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Bien plus tard, après avoir recouvert ses esprits et subit quelques tests inutiles par des médecins, Abe se rendit à l’évidence certaine que son père débarquerait pour lui faire la morale. Cela ne manqua pas, il ouvrit la porte deux secondes plus tard, Marcus à ses côtés.

« Qu’est-ce qui t’a encore pris par la tête ? » demanda le roi.

Son regard était aussi froid que le ton de sa voix.

« Si Jullian n’avait pas été là qu’est ce qui se serait passé Abraham ? »

A l’évidence, il se serait débrouillé seul. Ce n’était pas un incube de pacotille qui lui ferait du mal et pouvait encore moins le posséder, son père lui avait donné il y a bien longtemps un bracelet fin enchanté qui le rendait immunisé aux démons faibles. Et puis justement, c’était bien parce qu’il avait été là qu’il s’était montré imprudent.

Il soupira en silence, c’était la faute de ce loup, il le déconcentrait, le perturbait, le troublait au possible le rendant assurément naïf.

« Je suis fatigué de tes sauts d’humeur.

— Je suis assez vieux pour prendre mes décisions seul non ? s’agaça-t-il.

— Assez ! Tu ne sortiras plus d’ici jusqu’à nouvel ordre », s’emporta son père.

Abe ne trouva rien à dire. Après tout, dès qu’on l’avait ramené au manoir, la première chose qui était ordonné aux gardes avait été celle de l’attacher : ainsi il portait un épais collier magique (plutôt une malédiction à ses yeux) qui l’empêchait de mettre un pied à l’extérieur de la propriété, seul son père, Marcus et Jullian avaient la clé qui lui permettait de sortir.

Il trouverait bien un moyen de filer avant de faire les yeux doux à l’un des trois. Ou bien il s’amuserait avec Benjamin en allant piquer une des clés durant le jour.

Le roi n’adressa plus d’attention à son fils et tourna les talons.

« Jullian, suivez-moi », ordonna-t-il.

Abe glissa un petit regard au loup. Il n’affichait aucune réelle expression, pas même une mince surprise ou anxiété. Comment faisait-il pour s’être revêtu de cette façade alors qu’avec lui il était si expressif ?

Finalement, le warrior quitta la pièce. Le roi vampire le guida un peu plus loin dans les couloirs – le protecteur était à peu près sûr que François ne voulait pas que son fils écoute leur prochaine conversation, ainsi que probablement les autres résidents du manoir – jusqu’à une petite pièce bien coquette servant de petit salon. Avec élégance il prit place sur un des fauteuils et proposa au loup d’en faire autant en face de lui.

« Tu as très bien réagit hier, merci. »

La sincérité emplissait sa voix, et le lycanthrope s’inclina avec respect. Si de l’extérieur il s’agissait d’un échange des plus banals, la tension qui régnait était étouffante.

« Je suppose que vous avez à me dire quelque chose, soupira le roi.

— Oui votre Altesse », avoua-t-il.

Il savait que révéler la vérité au roi ne serait pas facile. Non, ce serait facile à dire mais beaucoup moins à l’entendre et pire à l’accepter. Chez les loups, l’amour possédait un grand A. Il était unique et précieux, donné en cadeau par la Lune. Cela allait avec leur malédiction de mi-homme mi-bête : ils ne pourraient aimer inconditionnellement qu’une personne toute leur vie. Et ce n’était le cas d’aucune autre espèce capable de posséder plusieurs amants.

« Abraham est mon âme sœur. »

Dire que le roi n’était pas surpris par cette nouvelle était un mensonge. Il concevait bien leur tradition, avec l’âme sœur et l’amour unique pour la vie, mais l’idée que son propre fils soit lié à l’un de cette race était hors de sa portée. Entre leur haine mutuelle, leur différente manière de pensée, François voyait très mal où cet amour pourrait les mener. Il ne voulait pas d’un amour interdit pour son fils, pas d’une malédiction et d’une superstition idiote qui n’était pas de leur sang.

Il resta silencieux un long moment, causant le trouble chez le Warrior qui tentait de rester de marbre.

« Que ferais-tu s’il aimait quelqu’un d’autre ? S’il était promis à un ou une autre ? demanda finalement le roi.

— Je n’en sais rien, votre altesse, cela n’arrive presque jamais, nous ne pouvons pas lutter contre la volonté de la lune, répondit-il honnêtement.

— Je m’en doutais, alors je ne pourrais pas autoriser à ce que vous soyez ensembles. »

Le loup en lui fut troublé par ces mots, la surprise, puis la colère et enfin la tristesse vinrent se mêler dans une sensation désagréable. Il voulait crier et demander pourquoi. Ce n’était pas à cause de sa condition car il possédait un titre envié par beaucoup, c’était à cause de son sang de loup, à cause de cette stupide et saugrenu haine entre les siens et les leurs.

« Ne soyez pas si remonté, je ne m’opposerai pas à ce que vous fassiez parti des rangs de la garde. Vous pourrez être aux côtés de mon fils quand il vous plaira mais à condition qu’il ne soit jamais au courant de cette situation.

— Votre altesse c’est impossible que…

— Il épousera une femme, aura une descendance et je ferai en sorte que vous puissiez choisir vous aussi un ou une compagne. Compris ? » demanda-t-il même si ce n’était pas une question.

Il avait envie d’hurler que non, que ce ne serait pas bon pour eux, et que le voir en compagnie d’une femme le tuerait peu à peu. Qu’il ne pourrait pas non plus être heureux avec une autre personne que lui, qu’il ne pourrait bafouer cet amour si pur en le remplaçant par une piètre alternative.

Il ne le put.

Les ordres de son alpha avaient été clairs : il devait protéger le prince et ainsi diminuer les tensions qui régnaient entre les loups et les vampires. Alors ce n’était pas en se mettant à dos le roi qu’il pourrait faire avancer les choses, il serait probablement puni par sa meute et ne pourrait plus jamais se trouver aux côtés d’Abraham.

« Oui votre altesse.

— Bien, j’en parlerai moi-même à votre Alpha, vous pouvez disposer », le congédia-t-il.

Même s’il s’était levé, le garde du corps avait une autre demande au bout des lèvres.

« Puis-je me permettre de vous poser une question ? »

François le regarda avec attention avant d’hocher la tête.

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Stéphane Vla
Les Thèmes Hasardeux d'un Écrivaillon sont une suite de textes en prose produits dans le cadres de challenges que nous nous lançons avec mes confrère et consœur d'écriture, Elena Baroso et Mickaël Jouot.
Chaque semaine nous devons nous efforcer de réaliser un récit, court ou long, contenant trois mots choisis arbitrairement.
J'ouvre donc le bal de mes contributions à venir avec un texte un peu haut en couleurs...

Les contributions d'Elena sont à retrouver à cette adresse :

https://www.scribay.com/text/1095305884/writing-challenge

Et pour les contributions de Mickaël :

https://www.scribay.com/text/1935586657/themes-hasardeux
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Caiuspupus



Marie se réveilla en sueur dans son lit, les yeux grands ouverts. Elle jeta un œil à son radio-réveil, mais constata que rien ne s’affichait sur l’écran.

Dans le noir, elle tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis le trouva enfin. Elle appuya dessus plusieurs fois, sans succès.

Elle serra son doudou contre elle. Elle l’avait nommé “Lapinot”. C’était un bon gros lapin blanc usé qui n’était jamais passé par la machine à laver. À 10 ans, elle avait un peu honte d’avoir encore un doudou, mais cette peluche lui évitait de faire des crises d’hystérie lorsqu’elle se retrouvait plongée dans le noir : depuis toute petite, elle souffrait de scotophobie, la peur de l’obscurité. À tel point qu’elle s’endormait encore la lumière allumée, même si elle savait que sa Maman venait l’éteindre une fois qu’elle était endormie. En effet, tous les matins, au réveil, l’ampoule était éteinte et froide. Et tous les matins, Marie lui en faisait le reproche, et ça tournait systématiquement en disputes, sa mère ayant toujours le dernier mot : “ce n’est pas toi qui paye les factures d’éléctricité”.


"Mes parents ne me comprennent pas, ils font semblant d'être de mon côté, mais ils sont à côté de la plaque."


Elle était donc assise seule, dans son lit, plongée dans le noir, complètement tétanisée. Pourtant, la veille, et comme tous le soirs depuis ses 5 ans, elle avait bien avalé ses cachets pour dormir jusqu’au lever du jour. Elle avait une prescription pour ça, le psychiatre qui la suivait s’occupait bien d’elle, même si elle estimait que les médicaments l’abrutissaient un peu. Mais cette nuit, les somnifères n’avaient pas eu l’effet habituel. Marie sentit une panique sourde monter en elle, qu’elle parvint à contenir en serrant très fort sa peluche et en respirant lentement.


"Surtout, reste calme, pense à ce que t'a dit le docteur. Pense à des choses agréables."



Elle eut envie d’appeler ses parents, mais se ravisa aussitôt : ils allaient probablement se mettre en colère contre elle, elle avait trop abusé de leur gentillesse dans le passé. Depuis quelques temps, ils étaient devenus un peu irritables dès qu’il était question de leur sacro-saint sommeil.
Elle jeta un œil dans la direction de l’interrupteur de la chambre, qui était là, elle le savait, tapi dans l’obscurité, si près et si loin à la fois. De toutes façons, puisque l’électricité était coupée, ça n’aurait servi à rien. Et puis, il était impensable de se lever pour sortir de la pièce. Il y avait peut-être un monstre tapi sous le sommier, prêt à surgir, à lui mordre les jambes et à l’emporter avec elle sous le lit en la tirant par les cheveux. Elle avait lu quelque part que souvent, les petites filles avaient peur de ce qu’il y a sous leur lit. Les garçons, quant à eux craignaient ce qu’il y a derrière la fenêtre, ou derrière la porte. Marie, elle, était certaine que dans le noir, des monstres griffus se réveillaient. Alors, ils pouvaient surgir de partout, des portes, des fenêtres, des placards, de dessous le lit, du plafond, aussi. Surtout des faux-plafonds, ils sont traîtres, ceux-là.


"Ils sont là, dans le noir, je le sens. Ils me voient mais je ne peux pas les voir. Ils m'attendent."



Elle écarquilla les yeux pour capter un maximum de lumière, distinguer quelque chose dans la pièce, mais elle n’y parvint pas, à son grand regret. Le noir était profond, dense, il enveloppait tout.
Soudain, elle entendit un bruit. Une sorte de craquement. Elle inspira lentement, et tâcha de ne pas polluer les sons de la pièce avec sa propre respiration. Rien. Le silence complet. Ce craquement était certainement le fruit de son imagination. Elle se dit que dans le noir, l’ouïe était décuplée, puisque la vue ne parasitait pas les autres sens. Le moindre petit bruit devenait alors assourdissant. Elle serra fort son lapinot, se blottit sous la couverture, essaya de se convaincre que tout allait bien se passer, qu’il fallait juste se rendormir, et qu’au réveil, tout serait oublié. Elle jeta un regard vers la fenêtre. La nuit était très sombre, sans lune, sans étoiles, Et il n’y avait aucun lampadaire pour apporter un peu de lumière… En réalité, elle ne distinguait même pas sa fenêtre, elle imaginait juste sa présence, quelque part à gauche de son lit.

Puis elle entendit un bruit à nouveau, léger, celui de la pluie qui vient frapper les carreaux. Le craquement qu’elle avait perçu avait était peut-être celui d’un coup de tonnerre lointain? L’explication était logique. Elle s’enfonça un peu plus sous les draps, et se mit à compter lentement ses inspirations et ses expirations afin de faire venir le sommeil. Elle avait lu sur internet que cette méthode fonctionnait.


"Inspire, expire, inspire, expire, tout va bien se passer, il n'y a personne dans cette pièce, tout ça, c'est dans ta tête."



Au bout de 50 inspirations, et tout autant d’expirations, elle constata que cette technique ne fonctionnait pas. Elle était tendue, elle sentait une forme de présence près d’elle. Elle s’agita dans tous les sens, donna des coups de poings dans le vide, autour d’elle. Rien.


"Laissez-moi tranquille ! Partez d'ici !"


Elle eut envie de pleurer, les larmes montèrent en elle. Elle était sur le point de craquer complètement. Un souffle glacial vint alors la saisir dans le lit, suivi d’une sorte de bruit caverneux. Elle sursauta, et tout son corps se mit à trembler.


"Que vient-il de se passer, là? La fenêtre est fermée, ce n’était pas un courant d’air."



Elle tenta un timide “Il y a quelqu’un”? Aucune réponse, il fallait s’en douter… Pourtant, elle le sentait, il y avait bien une présence dans la pièce, qui lui voulait du mal.


Dehors, la pluie se mit à tomber de plus en plus fort, suivie de plusieurs coups de tonnerre qui ne firent qu’ajouter à la tension qui régnait dans la chambre. Marie se cacha complètement sous la couette avec Lapinot, et pria.



"Ne panique pas, Lapinot, tout va bien se passer. On va s'en sortir, ne t'inquiète pas, je suis là pour te protéger des méchants. "



Un rire strident retentit alors dans toute la pièce. Elle s’immobilisa, puis hurla, prise de panique. Toute la tension qu’elle avait gardée en elle explosa d’un coup.


Au même moment, un éclair vint illuminer la pièce. Un très bref instant, Marie put ainsi voir ce que l’obscurité lui avait caché jusqu’ici : sur le parquet, à deux mètres de son lit, gisait Lapinot, son bon gros doudou.


"Mais, si Lapinot est par terre, c'est que..."


Elle comprit instantanément, et relâcha son étreinte de la “peluche” qu’elle serrait si fort contre elle depuis son réveil.

Peu après, ses parents arrivèrent en trombe dans sa chambre, et découvrirent leur fille sans vie, dans un bain de sang, à côté d’une drôle de peluche qui souriait étrangement.

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