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Abraham sondait la cour de son manoir avec attention et vivacité. Il s’était levé tôt, aux dernières lueurs même du jour pour échapper aux griffes du grand méchant loup et avait sauté par sa fenêtre en se disant qu’il avait plus de chance de réussir sa fugue ainsi. Malheureusement, il ne pouvait pas mettre un pied dehors : la garde avait été renforcée, sauf s’il traversait l’immense forêt de derrière en risquant de tomber sur des personnes malintentionnées.

C’était donc après avoir parcouru tout le manoir à la recherche du meilleur endroit pour se cacher qu’il avait fini par se jeter dans les énormes fleurs qui décoraient l’allée vers l’orangerie. Il était certain de passer inaperçu, l’odeur de ces pétales masquaient la sienne et il était si silencieux que même des gardes ne l’avaient pas remarqué en passant devant. Il tendit un peu le cou vérifiant que le chien n’était pas là. Ses yeux étaient habitués à la nuit, alors sans mal il devinait que la cour n’était remplie que de vampires.

« Que faites-vous mon prince ? »

Abe frissonna d’ébahissement en entendant cette voix derrière lui. Livide il se retourna, découvrant son garde du corps adossé à la fenêtre qui se trouvait juste là. Absorbé par son intention de lui échapper il n’avait même pas fait attention à l’ouverture des vitres ni à l’odeur de ce toutou poilu. D’ailleurs depuis quand se trouvait-il là ?

« Jullian ! Quelle bonne surprise, qu’est-ce que tu fais là ? » demanda-t-il niaiseux.

Le loup haussa un sourcil et sa bouche s’étira dans un sourire plein de malice qui fit rougir celui aux cheveux d’argent.

« Question stupide », marmonna-t-il pour lui-même.

Il se releva rapidement, essayant de réduire la différence de taille avec cet homme (ce qui était bien impossible car ils avaient bien vingt centimètres de différence), puis se pencha sur le rebord de la fenêtre. Il leva les yeux vers lui, se retrouvant plus proche qu’il ne l’aurait cru de lui. Ses prunelles vacillèrent au rouge étincelant une fraction de seconde et l’appel du sang de Jullian résonna en lui comme un doux murmure auquel il se surprit à avoir du mal à lutter. Son souffle se mélangea au sien, et son regard plongé dans le sien fit naître une tension exquise entre leur corps, à cet instant, il était si près qu’il aurait pu l’embrasser.

Le prince se détourna puis sauta à l’intérieur du manoir.

« T’as l’air vraiment coincé », siffla-t-il en le dévisageant avec attention.

En effet, si cet échange pour le moins étrange avait troublé le prince, le loup quant à lui était crispé jusqu’à l’os : ses phalanges étaient blanches, fermées dans un poing sur son pantalon, et il mordait sa lèvre avec violence. Pour un colosse qui devait assurer sa sécurité, il n’avait pas l’air maître de n’importe quelle situation car si avec un simple rapprochement de ce genre le dérangeait, il n’était pas prêt à toutes les conneries qu’il allait recevoir en pleine poire.

Aussi, Abraham ne comprenait pas pourquoi une telle tension régnait entre eux, car il n’appréciait pas particulièrement la compagnie de cet homme, en fait, il n’aimait pas la compagnie de chien tout court. L’attrait pour son sang le mettait mal à l’aise car sa condition le repoussait.

Il chassa ses mauvaises pensées et fit quelques pas à reculons.

« Je vais à la bibliothèque », annonça-t-il dans le vent.

Cela ne servait pas à grand-chose de lui dire où il allait, puisqu’il viendrait dans tous les cas à le suivre comme un gentil toutou.

Lorsqu’il mit un pied dans la grande pièce, Benji se rua sur lui avec un sourire s’étirant sur la moitié de son visage. Il s’apprêta à lui dire quelque chose mais se retint en apercevant la présence du Loup.

« C’est lui ? » demanda-t-il.

Abe hocha la tête, grognon.

« Ils ne t’ont pas refilé le plus moche », nota-t-il.

Le prince alterna son regard entre son ami et son garde l’air dubitatif. Oui, Jullian correspondait bien à ses goûts en matière d’homme. Il n’était pas un de ces mannequins grand et élancé, il avait vraiment un physique de guerrier, avec quelques cicatrices sur sa peau sombre, dont une particulièrement curieuse qui descendait de son cou sous son haut. C’était ce qui lui plaisait. A vrai dire, ce colosse dégageait une présence très sexy et son regard doré si intense arrivait à le troubler, cependant, il restait un chien, poilus, hurlant stupidement à la pleine lune et remuant la queue pour jouer au bâton.

« Benji, tu sais bien que je n’ai d’yeux que pour toi », avoua théâtralement le prince.

Puis Abe vola un baiser au vampire, un simple, qui ne laissa pas le garde aussi indifférent qu’il le prétendait par cette expression stoïque. Les yeux du prince se plissèrent de curiosité. Durant ces longues années de vie, il n’avait que côtoyer des visages pâles, et s’était toujours amusé à chercher ses gardes et gouvernantes, alors une idée germa dans son esprit. Il étudierait ses moindres expressions jusqu’à savoir comment le pousser à bout pour qu’il reparte la queue entre les jambes chez son cher alpha. Il avait beau avoir le meilleur titre possible, premier Warrior de la meute du Nord, il ne survivrait pas à son tempérament. Beaucoup avant lui avaient essayer et seul Marcus, qui ne passait pas non plus ses jours et ses nuits sur son dos, avait maintenu la pression de sa langue fourchue et de ses bêtises.

Le rouquin avait fini par soupirer en sentant toute cette tension. Il avait ensuite fait quelques pas vers le loup, doucement car il était impressionné par sa prestance, et vint lui demander :

« J’espère que tu arriveras à supporter son caractère.

— Evidement », répondit-il avec sincérité.

Le sourire qu’il accorda au plus petit rembruni Abe. Il les regarda échanger quelques mots qui se transformèrent rapidement en une vive conversation. Ils parlèrent de livre, peut-être un peu de leur culture, mais le prince avait déjà décroché son attention. Benjamin était un bon garçon et surement un des rares vampires qui ne s’amusait pas à cracher sur les loups à tout va. Il semblait même curieux à leur égard, c’était un des traits de caractère que le prince n’aimait pas chez lui.

Une ombre passa dans son regard lorsqu’il comprit qu’il pouvait filer en douce. Le loup était bien occupé par son ami, ainsi il pouvait prendre la poudre d’escampette à sa guise. Et c’est ce qu’il fit. Il retourna rapidement à sa chambre pour y prendre quelques affaires, mais fut soudainement découragé sans raison particulière. Il entreprit à la place de se déshabiller prêt à profiter d’un bain chaud. Ses vêtements glissèrent un a un au sol et il s’apprêta à faire couler l’eau chaude quand la porte s’ouvrit.

« Putain de merde ! » cria Abe en sursautant.

Jullian se tenait là, le souffle court comme s’il venait de retenir sa respiration durant un long instant.

« Sors de là ! » ordonna-t-il.

Le prince remarqua bien le regard brûlant que lui porta l’homme avant qu’il ne referme la porte. Par ailleurs, même depuis l’autre côté de la pièce, il entendait son cœur battre à tout rompre. Abraham jura entre ses dents et s’enroula dans sa serviette, prêt à éclaircir cette stupide situation et à le corriger pour son impudence. En ouvrant à nouveau la porte, il découvrit le loup agité.

« Qu’est ce qui t’a pris sérieusement ? siffla-t-il.

— Quand j’ai remarqué que tu avais disparu, mon cœur… »

Il leva les yeux vers le prince, surpris lui aussi de parler si familièrement. Il toussota avec disgrâce et se reprit.

« J’ai vu le moment ou votre père m’arrachait la tête.

— C’était une raison suffisante pour rentrer dans la salle de bain ?

— Vous auriez pu vous enfuir par la fenêtre », rétorqua le loup.

Un sourire d’amusement étira les lèvres de celui aux cheveux d’argent. Il s’approcha de lui, d’un pas lent et impressionnant. Jullian ne pouvait le quitter des yeux, captivé par son élégance et son insolence.

Il lui tint ces quelques mots avec lassitude.

« Ecoute tas de muscle, même si j’étais à l’autre bout du monde on me retrouverait en moins de deux. Et puis je ne suis pas suicidaire, je ne vais jamais loin. »

Il s’arrêta à la limite de l’embrasser.

« Maintenant sort de ma chambre avant que je crie au viol. »

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Stéphane Vla
Les Thèmes Hasardeux d'un Écrivaillon sont une suite de textes en prose produits dans le cadres de challenges que nous nous lançons avec mes confrère et consœur d'écriture, Elena Baroso et Mickaël Jouot.
Chaque semaine nous devons nous efforcer de réaliser un récit, court ou long, contenant trois mots choisis arbitrairement.
J'ouvre donc le bal de mes contributions à venir avec un texte un peu haut en couleurs...

Les contributions d'Elena sont à retrouver à cette adresse :

https://www.scribay.com/text/1095305884/writing-challenge

Et pour les contributions de Mickaël :

https://www.scribay.com/text/1935586657/themes-hasardeux
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Caiuspupus



Marie se réveilla en sueur dans son lit, les yeux grands ouverts. Elle jeta un œil à son radio-réveil, mais constata que rien ne s’affichait sur l’écran.

Dans le noir, elle tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis le trouva enfin. Elle appuya dessus plusieurs fois, sans succès.

Elle serra son doudou contre elle. Elle l’avait nommé “Lapinot”. C’était un bon gros lapin blanc usé qui n’était jamais passé par la machine à laver. À 10 ans, elle avait un peu honte d’avoir encore un doudou, mais cette peluche lui évitait de faire des crises d’hystérie lorsqu’elle se retrouvait plongée dans le noir : depuis toute petite, elle souffrait de scotophobie, la peur de l’obscurité. À tel point qu’elle s’endormait encore la lumière allumée, même si elle savait que sa Maman venait l’éteindre une fois qu’elle était endormie. En effet, tous les matins, au réveil, l’ampoule était éteinte et froide. Et tous les matins, Marie lui en faisait le reproche, et ça tournait systématiquement en disputes, sa mère ayant toujours le dernier mot : “ce n’est pas toi qui paye les factures d’éléctricité”.


"Mes parents ne me comprennent pas, ils font semblant d'être de mon côté, mais ils sont à côté de la plaque."


Elle était donc assise seule, dans son lit, plongée dans le noir, complètement tétanisée. Pourtant, la veille, et comme tous le soirs depuis ses 5 ans, elle avait bien avalé ses cachets pour dormir jusqu’au lever du jour. Elle avait une prescription pour ça, le psychiatre qui la suivait s’occupait bien d’elle, même si elle estimait que les médicaments l’abrutissaient un peu. Mais cette nuit, les somnifères n’avaient pas eu l’effet habituel. Marie sentit une panique sourde monter en elle, qu’elle parvint à contenir en serrant très fort sa peluche et en respirant lentement.


"Surtout, reste calme, pense à ce que t'a dit le docteur. Pense à des choses agréables."



Elle eut envie d’appeler ses parents, mais se ravisa aussitôt : ils allaient probablement se mettre en colère contre elle, elle avait trop abusé de leur gentillesse dans le passé. Depuis quelques temps, ils étaient devenus un peu irritables dès qu’il était question de leur sacro-saint sommeil.
Elle jeta un œil dans la direction de l’interrupteur de la chambre, qui était là, elle le savait, tapi dans l’obscurité, si près et si loin à la fois. De toutes façons, puisque l’électricité était coupée, ça n’aurait servi à rien. Et puis, il était impensable de se lever pour sortir de la pièce. Il y avait peut-être un monstre tapi sous le sommier, prêt à surgir, à lui mordre les jambes et à l’emporter avec elle sous le lit en la tirant par les cheveux. Elle avait lu quelque part que souvent, les petites filles avaient peur de ce qu’il y a sous leur lit. Les garçons, quant à eux craignaient ce qu’il y a derrière la fenêtre, ou derrière la porte. Marie, elle, était certaine que dans le noir, des monstres griffus se réveillaient. Alors, ils pouvaient surgir de partout, des portes, des fenêtres, des placards, de dessous le lit, du plafond, aussi. Surtout des faux-plafonds, ils sont traîtres, ceux-là.


"Ils sont là, dans le noir, je le sens. Ils me voient mais je ne peux pas les voir. Ils m'attendent."



Elle écarquilla les yeux pour capter un maximum de lumière, distinguer quelque chose dans la pièce, mais elle n’y parvint pas, à son grand regret. Le noir était profond, dense, il enveloppait tout.
Soudain, elle entendit un bruit. Une sorte de craquement. Elle inspira lentement, et tâcha de ne pas polluer les sons de la pièce avec sa propre respiration. Rien. Le silence complet. Ce craquement était certainement le fruit de son imagination. Elle se dit que dans le noir, l’ouïe était décuplée, puisque la vue ne parasitait pas les autres sens. Le moindre petit bruit devenait alors assourdissant. Elle serra fort son lapinot, se blottit sous la couverture, essaya de se convaincre que tout allait bien se passer, qu’il fallait juste se rendormir, et qu’au réveil, tout serait oublié. Elle jeta un regard vers la fenêtre. La nuit était très sombre, sans lune, sans étoiles, Et il n’y avait aucun lampadaire pour apporter un peu de lumière… En réalité, elle ne distinguait même pas sa fenêtre, elle imaginait juste sa présence, quelque part à gauche de son lit.

Puis elle entendit un bruit à nouveau, léger, celui de la pluie qui vient frapper les carreaux. Le craquement qu’elle avait perçu avait était peut-être celui d’un coup de tonnerre lointain? L’explication était logique. Elle s’enfonça un peu plus sous les draps, et se mit à compter lentement ses inspirations et ses expirations afin de faire venir le sommeil. Elle avait lu sur internet que cette méthode fonctionnait.


"Inspire, expire, inspire, expire, tout va bien se passer, il n'y a personne dans cette pièce, tout ça, c'est dans ta tête."



Au bout de 50 inspirations, et tout autant d’expirations, elle constata que cette technique ne fonctionnait pas. Elle était tendue, elle sentait une forme de présence près d’elle. Elle s’agita dans tous les sens, donna des coups de poings dans le vide, autour d’elle. Rien.


"Laissez-moi tranquille ! Partez d'ici !"


Elle eut envie de pleurer, les larmes montèrent en elle. Elle était sur le point de craquer complètement. Un souffle glacial vint alors la saisir dans le lit, suivi d’une sorte de bruit caverneux. Elle sursauta, et tout son corps se mit à trembler.


"Que vient-il de se passer, là? La fenêtre est fermée, ce n’était pas un courant d’air."



Elle tenta un timide “Il y a quelqu’un”? Aucune réponse, il fallait s’en douter… Pourtant, elle le sentait, il y avait bien une présence dans la pièce, qui lui voulait du mal.


Dehors, la pluie se mit à tomber de plus en plus fort, suivie de plusieurs coups de tonnerre qui ne firent qu’ajouter à la tension qui régnait dans la chambre. Marie se cacha complètement sous la couette avec Lapinot, et pria.



"Ne panique pas, Lapinot, tout va bien se passer. On va s'en sortir, ne t'inquiète pas, je suis là pour te protéger des méchants. "



Un rire strident retentit alors dans toute la pièce. Elle s’immobilisa, puis hurla, prise de panique. Toute la tension qu’elle avait gardée en elle explosa d’un coup.


Au même moment, un éclair vint illuminer la pièce. Un très bref instant, Marie put ainsi voir ce que l’obscurité lui avait caché jusqu’ici : sur le parquet, à deux mètres de son lit, gisait Lapinot, son bon gros doudou.


"Mais, si Lapinot est par terre, c'est que..."


Elle comprit instantanément, et relâcha son étreinte de la “peluche” qu’elle serrait si fort contre elle depuis son réveil.

Peu après, ses parents arrivèrent en trombe dans sa chambre, et découvrirent leur fille sans vie, dans un bain de sang, à côté d’une drôle de peluche qui souriait étrangement.

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