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Abraham faisait ce que l’on pouvait apparenter aux vœux de silence des moines. En effet, depuis que ses saletés de dick head avaient foutus à la porte son protecteur, le prince n’avait pas décroché un seul mot. Ni bonjour, ni merci, excepté quelques mots pour Benjamin et Quinn qui était revenu en apprenant ce qu’il se tramait au manoir (et pour voir Marcus). Celui aux cheveux d’argent traînait principalement à l’orangerie, les yeux perdus à travers la vitre pour admirer la beauté du jour ; il ne se faisait pas brûler, les particules de ce verre l’en empêchait et ce, bien mieux qu’un tissu.

Il avait mal.

D’une manière différente que lorsqu’il avait perdu sa mère, mais tout de même, il détestait cette pression désagréable qui comprimait sa poitrine sans que les larmes n’arrivent à prendre le relais. Il se sentait seul, vide et sans soif. La perte de la soif était associée à un état dépressif chez les vampires, et c’était quelque chose de très rare sachant l’addiction qu’ils portaient pour ce liquide de vie. Il buvait cependant, le minimum nécessaire pour ne pas à avoir à subir les reproches et voir la face de son père ne serait plus qu’une minute par nuit. Par ailleurs, celui-ci était âpre, sans la saveur suprême qu’avait celui de Jullian. Il serra la main sur son chandail, se remémorant le plaisir immesurable qu’il avait ressenti lorsqu’ils s’étaient étreints sous la lune. Il n’avait aucun doute, cet homme était sa destinée.

Il entendit les portes de l’orangerie s’ouvrir, et – par ce grognement déplaisant – il sut que c’était son père.

« Fait toi beau pour cette nuit », lui dit-il.

Le prince ne se retourna pas, pas plus qu’il ne lui répondit. Il en avait marre qu’il le prenne pour le gamin qu’il n’était plu. Il avait son caractère de merde, ses sauts d’humeurs qui allaient avec et ce ne serait pas dans le siècle à venir qu’il changerait. A un moment le roi devait comprendre qu’il pouvait assumer ses actes et enfin grandir par lui-même, comment voulait-il qu’il devienne « adulte » (il avait l’image du vieil homme aux lunettes qui passait son temps à boire un café) s’il passait son temps à le couver ? Il l’empêchait de se faire sa propre idée de la vie, il était maintenu dans cet engrenage stupide et pour s’envoler, son père devait lui donner de l’air. Beaucoup d’air.

Ce n’était pas qu’il n’aimait pas François, pas qui lui reprochait ce qu’il était ou comme il dirigeait son pays, car tout ça, il le faisait très bien. Ce qui le dérangeait, c’était que depuis que sa mère était morte, plus rien entre eux n’avait été pareil. Pendant quelques temps il l’avait couvé comme il se devait, mais très vite, la haine (déjà présente) envers les lycanthropes l’avait gagné comme une mauvaise maladie et il a commencé à voir le mal partout ; avec le meurtre des sangs purs, cela ne s’était pas arrangé.

« Ne soit pas en retard et essaie de sourire un peu », ajouta le roi avant de tourner les talons comme il s’apercevait que son fils ne lui répondait pas.

Après encore de longues minutes à contempler les derniers gros rayons de l’après-midi, il se prépara.

Lorsque les lumières naturelles se dissipèrent totalement, les premiers invités firent leur apparition, le prince était toujours dans sa chambre, certes prêt, toutefois sans intention de descendre.

« Ils vont nous attendre Abe, on devrait y aller », fit Quinn.

Elle n’obtint pourtant aucune réponse.

« J’ai déjà renvoyé trois gardes, si c’est ton père qui vient je doute qu’il soit aussi gentil », insista-t-elle.

La demoiselle, aussi jolie qu’un cœur, attendait avec une patience limitée que son ami daigne de lever son joli cul pour gagner la salle de réception déjà pleine à craquer. Un soupire franchit ses lèvres et elle laissa ses pensées futiles s’échapper :

« J’ai entendu dire qu’il y avait beaucoup de beaux garçons ce soir. »

Le prince la regarda de ses yeux de sang. En réponse, un frisson s’empara d’elle et sous l’aura froide du sang pur, elle s’excusa dans un souffle. Elle n’avait jamais vraiment connu Abe énervé, cependant elle avait eu largement vent des envies meurtrière assez incontrôlable des sang-purs ; après tout, le prince en était un, né de l’union rare de deux vampires. En le regardant elle voyait bien qu’il n’était pas énervé contre elle, mais c’était l’effet de ce lien, qui l’empêchait de bien penser et d’agir comme il avait l’habitude de le faire.

« Je vais l’oublier, ce n’était qu’un Calice potentiel, maugréa celui aux cheveux d’argent.

— On croirait entendre ton père.

— Va retrouver ton homme, il n’attend que ça depuis que mon père lui a donné sa nuit », siffla-t-il.

La jeune femme lui tapota gentiment l’épaule, et lâcha un « vient vite » avant de filer vers la salle de réception où elle retrouverait son compagnon. Elle le trouva un peu à l’écart, surveillant la pièce de son regard perçant.

« On fait un jeu ? »

Marcus se pencha vers sa douce, mais ne lui fit qu’un pauvre baiser aux coins des lèvres.

« Je bosse mon ange, je n’ai pas le temps, dit-il.

— Même pas cinq minutes ? »

L’homme lâcha un léger rire. Cinq minutes ne suffiraient pas, à l’évidence, car il savait parfaitement les sous-entendus qui emplissait la voie de son calice.

« Je ne dois pas quitter des yeux les invités, assura-t-il.

— Et ne suis-je pas une invitée ? »

Il glissa un regard vers elle, et il sut qu’il avait perdu le combat. Avec la douce musique de piano, elle commença à reculer un peu dans le couloir, totalement) l’abri du regard, puis vint ensuite relever le bas de sa robe fluide, mettant en évidence, la peau parfaite de sa jambe, à la limite de la dentelle de sa culotte. Elle lui fit signe de le suivre, et c’est ainsi, après qu’elle lui ait apporté le coup fatal en coupant sa lèvre par son croc que Marcus fondit sur elle.

Abraham ne tarda pas à descendre, il fit son apparition dans la grande pièce. Beaucoup d’aristocrates le saluèrent, mais mis à part un sourire dépourvu de joie, ils n’eurent pas plus d’attention de sa part. Le prince descendit les marches dans le froid le plus glacial, et se servit avec désinvolture une flûte de sang qu’on lui tendit. Son père le fusilla du regard depuis l’autre bout de la pièce, pourtant il n’en fit rien.

« J’espère que je ne vous dérange pas ? »

Le sang pur sursauta en entendant une voix féminine à ses côtés. Il se tourna vers elle, espérant la faire fuir par son regard de sang. Pourtant, la jeune femme, qu’il qualifierait de frêle à ses yeux ne broncha pas, elle lui sourit même.

« Qui êtes-vous ? Demanda-t-il plutôt intrigué qu’elle ose lui tenir tête.

— Félicie, une des humaines pour la fête, mais je me suis éclipsée en voyant que vous sembliez… enfin vous voyez. »

Le vampire plissa les yeux, et la dévisagea. Maintenant qu’elle le disait, la jeune femme était habillée d’une manière assez, provoquante. La tenue courte qu’elle portait ne devait pas être confortable, et les parures qui pendaient à ses extrémités satisfaisaient pour sur les tendances fétichistes des hauts gradés. A l’évidence, elle aurait pu être à son gout dans une autre vie. Il lui tint ces quelques mots sur le même ton :

« Je ne suis pas intéressé par… vous voyez ce que je veux dire. »

L’humaine rit doucement.

« Je ne cherchais pas un vampire pour, vous savez quoi », s’amusa-t-elle, ses joues rougirent trahissant sa gêne.

Elle pinça ses lèvres dans une mauvaise grimace et lui avoua :

« Mais je ne dirais pas non pour quitter cette fête des plus barbantes. »

Sans plus de cérémonies, ils s’enfuirent hors de la pièce. Ils gagnèrent vite la cour, et sans avoir de raison particulière, le prince la guida vers l’orangerie. Depuis qu’il avait gouté au sang de Jullian, le prince ne pouvait pas quitter plus d’une journée cet endroit, c’était même pire lorsqu’il se sentait stressé ou dérangé par les évènements.

« Vous ne m’avez pas dit votre nom. »

L’homme leva un sourcil, perplexe qu’elle ne sache pas qui se trouvait à ses côtés. Il savait qu’il faisait très peu d’apparence publique comme son père, mais le prince était depuis cent ans toujours le même pour les humains.

« Abraham Seyfried.

— Le prince ? C’est un honneur, se confondit-elle de adulations.

— Gardez vos flatteries gente dame, cela ne m’atteint pas », se moqua-t-il.

Il aperçut un sourire effronté qui lui plut. Ils marchèrent côte à côte dans ce lieu floral, qui décochèrent à la demoiselle un cri d’admiration. Elle passa ses doigts sur les pétales doux et rosées d’un bouquet, et l’admira de ses yeux pétillant de malice, pendant que ses lèvres s’étirèrent dans un sourire mystérieux. Ils étaient si doux, si fragiles.

« Vous aimez les fleurs ? Demanda le prince.

— Beaucoup. »

Puis ses doigts se fermèrent sur la fleur et la brisèrent.

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Stéphane Vla
Les Thèmes Hasardeux d'un Écrivaillon sont une suite de textes en prose produits dans le cadres de challenges que nous nous lançons avec mes confrère et consœur d'écriture, Elena Baroso et Mickaël Jouot.
Chaque semaine nous devons nous efforcer de réaliser un récit, court ou long, contenant trois mots choisis arbitrairement.
J'ouvre donc le bal de mes contributions à venir avec un texte un peu haut en couleurs...

Les contributions d'Elena sont à retrouver à cette adresse :

https://www.scribay.com/text/1095305884/writing-challenge

Et pour les contributions de Mickaël :

https://www.scribay.com/text/1935586657/themes-hasardeux
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Caiuspupus



Marie se réveilla en sueur dans son lit, les yeux grands ouverts. Elle jeta un œil à son radio-réveil, mais constata que rien ne s’affichait sur l’écran.

Dans le noir, elle tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis le trouva enfin. Elle appuya dessus plusieurs fois, sans succès.

Elle serra son doudou contre elle. Elle l’avait nommé “Lapinot”. C’était un bon gros lapin blanc usé qui n’était jamais passé par la machine à laver. À 10 ans, elle avait un peu honte d’avoir encore un doudou, mais cette peluche lui évitait de faire des crises d’hystérie lorsqu’elle se retrouvait plongée dans le noir : depuis toute petite, elle souffrait de scotophobie, la peur de l’obscurité. À tel point qu’elle s’endormait encore la lumière allumée, même si elle savait que sa Maman venait l’éteindre une fois qu’elle était endormie. En effet, tous les matins, au réveil, l’ampoule était éteinte et froide. Et tous les matins, Marie lui en faisait le reproche, et ça tournait systématiquement en disputes, sa mère ayant toujours le dernier mot : “ce n’est pas toi qui paye les factures d’éléctricité”.


"Mes parents ne me comprennent pas, ils font semblant d'être de mon côté, mais ils sont à côté de la plaque."


Elle était donc assise seule, dans son lit, plongée dans le noir, complètement tétanisée. Pourtant, la veille, et comme tous le soirs depuis ses 5 ans, elle avait bien avalé ses cachets pour dormir jusqu’au lever du jour. Elle avait une prescription pour ça, le psychiatre qui la suivait s’occupait bien d’elle, même si elle estimait que les médicaments l’abrutissaient un peu. Mais cette nuit, les somnifères n’avaient pas eu l’effet habituel. Marie sentit une panique sourde monter en elle, qu’elle parvint à contenir en serrant très fort sa peluche et en respirant lentement.


"Surtout, reste calme, pense à ce que t'a dit le docteur. Pense à des choses agréables."



Elle eut envie d’appeler ses parents, mais se ravisa aussitôt : ils allaient probablement se mettre en colère contre elle, elle avait trop abusé de leur gentillesse dans le passé. Depuis quelques temps, ils étaient devenus un peu irritables dès qu’il était question de leur sacro-saint sommeil.
Elle jeta un œil dans la direction de l’interrupteur de la chambre, qui était là, elle le savait, tapi dans l’obscurité, si près et si loin à la fois. De toutes façons, puisque l’électricité était coupée, ça n’aurait servi à rien. Et puis, il était impensable de se lever pour sortir de la pièce. Il y avait peut-être un monstre tapi sous le sommier, prêt à surgir, à lui mordre les jambes et à l’emporter avec elle sous le lit en la tirant par les cheveux. Elle avait lu quelque part que souvent, les petites filles avaient peur de ce qu’il y a sous leur lit. Les garçons, quant à eux craignaient ce qu’il y a derrière la fenêtre, ou derrière la porte. Marie, elle, était certaine que dans le noir, des monstres griffus se réveillaient. Alors, ils pouvaient surgir de partout, des portes, des fenêtres, des placards, de dessous le lit, du plafond, aussi. Surtout des faux-plafonds, ils sont traîtres, ceux-là.


"Ils sont là, dans le noir, je le sens. Ils me voient mais je ne peux pas les voir. Ils m'attendent."



Elle écarquilla les yeux pour capter un maximum de lumière, distinguer quelque chose dans la pièce, mais elle n’y parvint pas, à son grand regret. Le noir était profond, dense, il enveloppait tout.
Soudain, elle entendit un bruit. Une sorte de craquement. Elle inspira lentement, et tâcha de ne pas polluer les sons de la pièce avec sa propre respiration. Rien. Le silence complet. Ce craquement était certainement le fruit de son imagination. Elle se dit que dans le noir, l’ouïe était décuplée, puisque la vue ne parasitait pas les autres sens. Le moindre petit bruit devenait alors assourdissant. Elle serra fort son lapinot, se blottit sous la couverture, essaya de se convaincre que tout allait bien se passer, qu’il fallait juste se rendormir, et qu’au réveil, tout serait oublié. Elle jeta un regard vers la fenêtre. La nuit était très sombre, sans lune, sans étoiles, Et il n’y avait aucun lampadaire pour apporter un peu de lumière… En réalité, elle ne distinguait même pas sa fenêtre, elle imaginait juste sa présence, quelque part à gauche de son lit.

Puis elle entendit un bruit à nouveau, léger, celui de la pluie qui vient frapper les carreaux. Le craquement qu’elle avait perçu avait était peut-être celui d’un coup de tonnerre lointain? L’explication était logique. Elle s’enfonça un peu plus sous les draps, et se mit à compter lentement ses inspirations et ses expirations afin de faire venir le sommeil. Elle avait lu sur internet que cette méthode fonctionnait.


"Inspire, expire, inspire, expire, tout va bien se passer, il n'y a personne dans cette pièce, tout ça, c'est dans ta tête."



Au bout de 50 inspirations, et tout autant d’expirations, elle constata que cette technique ne fonctionnait pas. Elle était tendue, elle sentait une forme de présence près d’elle. Elle s’agita dans tous les sens, donna des coups de poings dans le vide, autour d’elle. Rien.


"Laissez-moi tranquille ! Partez d'ici !"


Elle eut envie de pleurer, les larmes montèrent en elle. Elle était sur le point de craquer complètement. Un souffle glacial vint alors la saisir dans le lit, suivi d’une sorte de bruit caverneux. Elle sursauta, et tout son corps se mit à trembler.


"Que vient-il de se passer, là? La fenêtre est fermée, ce n’était pas un courant d’air."



Elle tenta un timide “Il y a quelqu’un”? Aucune réponse, il fallait s’en douter… Pourtant, elle le sentait, il y avait bien une présence dans la pièce, qui lui voulait du mal.


Dehors, la pluie se mit à tomber de plus en plus fort, suivie de plusieurs coups de tonnerre qui ne firent qu’ajouter à la tension qui régnait dans la chambre. Marie se cacha complètement sous la couette avec Lapinot, et pria.



"Ne panique pas, Lapinot, tout va bien se passer. On va s'en sortir, ne t'inquiète pas, je suis là pour te protéger des méchants. "



Un rire strident retentit alors dans toute la pièce. Elle s’immobilisa, puis hurla, prise de panique. Toute la tension qu’elle avait gardée en elle explosa d’un coup.


Au même moment, un éclair vint illuminer la pièce. Un très bref instant, Marie put ainsi voir ce que l’obscurité lui avait caché jusqu’ici : sur le parquet, à deux mètres de son lit, gisait Lapinot, son bon gros doudou.


"Mais, si Lapinot est par terre, c'est que..."


Elle comprit instantanément, et relâcha son étreinte de la “peluche” qu’elle serrait si fort contre elle depuis son réveil.

Peu après, ses parents arrivèrent en trombe dans sa chambre, et découvrirent leur fille sans vie, dans un bain de sang, à côté d’une drôle de peluche qui souriait étrangement.

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