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Une dizaine de voitures se stoppèrent dans les collines. Faces aux vampires et aux loups qui descendaient des véhicules se trouvait un immense bâtiment, à première vu une sorte de résidence, mais François savait qu’à l’origine il s’agissait d’une chapelle autrefois si belle. Celle dans laquelle il s’était marié avec Alice. Elle était principalement faite de pierre, et les grands vitraux étaient toujours aussi brillant, malgré les évidentes constructions qui avaient été faites autour pour loger des gens.

En silence, dans une marche peu ordonnée mais très à l’affut, ils firent face à la grande porte de bois, déjà ouverte sur un immense tapis blanc, notez l’ironie de cette couleur si pure face à ce qu’il les attendait entre ces murs.

« Ne faites pas les timides, entrez donc », claqua une voix depuis l’intérieur.

Ils s’exécutèrent donc, sur leur garde.

Agatha.

Elle se distinguait assise sur une sorte de trône dans une tenue affolement érotique. Sa peau halée brillait malgré la faible lumière que les lustres fournissaient, ses cheveux auburn caressait sa généreuse poitrine qui prédominait sous le tissu exagérément ouvert de son Kimono. La louve se tenait comme une reine sur ce fauteuil. Elle possédait la prestance, la beauté, presque tout pour faire rougir fille et garçon ainsi qu’impressionner ses opposants.

« Ou est Abraham ? » Demanda hâtivement le roi de la nuit.

Agatha se leva, marchant avec grâce sur la plante de ses pieds pour s’avancer vers eux. Ses gardes s’étaient joints à elle, affirmant la puissance qu’elle possédait à ses côtés : des loups, des sorciers et quelques démons et deux ghoules. Cette marche fit frémir le camp adverse. Elle aurait largement pu s’apparenter à celle d’une sinistre rencontre accompagnée d’un violon dans un film à fin horrible.

La louve s’approcha suffisamment pour être à portée d’un mauvais coup et laissa un franc sourire d’étirer ses lèvres. Elle lui demanda.

« Après tout ce temps c’est comme ça que tu me salues ? Ou sont passé tes manières, chéri ?

— Relâche mon fils Agatha », lui ordonna-t-il.

Elle soupira. Ne l’avait-elle pas invité pour son exécution ? A quoi servirait tout ce qu’elle avait fait si c’était pour le lui rendre aussi docilement ? Cela faisait bien plus de cent ans qu’ils ne s’étaient vus, et il n’avait pas changé : il la regardait hautainement comme si elle n’était qu’une mauvaise poussière qu’il pouvait balayer d’un revers de main. Toutefois, maintenant qu’elle tenait en sa possession son bien le plus précieux, il allait enfin daigner un peu de considération.

Agatha fit signe à l’un de ses subalternes d’aller chercher de quoi les faire boire. Aucun d’eux n’accepta cependant ni coupe de vin ni de sang.

« Parlons un peu avant », elle marqua une légère pause afin de jeter un bref coup d’œil à Jamie. « Je ne savais pas que tu étais de nouveau ami avec les loups. »

La louve fit tourner son verre d’alcool, s’amusant de détailler les réactions de son invité. La femme s’écarta de François lorsqu’elle remarqua la colère qui se contenait dans son point. Elle retourna à son trône, balançant ses hanches au plus grand plaisir des yeux. Cette femme incarnait une beauté évidente, une putain de luxure, et même ceux qui se trouvaient liés l’avouaient.

« C’est à cause de toi », siffla le roi.

Elle leva un sourcil, peu convaincue.

« Grâce à moi tu veux dire. En tuant des sangs purs tu as dû t’ouvrir aux autres clans et même si je sais que tu es quelqu’un de fier, tu n’as pas hésité à t’allier à ces loups que tu haïs tant. »

Elle l’avait rencontré lors d’une sortie nocturne entre amis. Il se trouvait à un café, profitant d’un verre de vin tout en lisant un livre, Agatha l’avait tout de suite aimé. Pourtant ce ne fut pas son cas : lorsqu’il remarqua la présence de loups, il tourna la tête dans sa direction, et le regard qu’il lui jeta refléta de l’ahurissement ainsi qu’une puissante colère. Aucun mot n’avait été échangé, pas même un souffle mais elle avait bien ressenti l’agressivité qu’il portait sur leur race, ce qui aurait dû être réciproque. Aurait dû, car elle ne pouvait pas enlever l’attirance qu’elle lui trouvait. Par la suite il s’était levé, finissant d’une traite son verre et était parti.

Depuis ce jour elle ne l’avait plus revu à ce café.

« Même si tu n’as pas pensé que c’était également eux derrière tout ça, ricana-t-elle.

— La meute du Nord n’y est pour rien, intervint un des loups.

— Tait toi nabot ! Tu ne sais rien. »

Sa voix avait résonné dans la pièce, et un lourd silence s’en suivit. De quel droit levait-il la voix sur elle ? Il ne savait rien d’elle, ne savait pas ce qu’elle avait enduré ! Elle avait toujours eu la malchance de la vie, les mauvais tourments. Sa mère était morte en couche, son père un abrutit d’ivrogne qui avait abusé d’elle jusqu’à ses douze ans avant de l’envoyer en maison d’accueil où pour la première fois de sa vie elle s’était faite des amis. Elle n’avait pas non plus une très bonne scolarité, ses problèmes familiaux l’avaient vite rattrapé et même en obtenant son petit diplôme, elle avait préféré couper court aux épuisantes études intellectuelles pour se consacrer à la musique. Elle en fit son monde, en plus de quelques petits boulots par ci par là et pendant un temps cela lui réussit.

Jusqu’à François.

« Agatha, où est…

— La ferme ! » Hurla-t-elle en brisant son verre.

Elle se leva accompagné d’une expression terrifiante lui déformant son visage.

« Tu veux voir ton fils ? Très bien », le voici, cracha-t-elle avec véhémence.

Après un signe de sa part, deux gardes revinrent, le prince inconscient sous leur bras. Sa peau était blanche, trop blanche, mais heureusement elle ne comportait aucune marque de torture et ni de blessures, ses cheveux avaient poussé, quant à son corps, il manquait de poids.

« Tu devrais croupir dans une tombe, gronda le roi.

— Mais seule ta femme y est n’est-ce pas ? »

S’il restait une once de pitié et d’affection dans le cœur du roi, elle fut complètement remplacée par la haine. Elle lui rappelait au combien il la haïssait. Après tout, elle avait aidé à tuer sa femme.

« Qu’est-ce que tu veux ? » Demanda-t-il.

Agatha sourit et s’approcha de son fils, elle releva sa tête mole pour la montrer à son père : des cernes noirs tombaient sous ses yeux et ses lèvres, aussi blanche que sa peau, le firent trembler de rage.

« Ne le trouves-tu pas magnifique ? Il est le fruit de votre amour si puissant, si charnel. »

Sa voix roula comme une douce mélodie lorsqu’elle fit passer sa griffe le long de sa joue.

« Enlève tes pattes de là ! Rugit-il.

— Ta lignée doit s’arrêter ! Plus aucun vampire ne dénigrera les loups ! » S’emporta-t-elle.

De sa main libre elle tira ses cheveux en arrière, et exposa à la vue de tous sa jugulaire. Elle les avait invités pour une exécution, ils seraient servis !

Le roi de la nuit ne sut comment réagir, il voulait la tuer, nonobstant il savait que s’il faisait le moindre mouvement elle lui trancherait d’un coup vif la gorge.

« Ne faites pas ça ! Intervint l’alpha.

— En quoi ça vous concerne au juste, Jamie ? Vous devriez vous réjouir de voir celui qui a refusé pendant tant de siècle la paix entre nos deux races. Il doit payer. »

Le grand loup déglutit.

« Son fils n’y est pour rien, confia-t-il.

— Au contraire, c’est un vampire et il reprendra le travail de son père en ne faisant rien pour la paix, ne dis-ton pas tel père tel fils ? » Déclara-t-elle.

Jamie se tut. Il ne connaissait pas Abraham, il ne savait pas quels étaient ses intérêt, idéaux ou conviction, alors il n’avait aucune idée de comment règnerait ce futur roi. Ce fut le sang pur qui s’avança d’un pas, et affirma :

« Plus que vous ne le croyez. »

Et à ces mots, un loup déboula dans la pièce.

Les griffes acérées de l’animal claquèrent au sol dans un lourd silence. Tous les autres canidés de la pièce grognaient sous l’aura haineux du nouveau venu, même Jamie et Agatha, deux alphas puissants, réprimaient quelques frissons désagréables. Le lycanthrope n’avait plus rien d’humain : à quatre pattes, le museau en avant et les babines relevées, il n’était plus qu’un prédateur féroce qui attaquerait au moindre mouvement de résistance. Toutefois, il comprenait parfaitement qu’il ne pouvait pas foncer tête baissée, car la vie de sa moitié lui serait enlevé s’il tentait quoi que ce soit.

« Voici Jullian Morrinson, il est l’âme sœur de mon fils, déclara le roi de la nuit. »

La louve ouvrit grand les yeux, laissant l’ahurissement étirer les traits fins de son visage. Depuis le début elle avait les cartes du maître en main, elle avait tout prévu, sa vengeance devait être parfaite !

« Laissez-le partir, vous savez mieux que quiconque ce que cela engendrera si vous ôtez la vie à Abraham, » insista Jamie.

Agatha ne bougea pas, les yeux rivés sur le loup qui venait d’entrer. Il n’y avait aucun doute, la manière dont il regardait attentivement ceux qui étaient proche de son prisonnier, la colère qui se faisait ressentir dans son aura, la peur même, d’être à deux doigts de perdre son âme sœur. Elle connaissait tout cela. Elle avait ressenti toutes ces émotions débordantes, et pourtant, même si elle rêvait de détruire à petit feu cet incapable de François, elle hésita.

Les loups étaient unis, la volonté de la Lune suprême. Ainsi, Agatha savait que si elle tranchait la gorge d’Abe, elle n’obtiendrait point vengeance. Les siens se rallieraient contre elle et la cause qu’elle défendait serait bafouée.

« Très bien ! » Abdiqua-t-elle.

La louve se redressa, retirant ses griffes de la gorge du vampire, alors ses gardent le lâchèrent. Abe s’écroula au sol, les genoux amortissant un peu le choc du menton sur la pierre.

« Qu’il vienne le chercher. »

A peine eut-elle prononcé ces mots que Warrior bondit en avant, dépassa aisément les gardes qui tressaillirent en silence, et fondit sur son prince. Il émit un grognement si monstrueux que les deux soldats qui le tenaient jusqu’à lors reculèrent d’un pas, puis il se plaça totalement au-dessus de lui, de telle sorte qu’il le protégeait de toute menace. Il est à moi, pensa-t-il.

Il aurait été trop beau de vous dire que Jullian reprit forme humaine et ramena son amour au manoir en sécurité, que la louve, les laissa repartir comme si tout cela n’avait été qu’un malheureux cauchemar. Car non, les mots qui sortirent de la bouche d’Agatha furent le début d’un massacre :

« Tuez-les. »

La bataille fut désordonnée. Les loups prirent forme animale, certains Warrior, tout comme l’alpha, se transformèrent à moitié, comme seuls rares cas savaient le faire, les vampires sortirent les griffes et les poings, quant aux autres bêtes, elles fondirent sur leur ennemies la magie au bout de leurs doigts. L’endroit était bien trop petit pour que mêmes ces petites armées se battent aisément. Certains sortirent, prêt à en découdre, d’autres se firent carrément sortir par les vitres.

Le sang coula sur les murs, le sol. Il giclait au moindre choc, rouge, vif, dont l’odeur rendait fou les vampires. Les autres espèces étaient moins affectées, malgré cela la senteur métallique et âpre ne leur échappait pas. Les coups partaient dans tous les sens, c’était un combat : à coups de griffes et de crocs.

« Pourquoi fais-tu ça ? » Demanda le roi de la nuit en attaquant la louve.

Le visage jusqu’alors presque joviale de la femme, s’arma de colère, puis elle cria :

« Quelle question ! Pour toi évidemment ! Tu m’as reniée, moi, ton âme sœur ! »

Dès que ses yeux avaient rencontré les siens elle savait qu’elle serait sienne, et lui aussi. De plus elle avait su accepter la volonté de la lune malgré la rancune idiote qui régnait entre leurs deux espèces, mais cela n’avait pas été son cas, il avait refusé ce lien si précieux.

« Abe aurait dû être notre fils, un magnifique mélange de nos deux races et toi, tu t’es tourné vers une répugnante humaine ! S’emporta-t-elle en parant son coup de griffe.

— Tu savais que chez les vampires cela ne fonctionne pas comme ça. Nous avons des calices, pas d’âme sœur », réfuta le roi.

Agatha avait mal. C’était une douleur atrocement douloureuse qui lui comprimait le cœur et lui brulait le reste du corps lorsqu’elle entendait ces mots. On lui avait pourtant dit que lorsque l’union d’un âme sœur était refusée, le fil, la sensation qui les reliait finissait par s’estomper au fur et à mesure du temps. Le lien d’âme sœur était peut-être sacré, mais non contraint. C’était un peu comme une ficelle rouge, qui relirait deux êtres, un coup de ciseau et le destin s’interrompait.

Le combat dura, épuisa les deux camps. Jullian, aidé de l’alpha, défendaient ardemment le corps inconscient du prince, et ce, jusqu’à ce que la louve soit plaqué au sol, la main du roi dans son ventre. Une larme roula sur sa joue lorsqu’Agatha comprit qu’elle avait encore perdu.

« Alors tu ne ressens rien ? Demanda-t-elle.

— Ce n’est qu’une malédiction », siffla le roi.

Si personne ne s’était arrêté de combattre, le roi et la louve furent plongé dans une bulle. La femme, mourante et dévêtue, posa sa main fraiche sur la joue du sang pur. Elle lui souffla :

« Non. C’est un cadeau que tu n’as jamais voulu chérir.

— J’aimais Alice, et je n’allais pas lui tourner le dos pour vos codes, j’ai choisi de l’aimer, affirma-t-il.

— Si tu ne l’avais pas rencontré, m’aurais-tu aimé ? » Pensa-t-elle presque plus pour elle-même.

Il ne pouvait nier la sensation étrange qui lui prenait les tripes lorsqu’il la tenait là, contre lui, ni celle qui comprimait son cœur quand il savait qu’il lui retirait la vie. Peut-être qu’il aurait pu l’aimer si Alice n’avait jamais fait partie de sa vie, cependant, si on lui demandait de refaire ses choix passés, il referait les mêmes. Il avait eu un adorable fils auprès de cette humaine, qui avait par la suite, rencontré celui qui lui ferait découvrir l’amour. Alors il lui répondit doucement :

« Je n’en sais rien. »

Et la vie quitta son corps.

Il mit un moment avant de se relever et quitter la louve, lorsqu’il le fit il s’aperçut que le combat avait cessé. Quelques personnes gisaient au sol, beaucoup du camp adverse, mais la plupart se regardaient avec incertitude, incapable de savoir quoi faire désormais que leur chef venait de s’éteindre. Ils se nourrissaient de la haine d’Agatha pour assouvir leur colère et maintenant qu’il se retrouvaient « seuls » ils s’enfuirent (ils furent arrêtés par les forces de la police spéciale humaine et seraient jugés pour leur crimes).

Sans penser d’avantage il s’avança vers son fils. Jullian se trouvait toujours au-dessus de lui, la fourrure tachée de sang et les babines relevées ; il ne semblait pas réellement prendre conscience que le danger s’était en allé, et il garda les crocs sortis menaçant. De plus, il se mit à grogner lorsque le roi voulu toucher son fils.

« Ne l’approchez pas votre Altesse, il pense que vous lui voulez du mal, l’informa l’alpha qui restait en retrait », soufflant de ses blessures assez superficielles.

Jamie savait très bien que son Warrior s’était laissé dépasser par ses instincts et par la volonté de la lune qui étaient de protéger son âme-sœur. Le loup prenait le dessus sur l’homme et il avait besoin d’une preuve pour desserrer les dents.

« Nous devons l’emmenez au palais au plus vite, mon fils doit se faire soigner, parla François plus qu’inquiet.

— Mettez-vous à genoux, puis allongez-vous pour lui montrer votre ventre, répondit alors l’aveugle.

— Vraiment ? » hoqueta-t-il troublé par ce qu’il devait faire.

Le roi osa un regard en direction de l’alpha. Il lui fit signe de s’appliquer et le sang pur s’exécuta. Il posa un genou à terre, puis l’autre, avant de rouler au sol pour montrer au grand loup qu’il ne l’attaquerait pas. Jullian fut très attentif par ce geste puis il éternua, ne considérant plus comme une menace le vampire et cajola doucement son amour endormi.

François souffla de contentement et se redressa en dépoussiérant ses habits à jeter. Dans son dos, il entendit le rire des loups. Il se tourna, curieux de savoir ce qui pouvait les faire bien pouffer de la sorte, surtout après qu’il ait dû faire une chose aussi incommodante pour son élégance. Jamie sifflota, très satisfait de la petite plaisanterie qu’il lui a faite et fit signe à l’un de ses loups d’aider son Warrior puis s’expliqua :

« Ça ne fait pas de mal de se prosterner non ? » il marqua une pause, se délectant de voir l’expression déconfite du roi. « Vous l’auriez laissé vous sentir la main cela aurait suffi. »

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Stéphane Vla
Les Thèmes Hasardeux d'un Écrivaillon sont une suite de textes en prose produits dans le cadres de challenges que nous nous lançons avec mes confrère et consœur d'écriture, Elena Baroso et Mickaël Jouot.
Chaque semaine nous devons nous efforcer de réaliser un récit, court ou long, contenant trois mots choisis arbitrairement.
J'ouvre donc le bal de mes contributions à venir avec un texte un peu haut en couleurs...

Les contributions d'Elena sont à retrouver à cette adresse :

https://www.scribay.com/text/1095305884/writing-challenge

Et pour les contributions de Mickaël :

https://www.scribay.com/text/1935586657/themes-hasardeux
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Caiuspupus



Marie se réveilla en sueur dans son lit, les yeux grands ouverts. Elle jeta un œil à son radio-réveil, mais constata que rien ne s’affichait sur l’écran.

Dans le noir, elle tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis le trouva enfin. Elle appuya dessus plusieurs fois, sans succès.

Elle serra son doudou contre elle. Elle l’avait nommé “Lapinot”. C’était un bon gros lapin blanc usé qui n’était jamais passé par la machine à laver. À 10 ans, elle avait un peu honte d’avoir encore un doudou, mais cette peluche lui évitait de faire des crises d’hystérie lorsqu’elle se retrouvait plongée dans le noir : depuis toute petite, elle souffrait de scotophobie, la peur de l’obscurité. À tel point qu’elle s’endormait encore la lumière allumée, même si elle savait que sa Maman venait l’éteindre une fois qu’elle était endormie. En effet, tous les matins, au réveil, l’ampoule était éteinte et froide. Et tous les matins, Marie lui en faisait le reproche, et ça tournait systématiquement en disputes, sa mère ayant toujours le dernier mot : “ce n’est pas toi qui paye les factures d’éléctricité”.


"Mes parents ne me comprennent pas, ils font semblant d'être de mon côté, mais ils sont à côté de la plaque."


Elle était donc assise seule, dans son lit, plongée dans le noir, complètement tétanisée. Pourtant, la veille, et comme tous le soirs depuis ses 5 ans, elle avait bien avalé ses cachets pour dormir jusqu’au lever du jour. Elle avait une prescription pour ça, le psychiatre qui la suivait s’occupait bien d’elle, même si elle estimait que les médicaments l’abrutissaient un peu. Mais cette nuit, les somnifères n’avaient pas eu l’effet habituel. Marie sentit une panique sourde monter en elle, qu’elle parvint à contenir en serrant très fort sa peluche et en respirant lentement.


"Surtout, reste calme, pense à ce que t'a dit le docteur. Pense à des choses agréables."



Elle eut envie d’appeler ses parents, mais se ravisa aussitôt : ils allaient probablement se mettre en colère contre elle, elle avait trop abusé de leur gentillesse dans le passé. Depuis quelques temps, ils étaient devenus un peu irritables dès qu’il était question de leur sacro-saint sommeil.
Elle jeta un œil dans la direction de l’interrupteur de la chambre, qui était là, elle le savait, tapi dans l’obscurité, si près et si loin à la fois. De toutes façons, puisque l’électricité était coupée, ça n’aurait servi à rien. Et puis, il était impensable de se lever pour sortir de la pièce. Il y avait peut-être un monstre tapi sous le sommier, prêt à surgir, à lui mordre les jambes et à l’emporter avec elle sous le lit en la tirant par les cheveux. Elle avait lu quelque part que souvent, les petites filles avaient peur de ce qu’il y a sous leur lit. Les garçons, quant à eux craignaient ce qu’il y a derrière la fenêtre, ou derrière la porte. Marie, elle, était certaine que dans le noir, des monstres griffus se réveillaient. Alors, ils pouvaient surgir de partout, des portes, des fenêtres, des placards, de dessous le lit, du plafond, aussi. Surtout des faux-plafonds, ils sont traîtres, ceux-là.


"Ils sont là, dans le noir, je le sens. Ils me voient mais je ne peux pas les voir. Ils m'attendent."



Elle écarquilla les yeux pour capter un maximum de lumière, distinguer quelque chose dans la pièce, mais elle n’y parvint pas, à son grand regret. Le noir était profond, dense, il enveloppait tout.
Soudain, elle entendit un bruit. Une sorte de craquement. Elle inspira lentement, et tâcha de ne pas polluer les sons de la pièce avec sa propre respiration. Rien. Le silence complet. Ce craquement était certainement le fruit de son imagination. Elle se dit que dans le noir, l’ouïe était décuplée, puisque la vue ne parasitait pas les autres sens. Le moindre petit bruit devenait alors assourdissant. Elle serra fort son lapinot, se blottit sous la couverture, essaya de se convaincre que tout allait bien se passer, qu’il fallait juste se rendormir, et qu’au réveil, tout serait oublié. Elle jeta un regard vers la fenêtre. La nuit était très sombre, sans lune, sans étoiles, Et il n’y avait aucun lampadaire pour apporter un peu de lumière… En réalité, elle ne distinguait même pas sa fenêtre, elle imaginait juste sa présence, quelque part à gauche de son lit.

Puis elle entendit un bruit à nouveau, léger, celui de la pluie qui vient frapper les carreaux. Le craquement qu’elle avait perçu avait était peut-être celui d’un coup de tonnerre lointain? L’explication était logique. Elle s’enfonça un peu plus sous les draps, et se mit à compter lentement ses inspirations et ses expirations afin de faire venir le sommeil. Elle avait lu sur internet que cette méthode fonctionnait.


"Inspire, expire, inspire, expire, tout va bien se passer, il n'y a personne dans cette pièce, tout ça, c'est dans ta tête."



Au bout de 50 inspirations, et tout autant d’expirations, elle constata que cette technique ne fonctionnait pas. Elle était tendue, elle sentait une forme de présence près d’elle. Elle s’agita dans tous les sens, donna des coups de poings dans le vide, autour d’elle. Rien.


"Laissez-moi tranquille ! Partez d'ici !"


Elle eut envie de pleurer, les larmes montèrent en elle. Elle était sur le point de craquer complètement. Un souffle glacial vint alors la saisir dans le lit, suivi d’une sorte de bruit caverneux. Elle sursauta, et tout son corps se mit à trembler.


"Que vient-il de se passer, là? La fenêtre est fermée, ce n’était pas un courant d’air."



Elle tenta un timide “Il y a quelqu’un”? Aucune réponse, il fallait s’en douter… Pourtant, elle le sentait, il y avait bien une présence dans la pièce, qui lui voulait du mal.


Dehors, la pluie se mit à tomber de plus en plus fort, suivie de plusieurs coups de tonnerre qui ne firent qu’ajouter à la tension qui régnait dans la chambre. Marie se cacha complètement sous la couette avec Lapinot, et pria.



"Ne panique pas, Lapinot, tout va bien se passer. On va s'en sortir, ne t'inquiète pas, je suis là pour te protéger des méchants. "



Un rire strident retentit alors dans toute la pièce. Elle s’immobilisa, puis hurla, prise de panique. Toute la tension qu’elle avait gardée en elle explosa d’un coup.


Au même moment, un éclair vint illuminer la pièce. Un très bref instant, Marie put ainsi voir ce que l’obscurité lui avait caché jusqu’ici : sur le parquet, à deux mètres de son lit, gisait Lapinot, son bon gros doudou.


"Mais, si Lapinot est par terre, c'est que..."


Elle comprit instantanément, et relâcha son étreinte de la “peluche” qu’elle serrait si fort contre elle depuis son réveil.

Peu après, ses parents arrivèrent en trombe dans sa chambre, et découvrirent leur fille sans vie, dans un bain de sang, à côté d’une drôle de peluche qui souriait étrangement.

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