il n’aimait pas l’idée de se voir séparer maintenant de lui. Il s’apprêta à refuser :

« Mais Jullian…

— Je dois travailler avec ton père, on se voit tout à l’heure », le coupa le Warrior.

En effet, il devait avoir une conversation avec le roi, celui-ci lui avait dit de venir après la pleine lune, mais comme l’occasion se présentait il allait y aller. Il embrassa son amour sur le front et suivit Marcus pendant qu’Abe se rendait au salon.

« T’es impressionnant tu sais », commença le bras droit.

Le loup fronça les sourcils et le regarda curieusement lorsqu’il poursuivit :

« J’ai entendu parler de la liaison des loups, le roi s’inquiète au vu de vos instincts qui prennent le dessus à la pleine lune.

— C’est vrai que le lien n’est pas souvent réfléchi à ce moment-là, mais les plus gros risques sont pendant les périodes d’amours », approuva le loup.

Marcus et le roi avaient raison. Lors des périodes de pleine lune et particulièrement celles de l’amour (deux fois par an dans leur meute) les tensions entres les amoureux étaient à leur paroxysme, très rares étaient les loups qui savaient se maitriser. Si le vampire rendait fou le Warrior, sa condition de premier combattant de clan et le fait de ne pas avoir d’âme sœur loup lui empêchait un peu plus facilement de commettre l’acte avant qu’il soit sûr et désiré pleinement.

Ensuite, Jullian entra dans le bureau du roi de la nuit.

« J’ai discuté avec ton alpha », dit François en l’invitant à s’assoir. « Jamie n’est évidemment pas ravi de savoir que son Warrior numéro un ne protège plus sa meute, et nous n’avons pas réellement de compromis, je ne veux pas savoir mon fils autre part qu’ici. »

Le lycanthrope hocha la tête, comprenant parfaitement ce que voulait insinuer le vampire.

« J’aimerai donc que tu passes quelques temps au manoir, le temps qu’Abraham reprenne toutes ses forces et commence à s’intéresser à sa future tâche de roi. J’ai presque milles ans, le vieux conseil réclame ma présence, et ce serait bien qu’une tête fraîche prenne le trône, si tu es à ses côtés je serai rassuré. Malgré cela je ne peux pas te demander de quitter les tiens », expliqua-t-il.

Le warrior réfléchit un moment. L’idée de quitter le prince ne lui avait plus traversé l’esprit depuis Agatha, et il refusait catégoriquement de retourner auprès des siens lorsque son âme sœur n’avait pas encore totalement récupéré ses forces. D’ailleurs, la pensée jalouse de le savoir loin de lui et non lié ne lui plut absolument pas. Malgré tout cela, l’appel de la forêt demeurait en lui comme un doux murmure tentateur, grandissant à chaque moment ; il devait rentrer, sa place était en communauté, parmi les siens plongé dans la magie de son territoire natal. Si les loups garous s’étaient adapté à la vie en ville depuis des siècles, la meute du Nord avait gardé les vieilles traditions, et ainsi, se trouver longtemps séparé de leur forêt, entrainait un déséquilibre, physique comme mental. En effet, bien que la lune rende les loups puissants, la meute donnait elle aussi une part importante de pouvoir.

« Je resterai jusqu’à ce que Abe soit rétabli et que notre lien soit stable. Je ne pourrais pas quitter indéfiniment la forêt, répondit finalement le lupus.

— Bien, j’en parlerai à Jamie. Même si je pense toujours que vous n’auriez jamais dû être destiné, je suis rassuré que ce soit toi qui t’occupes de mon fils », approuva le roi.

Après cette conversation et quelques échange administratifs, Jullian retourna auprès du prince. Selon Marcus, il se trouvait dans sa chambre avec Christopher, son ex amant. Le savoir en compagnie de cet homme ne le rassurait pas vraiment car sa possessivité animale n’aimait pas l’idée qu’il ait échangé des moments intimes avec un homme et qu’ils soient resté en contact après cela. Pire, c’était un soir de pleine lune. Même si le vampire possédait des manières polies, bien éduquée et qu’il savait (espérait) que le sang pur de son côté lui appartenait, il ruminait. Et bien qu’il se soit finalement fait à l’idée que son amour et Chris ne faisaient que discuter, la position dans laquelle il les retrouva : enlacés, le fit voir rouge.

Tous les trois se stoppèrent, le prince honteux de découvrir l’expression déçu de son protecteur.

« Jullian, ce n’est pas…

— Tout ça par ce qu’on ne peut pas se lier, tu vas voir ailleurs ? » demanda blanchement le loup.

Les deux vampires se séparèrent hâtivement, puis le prince rejoignit le Warrior qui, main dans les poches, s’apprêtait à partir. Abe tenta de le raisonner :

« Je ne suis pas allé voir ailleurs, Chris a…

─ C’est sûr que la position dans laquelle vous vous trouviez n’étais absolument pas subjective », grogna le loup sans le regarder.

A ces mots, le sang pur se stoppa, révolté. S’il ne voulait pas l’écouter très bien ! Mais qu’il aille faire sa stupide crise de jalousie ailleurs, la pression de la lune n’était pas seule dans son comportement puéril.

« Va te faire foutre, Finnochio », s’emportant le prince en le traitant d’abruti.

Voilà un bel exemple de comment réagit un soi-disant Warrior numéro un, ironisa-t-il silencieusement.

Il ne lui parla pas du reste de la nuit.

Plus tard, le roi, son fils, Chris, Benji, Jullian et Marcus se trouvaient dans le petit salon, un verre de sang à la main pour le repas du soir (sauf pour le Warrior qui avait déjà mangé et se tenait un peu en retrait les yeux rivés sur un livre). François remarquait bien la tension qui régnait entre Abraham et son amant, et au vu des regards discrets que le loup adressait à Christopher, il se doutait que la jalousie soit au centre d’une petite dispute, non éclaircie.

« J’ai entendu dire que ta fille a été gravement blessée, elle va mieux ? » demanda le roi à l’ami de son fils.

Le vampire leva la tête vers son souverain, tout comme celui surpris du loup ; le sang pur avait vu juste.

« Elle devrait s’en sortir, mais les médecins n’étaient pas très optimistes jusqu’à hier », avoua-t-il la gorge serrée.

Melody n’était pas la fille du sang pur au sens propre du terme. Elle n’était pas issue d’un accouplement avec une femme qui au passage était si rare qu’on le qualifiait de miracle, et était en fait une jeune humaine qu’il venait de transformer. Toutefois, si elle n’était ni sa fille ni son calice, ils avaient un lien éloigné de parenté. En effet, elle descendait de la lignée directe de sa sœur, décédée il y des années, et lorsqu’il avait vu ces beaux yeux bleus, exactement comme les siens, il n’avait pas pu se résoudre à la laisser. Il la vit grandir, depuis sa jeune enfance à ses dix-neuf ans, et ils nourrirent une amitié sans limite. Si au début, le vampire avait tenté de se tenir loin d’elle, bien conscient de cette mauvaise blague qu’était le temps qui les séparerait, lorsqu’elle faillit mourir d’une maladie, il ne sut se résoudre à partir.

Il y a trois jours il la transforma.

Malheureusement, le changement comporte des risques, le taux de réussite si l’on peut dire ainsi, échoue à six chances sur dix en temps normal mais décroit rapidement lorsque le sujet n’est pas en bonne santé.

« Merci de m’avoir accueilli, remercia-t-il.

— C’est normal, tu es le bienvenu ici et Abe a dû te remonter le moral », répondit le roi en souriant.

Distrait, il jeta un coup d’œil au Warrior : il semblait mal à l’aise, les joues un peu gonflées et paraissait en grande conversation avec lui-même. Il savait qu’il devait se dire qu’il était puéril. François masqua un sourire, et bien qu’il s’adressât de nouveau à Christopher, il guetta réaction du loup lorsqu’il prononça sa demande :

« Pourquoi avez-vous mis un terme à votre relation ?

— Père ! », s’indigna le prince.

Abe ne savait pas ce que manigançait son géniteur, ses relations ne l’avaient jamais intéressé et bien qu’il porte en amitié Chris, il n’avait jamais été question de leur demander de se lier. En plus, il savait parfaitement que mis à part Jullian, personne ne l’intéressait.

« Nous n’avons jamais vraiment été en « relation », votre altesse, c’est vrai que nous avons profité des plaisirs charnels pendant de longues années mais il n’y a jamais rien eu, je n’ai jamais eu de sentiment pour Abe », dit finalement le sang pur.

Le prince regarda son ami, les joues rouges, avant d’ajouter :

« Tout comme moi pour Chris. »

Il avala d’une traite son verre de sang puis se leva brusquement. Un silence emplit la pièce, tous le fixaient avec curiosité, et lui fixait Jullian, le regard sombre.

« Même, je crois que vais arrêter d’aimer pour le moment, quitte à me faire baiser par n’importe qui. Les amours ont beau te sourire en face, ils sont jaloux, impulsif, de parfaits connards », dit-il.

Sa voix avait claqué comme un fouet, vive, tranchante, incarnant toute la royauté suprême dans ses mots. Personne n’osa répondre, et tous surent à qui ces mots étaient destinés. Après une forme de politesse bâclée il sorti du salon. Il ne prêta pas attention au brouha qui naquit lorsqu’il passa le couloir et se rendit à l’orangerie, bien décidé à prendre l’air. Il entendit même la voix du loup l’appeler, mais il ne se retourna pas, cet abruti de toutou devait comprendre que ses mots l’avaient blessé. S’il concédait parfaitement la jalousie que le Warrior avait pu avoir sur le moment, ce baka aurait au moins pu l’écouter se justifier, car résultat c’était son père qui l’avait fait.

« Abe attend, s’il te plait, réclama le brun en lui attrapant la main.

— Qu’est-ce que tu veux ? »

La voix était toujours sèche, sifflante, pourtant, bien qu’il essayait de ne pas le montrer, la pression qu’effectuait son abruti d’amant lui avait fait presque oublier tout son agacement. Ses yeux, brillants, exprimaient la honte et tout l’amour qu’il lui portait en le regardant, aussi, il n’osait pas le rapprocher plus de lui, comme un bon toutou attendant le pardon de son maître.

« Je suis désolé », souffla le plus grand.

Un sourire étira les lèvres du prince et il ouvrit les bras.

« Vient. »

Le géant n’hésita pas, il attrapa par la taille le vampire, le souleva et les fit entrer dans l’orangerie ou il se laissa tomber sur le cul, son prince entre ses jambes avec ses bras enroulés autour de son cou.

« Je ne pensais pas ce que j’ai dit, j’étais… stupide de penser que tu pouvais vouloir faire encore ce genre de chose avec Christopher, avoua-t-il.

— Moi non plus, mais pense à canaliser tes pulsions de louveteau la prochaine fois », répondit doucement Abe.

Ils restèrent dans cette position longtemps, jusqu’à ce que les premiers rayons du jour commencent à traverser les vitres teintées du bâtiment fleuri, en appréciant la douce tension excise de plaisir qui régnait entre eux. Ils n’avaient pas envie de l’assouvir, de la laisser disparaitre si rapidement avant de jouir du sommeil, les deux amants voulaient profiter de la friction de leur corps par leur respiration, leurs petits frissons de caresses, éternellement. Le loup finit par s’éclairé la gorge.

« D’ailleurs quand tu as dit « arrêter d’aimer » ça veut dire que tu m’aimes ? » Demanda-t-il.

Le prince se tendit et rouspéta avec véhémence :

« Va mordre un os ! »

Le lycanthrope explosa de rire, et bien que le petit cherchait s’extirper de ses bras, il trouva son regard.

« Je t’aime Abraham, je t’aime, je t’aime, je t’aime, répéta Jullian.

— Arrête, lâche-moi ! » S’empourpra le prince.

Même s’il l’avait vraiment désiré, Abe n’aurait pas pu s’échapper de cette prise brulante, pire fut lorsqu’il se sentit pousser sur le parterre d’herbe entre deux fleurs, exactement lors de leur première fois dans cette orangerie exceptée qu’il ne se trouvait pas nu.

« Dis-le », ordonna le loup.

C’était la première fois qu’il se montrait autoritaire vis-à-vis du vampire, et celui-ci devait bien avouer rougir à ce ton. Presque, il aurait pu acquiescer à toutes ses demandes, même celle dans son pantalon.

« Je… Je t’apprécie beaucoup, déglutit-t-il.

— Je ne me contenterai pas de ça », gronda le lupus.

Le prince mordit l’intérieur de sa bouche. Il était dans l’incapacité de fuir cette situation à la fois embarrassante et grisante, ses joues étaient rouges, brulante de gêne, pourtant il ne pouvait quitter les yeux tantôt dorés, tantôt brillant du loup.

« Je t’aime », céda Abraham, le cœur gonflé par ce sentiment.

Mais n’allez pas vous imaginez qu’il fut devenu tout docile par ces trois petits mots car il repoussa un Jullian fou de joie puis lui ordonna :

« Satisfait ? Maintenant transforme toi et laisse-moi profiter de ta fourrure.

— Tout ce que tu veux mon prince », roucoula-t-il.

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Stéphane Vla
Les Thèmes Hasardeux d'un Écrivaillon sont une suite de textes en prose produits dans le cadres de challenges que nous nous lançons avec mes confrère et consœur d'écriture, Elena Baroso et Mickaël Jouot.
Chaque semaine nous devons nous efforcer de réaliser un récit, court ou long, contenant trois mots choisis arbitrairement.
J'ouvre donc le bal de mes contributions à venir avec un texte un peu haut en couleurs...

Les contributions d'Elena sont à retrouver à cette adresse :

https://www.scribay.com/text/1095305884/writing-challenge

Et pour les contributions de Mickaël :

https://www.scribay.com/text/1935586657/themes-hasardeux
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Caiuspupus



Marie se réveilla en sueur dans son lit, les yeux grands ouverts. Elle jeta un œil à son radio-réveil, mais constata que rien ne s’affichait sur l’écran.

Dans le noir, elle tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis le trouva enfin. Elle appuya dessus plusieurs fois, sans succès.

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"Mes parents ne me comprennent pas, ils font semblant d'être de mon côté, mais ils sont à côté de la plaque."


Elle était donc assise seule, dans son lit, plongée dans le noir, complètement tétanisée. Pourtant, la veille, et comme tous le soirs depuis ses 5 ans, elle avait bien avalé ses cachets pour dormir jusqu’au lever du jour. Elle avait une prescription pour ça, le psychiatre qui la suivait s’occupait bien d’elle, même si elle estimait que les médicaments l’abrutissaient un peu. Mais cette nuit, les somnifères n’avaient pas eu l’effet habituel. Marie sentit une panique sourde monter en elle, qu’elle parvint à contenir en serrant très fort sa peluche et en respirant lentement.


"Surtout, reste calme, pense à ce que t'a dit le docteur. Pense à des choses agréables."



Elle eut envie d’appeler ses parents, mais se ravisa aussitôt : ils allaient probablement se mettre en colère contre elle, elle avait trop abusé de leur gentillesse dans le passé. Depuis quelques temps, ils étaient devenus un peu irritables dès qu’il était question de leur sacro-saint sommeil.
Elle jeta un œil dans la direction de l’interrupteur de la chambre, qui était là, elle le savait, tapi dans l’obscurité, si près et si loin à la fois. De toutes façons, puisque l’électricité était coupée, ça n’aurait servi à rien. Et puis, il était impensable de se lever pour sortir de la pièce. Il y avait peut-être un monstre tapi sous le sommier, prêt à surgir, à lui mordre les jambes et à l’emporter avec elle sous le lit en la tirant par les cheveux. Elle avait lu quelque part que souvent, les petites filles avaient peur de ce qu’il y a sous leur lit. Les garçons, quant à eux craignaient ce qu’il y a derrière la fenêtre, ou derrière la porte. Marie, elle, était certaine que dans le noir, des monstres griffus se réveillaient. Alors, ils pouvaient surgir de partout, des portes, des fenêtres, des placards, de dessous le lit, du plafond, aussi. Surtout des faux-plafonds, ils sont traîtres, ceux-là.


"Ils sont là, dans le noir, je le sens. Ils me voient mais je ne peux pas les voir. Ils m'attendent."



Elle écarquilla les yeux pour capter un maximum de lumière, distinguer quelque chose dans la pièce, mais elle n’y parvint pas, à son grand regret. Le noir était profond, dense, il enveloppait tout.
Soudain, elle entendit un bruit. Une sorte de craquement. Elle inspira lentement, et tâcha de ne pas polluer les sons de la pièce avec sa propre respiration. Rien. Le silence complet. Ce craquement était certainement le fruit de son imagination. Elle se dit que dans le noir, l’ouïe était décuplée, puisque la vue ne parasitait pas les autres sens. Le moindre petit bruit devenait alors assourdissant. Elle serra fort son lapinot, se blottit sous la couverture, essaya de se convaincre que tout allait bien se passer, qu’il fallait juste se rendormir, et qu’au réveil, tout serait oublié. Elle jeta un regard vers la fenêtre. La nuit était très sombre, sans lune, sans étoiles, Et il n’y avait aucun lampadaire pour apporter un peu de lumière… En réalité, elle ne distinguait même pas sa fenêtre, elle imaginait juste sa présence, quelque part à gauche de son lit.

Puis elle entendit un bruit à nouveau, léger, celui de la pluie qui vient frapper les carreaux. Le craquement qu’elle avait perçu avait était peut-être celui d’un coup de tonnerre lointain? L’explication était logique. Elle s’enfonça un peu plus sous les draps, et se mit à compter lentement ses inspirations et ses expirations afin de faire venir le sommeil. Elle avait lu sur internet que cette méthode fonctionnait.


"Inspire, expire, inspire, expire, tout va bien se passer, il n'y a personne dans cette pièce, tout ça, c'est dans ta tête."



Au bout de 50 inspirations, et tout autant d’expirations, elle constata que cette technique ne fonctionnait pas. Elle était tendue, elle sentait une forme de présence près d’elle. Elle s’agita dans tous les sens, donna des coups de poings dans le vide, autour d’elle. Rien.


"Laissez-moi tranquille ! Partez d'ici !"


Elle eut envie de pleurer, les larmes montèrent en elle. Elle était sur le point de craquer complètement. Un souffle glacial vint alors la saisir dans le lit, suivi d’une sorte de bruit caverneux. Elle sursauta, et tout son corps se mit à trembler.


"Que vient-il de se passer, là? La fenêtre est fermée, ce n’était pas un courant d’air."



Elle tenta un timide “Il y a quelqu’un”? Aucune réponse, il fallait s’en douter… Pourtant, elle le sentait, il y avait bien une présence dans la pièce, qui lui voulait du mal.


Dehors, la pluie se mit à tomber de plus en plus fort, suivie de plusieurs coups de tonnerre qui ne firent qu’ajouter à la tension qui régnait dans la chambre. Marie se cacha complètement sous la couette avec Lapinot, et pria.



"Ne panique pas, Lapinot, tout va bien se passer. On va s'en sortir, ne t'inquiète pas, je suis là pour te protéger des méchants. "



Un rire strident retentit alors dans toute la pièce. Elle s’immobilisa, puis hurla, prise de panique. Toute la tension qu’elle avait gardée en elle explosa d’un coup.


Au même moment, un éclair vint illuminer la pièce. Un très bref instant, Marie put ainsi voir ce que l’obscurité lui avait caché jusqu’ici : sur le parquet, à deux mètres de son lit, gisait Lapinot, son bon gros doudou.


"Mais, si Lapinot est par terre, c'est que..."


Elle comprit instantanément, et relâcha son étreinte de la “peluche” qu’elle serrait si fort contre elle depuis son réveil.

Peu après, ses parents arrivèrent en trombe dans sa chambre, et découvrirent leur fille sans vie, dans un bain de sang, à côté d’une drôle de peluche qui souriait étrangement.

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