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Abraham respirait doucement, son cœur battant d’un rythme qu’il n’arrivait pas à définir de régulier, quant à ses yeux, ils étaient clos, un peu comme s’il se reposait, pourtant ce n’était que parce qu’il n’arrivait plus à les tenir ouvert. Il était fatigué, épuisé. La pièce dans laquelle il se trouvait était humide et étouffante. Elle était construite d’une pierre froide qui avait vu passé les âges comme les détenus, et par-delà les murs, pendant qu’une pestilentielle odeur de renfermé se mélangeait à l’air, seuls les barreaux étroits de la lucarne permettaient une faible ventilation afin d’avoir de quoi respirer. Cet endroit n’était qu’une pourriture de dégout. Et ce n’était pas tout : il se trouvait dans une Eglise, ou du moins, cette pièce, aussi infâme soit-elle, était sacrée.

A son arrivée, il y a deux mois, il était encore énergique, tenant facilement sur ses deux pieds tout en s’efforçant de pousser des cris tous plus fort les uns que les autres pour que quelqu’un vienne l’aider, ou du moins lui expliquer ce qu’il foutait ici. Mais à part cette saleté d’incube qui venait lui jeter une poche de sang tous les trois jours, personne n’avait daigné de lui accorder un peu de temps. Par ailleurs, il avait remarqué le même symbole que celui qu’avait fait Gregorio sur sa tasse de thé, et il ne comprenait pas pourquoi on le maintenait en vie entre ces quatre murs.

Maintenant il était harassé, à bout de force d’entendre ces voix et hallucinations incompréhensibles de ce lieu saint et il avait soif. Etrangement, même s’il avait perdu l’appétit après le départ de « calice » elle lui était revenue comme une gifle lorsque son inconscient prit conscience que sa survie était en danger.

Le sang pur tendit l’oreille : les bruits de pas s’en venaient, et ce tintement de clés absolument pas familier pour lui, le prévint qu’il allait peut-être sortir. Il tenta de lever ses paupières, mais il perdit vite ce combat et lâcha une plainte lorsqu’il entendit le vacarme que fit la porte quand elle s’ouvrit.

« Lève-toi », gronda une voix d’homme.

Bien qu’il subît de plein fouet les illusions et la senteur nauséabonde de la pièce, l’odeur pestilentiel du démon ne lui échappa pas, pas plus que même sans le voir, il sut qu’il était penché sur lui. S’apercevant qu’il ne se lèverait pas (il se fichait parfaitement de la raison), il le prit par le bras, le hissa sur ses deux pieds puis le traina à sa suite.

Lorsqu’il sortit de la pièce, une bouffée d’air frais envahis ses poumons, et il put enfin entre ouvrir les yeux. Abraham ne distinguait pas vraiment ou il se trouvait, sa vision était floue, éblouit par la soudaine luminosité du jour, et ce fut pire quand il fut jeté dans ce que l’on pouvait apparenter à une suite. Avec force, on l’emmena dans la salle de bain où on le fit tomber dans une baignoire remplie.

« Lave toi, tu pues le mort », gronda-t-il.

Un faible rictus étira ses lèvres sèches et il bredouilla :

« Je suis à moitié mort crétin. »

Le garde ne parut pas entendre ces mots, ou bien il les ignora, puis sortit. Abe se laissa glisser dans l’eau tiède, quitta ses habits, et apprécia le peu de confort qu’elle lui donna.

Il ne resta pas longtemps dans ce bain. Cette fois, le démon accompagné du femme (à l’évidence une piètre sorcière) vinrent le rechercher, avec des habits propres, enfin le prince les aurait qualifiés de tissus recouvrant grossièrement son corps. Ensuite, on lui fit boire une poche de sang. Si cela lui avait rendu quelques forces, quelques instants après sa tête se mit à tourner, et se jambes lâchèrent : il était évident qu’ils avaient mis une sorte de paralysant dedans. Abraham ne trouva même pas la force de se plaindre lorsque deux paires de bras le prirent sous les aisselles et, qu’à demi conscient, il soit tiré dans une autre pièce. Il tenta un regard sur les côtés, mais à part des silhouettes troubles bien alignées sur les côtés, il ne distingua pas leur race. A genoux, en face d’un trône qu’il aurait qualifié d’à la fois sordide et vide.

Du moins, il le fut jusqu’à ce qu’il entendre des bruits de pas, et plus particulièrement le son effrayant des pattes griffées qui peut à peut se transformèrent en un son de marche légère humaine. Abe perdit des couleurs – bien qu’en réalité il soit déjà trop livide – quand il réalisa qu’il n’avait pas remarqué la présence de loups dans la pièce.

« C’est impressionnant n’est-ce pas ? » Fit une voix douce semblant entendre ses pensées.

Le Sang pur redressa faiblement la tête pour entrevoir l’ombre d’une femme se revêtir d’un genre de long kimono et s’assoir, jambes croisées, sur le grand fauteuil. Il n’apercevait pas ses traits de visage, cependant, il savait qu’elle souriait.

« Il aura simplement fallut quelques tours de magie noire pour dissimuler l’odeur des loups, et de l’alliance des pires crapules pour mettre en vrac votre paix, ingénieux non ? » Demanda-t-elle.

Abe ne put que grogner, et peut-être que si cela avait été Jullian qui avait sorti ce bruit il aurait ri. Son cœur se serra quand les souvenirs de leur dernière entrevue lui revinrent en tête : ils avaient été si proche, corps contre corps, et pourtant si loin. Il se sentait fautif de ne pas avoir remarqué plus tôt ses sentiments sincères envers le loup, tout comme le fait qu’il aurait dû le retenir, se ficher de l’avis de son père et se montrer encore plus égoïste et gamin. Il s’était laissé surprendre par la douleur du refus de l’homme lorsqu’il lui avait clairement dit qu’il ne s’opposerait pas à la volonté de son alpha ni de celle du roi de la nuit. Par ailleurs, il avait eu le temps de réfléchir en cellule. Son « âme sœur » ne devait probablement pas être au courant de sa détresse, ils n’étaient pas liés, ils ne ressentaient pas l’échange futile qui aurait dû se produire entre eux. Non, à part si on venait à le prévenir, il ne savait rien. Et c’était probablement pour le mieux.

La femme – ou l’immonde connasse de chienne comme le pensait Abe – se leva, puis s’approcha de lui pour lui faire lever la tête de sa griffe, aussi répugnante que le reste de sa personne.

« Tu as les mêmes yeux que ton père, c’est sidérant. »

Sa langue claqua, et le prince ne put réellement savoir quel type de sentiment elle éprouvait pour son père, de la haine peut-être ? Sinon bien de la tristesse ? Du dégout alors ? Une sorte de colère ? Ou même de l’affection ? Il n’en savait rien.

« J’espère qu’ils n’ont pas été trop méchant avec toi pendant ces petites semaines », dit-elle finalement.

Abraham connaissait tous les fils du sarcasme, c’était même pour dire qu’il se désignait sans grande prétention l’un des maîtres dans cet art fabuleusement noir. Il avait commencé très vite, surement à l’âge de l’adolescence humaine, et très vite, il avait compris que cette raillerie lui collerait à la peau pour le restant de ses jours, en soit, jusqu’à ce qu’il décide de se mettre dans sa propre tombe. Ainsi, bien qu’elle parlât avec sévérité envers ses sous-fifres, il n’y vu qu’hypocrisie et mensonge. Et il eut raison, car très vite, un adorable sourire diabolique vint étirer ses lèvres.

« Et puis qu’est-ce que deux mois dans la vie éternelle d’un vampire ? »

Rien.

Ce ne serait même pas trois seconde de la vie d’un humain. C’était d’ailleurs une notion qui leur paraissait ambigüe, inconnue.

Le vampire déglutit :

« Qui…

— Je m’appelle Agatha. »

Agatha, répéta-t-il silencieusement. Il ne connaissait pas de personne nommé Agatha, mis à part cette célèbre auteur qu’il affectionnait particulièrement. Ses romans policiers lui hérissaient le poil à chaque fois qu’il posait ses yeux dessus et, aberration de la situation, elle aurait surement été d’une grande utilité pour résoudre tout ce mélodrame. Par ailleurs, elle avait affirmé connaitre son père, bien qu’il ne lui ait jamais parlé d’une louve psychopathe à la tête d’un genre de secte qui s’amusait à tuer les sangs purs et le kidnapper en le laissant en vie. Qu’avait-il de différent des autres ? Il s’apprêta à lui demander quand elle le fit taire.

« Tu devrais économiser ta voix pour tes derniers mots. »

Un haut de cœur comprima le ventre du prince, et il se retint de vomir.

« Ton père ne devrait pas tarder, et j’ai hâte de nos retrouvailles », siffla-t-elle avec joie.

Abraham voulu se redresser pour faire face à elle, mais l’action du poison sembla s’accentuer et il perdit toute force. Il lutta pour garder les yeux ouverts lorsqu’un des hommes, non, un loup maintenant qu’il connaissait le stratagème abject d’Agathe, le souleva dans ses bras.

« Tout est prêt ? entendit-il la femme demander.

— Oui madame, ils seront arrivés d’ici quelques minutes.

— C’est parfait. »

Abe la vit regagner son trône dans une grâce satanique avant de fermer les yeux.

« Laissez-les entrer. »

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Stéphane Vla
Les Thèmes Hasardeux d'un Écrivaillon sont une suite de textes en prose produits dans le cadres de challenges que nous nous lançons avec mes confrère et consœur d'écriture, Elena Baroso et Mickaël Jouot.
Chaque semaine nous devons nous efforcer de réaliser un récit, court ou long, contenant trois mots choisis arbitrairement.
J'ouvre donc le bal de mes contributions à venir avec un texte un peu haut en couleurs...

Les contributions d'Elena sont à retrouver à cette adresse :

https://www.scribay.com/text/1095305884/writing-challenge

Et pour les contributions de Mickaël :

https://www.scribay.com/text/1935586657/themes-hasardeux
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Caiuspupus



Marie se réveilla en sueur dans son lit, les yeux grands ouverts. Elle jeta un œil à son radio-réveil, mais constata que rien ne s’affichait sur l’écran.

Dans le noir, elle tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis le trouva enfin. Elle appuya dessus plusieurs fois, sans succès.

Elle serra son doudou contre elle. Elle l’avait nommé “Lapinot”. C’était un bon gros lapin blanc usé qui n’était jamais passé par la machine à laver. À 10 ans, elle avait un peu honte d’avoir encore un doudou, mais cette peluche lui évitait de faire des crises d’hystérie lorsqu’elle se retrouvait plongée dans le noir : depuis toute petite, elle souffrait de scotophobie, la peur de l’obscurité. À tel point qu’elle s’endormait encore la lumière allumée, même si elle savait que sa Maman venait l’éteindre une fois qu’elle était endormie. En effet, tous les matins, au réveil, l’ampoule était éteinte et froide. Et tous les matins, Marie lui en faisait le reproche, et ça tournait systématiquement en disputes, sa mère ayant toujours le dernier mot : “ce n’est pas toi qui paye les factures d’éléctricité”.


"Mes parents ne me comprennent pas, ils font semblant d'être de mon côté, mais ils sont à côté de la plaque."


Elle était donc assise seule, dans son lit, plongée dans le noir, complètement tétanisée. Pourtant, la veille, et comme tous le soirs depuis ses 5 ans, elle avait bien avalé ses cachets pour dormir jusqu’au lever du jour. Elle avait une prescription pour ça, le psychiatre qui la suivait s’occupait bien d’elle, même si elle estimait que les médicaments l’abrutissaient un peu. Mais cette nuit, les somnifères n’avaient pas eu l’effet habituel. Marie sentit une panique sourde monter en elle, qu’elle parvint à contenir en serrant très fort sa peluche et en respirant lentement.


"Surtout, reste calme, pense à ce que t'a dit le docteur. Pense à des choses agréables."



Elle eut envie d’appeler ses parents, mais se ravisa aussitôt : ils allaient probablement se mettre en colère contre elle, elle avait trop abusé de leur gentillesse dans le passé. Depuis quelques temps, ils étaient devenus un peu irritables dès qu’il était question de leur sacro-saint sommeil.
Elle jeta un œil dans la direction de l’interrupteur de la chambre, qui était là, elle le savait, tapi dans l’obscurité, si près et si loin à la fois. De toutes façons, puisque l’électricité était coupée, ça n’aurait servi à rien. Et puis, il était impensable de se lever pour sortir de la pièce. Il y avait peut-être un monstre tapi sous le sommier, prêt à surgir, à lui mordre les jambes et à l’emporter avec elle sous le lit en la tirant par les cheveux. Elle avait lu quelque part que souvent, les petites filles avaient peur de ce qu’il y a sous leur lit. Les garçons, quant à eux craignaient ce qu’il y a derrière la fenêtre, ou derrière la porte. Marie, elle, était certaine que dans le noir, des monstres griffus se réveillaient. Alors, ils pouvaient surgir de partout, des portes, des fenêtres, des placards, de dessous le lit, du plafond, aussi. Surtout des faux-plafonds, ils sont traîtres, ceux-là.


"Ils sont là, dans le noir, je le sens. Ils me voient mais je ne peux pas les voir. Ils m'attendent."



Elle écarquilla les yeux pour capter un maximum de lumière, distinguer quelque chose dans la pièce, mais elle n’y parvint pas, à son grand regret. Le noir était profond, dense, il enveloppait tout.
Soudain, elle entendit un bruit. Une sorte de craquement. Elle inspira lentement, et tâcha de ne pas polluer les sons de la pièce avec sa propre respiration. Rien. Le silence complet. Ce craquement était certainement le fruit de son imagination. Elle se dit que dans le noir, l’ouïe était décuplée, puisque la vue ne parasitait pas les autres sens. Le moindre petit bruit devenait alors assourdissant. Elle serra fort son lapinot, se blottit sous la couverture, essaya de se convaincre que tout allait bien se passer, qu’il fallait juste se rendormir, et qu’au réveil, tout serait oublié. Elle jeta un regard vers la fenêtre. La nuit était très sombre, sans lune, sans étoiles, Et il n’y avait aucun lampadaire pour apporter un peu de lumière… En réalité, elle ne distinguait même pas sa fenêtre, elle imaginait juste sa présence, quelque part à gauche de son lit.

Puis elle entendit un bruit à nouveau, léger, celui de la pluie qui vient frapper les carreaux. Le craquement qu’elle avait perçu avait était peut-être celui d’un coup de tonnerre lointain? L’explication était logique. Elle s’enfonça un peu plus sous les draps, et se mit à compter lentement ses inspirations et ses expirations afin de faire venir le sommeil. Elle avait lu sur internet que cette méthode fonctionnait.


"Inspire, expire, inspire, expire, tout va bien se passer, il n'y a personne dans cette pièce, tout ça, c'est dans ta tête."



Au bout de 50 inspirations, et tout autant d’expirations, elle constata que cette technique ne fonctionnait pas. Elle était tendue, elle sentait une forme de présence près d’elle. Elle s’agita dans tous les sens, donna des coups de poings dans le vide, autour d’elle. Rien.


"Laissez-moi tranquille ! Partez d'ici !"


Elle eut envie de pleurer, les larmes montèrent en elle. Elle était sur le point de craquer complètement. Un souffle glacial vint alors la saisir dans le lit, suivi d’une sorte de bruit caverneux. Elle sursauta, et tout son corps se mit à trembler.


"Que vient-il de se passer, là? La fenêtre est fermée, ce n’était pas un courant d’air."



Elle tenta un timide “Il y a quelqu’un”? Aucune réponse, il fallait s’en douter… Pourtant, elle le sentait, il y avait bien une présence dans la pièce, qui lui voulait du mal.


Dehors, la pluie se mit à tomber de plus en plus fort, suivie de plusieurs coups de tonnerre qui ne firent qu’ajouter à la tension qui régnait dans la chambre. Marie se cacha complètement sous la couette avec Lapinot, et pria.



"Ne panique pas, Lapinot, tout va bien se passer. On va s'en sortir, ne t'inquiète pas, je suis là pour te protéger des méchants. "



Un rire strident retentit alors dans toute la pièce. Elle s’immobilisa, puis hurla, prise de panique. Toute la tension qu’elle avait gardée en elle explosa d’un coup.


Au même moment, un éclair vint illuminer la pièce. Un très bref instant, Marie put ainsi voir ce que l’obscurité lui avait caché jusqu’ici : sur le parquet, à deux mètres de son lit, gisait Lapinot, son bon gros doudou.


"Mais, si Lapinot est par terre, c'est que..."


Elle comprit instantanément, et relâcha son étreinte de la “peluche” qu’elle serrait si fort contre elle depuis son réveil.

Peu après, ses parents arrivèrent en trombe dans sa chambre, et découvrirent leur fille sans vie, dans un bain de sang, à côté d’une drôle de peluche qui souriait étrangement.

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