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Abraham Seyfried contempla avec sérénité la houle. Elle s’échouait avec grâce sur le sable fin en cette nuit de printemps, l’eau allait et venait, repartait et reprenait de la hauteur dans un mouvement sans désaccord, reflétant l’émotion paisible d’Abe. Le vent était tombé aussitôt que l’obscurité avait envahi l’horizon et les étoiles emplissaient le ciel, il ne restait qu’une légère brise, un murmure, qui frôlait sa nuque et faisait virevolter quelques unes de ses longues mèches de cheveux argentés. Il avait un rêve futile : quitter sa prison dorée et voir au-delà de la mer pour y découvrir toutes les splendeurs d’un monde qui lui était inconnu.

Ses pieds touchèrent l’eau, et malgré sa température corporelle bien en dessous de celle humaine, il frissonna. Abe était un vampire sang pur, le prince de la nuit, et bien que sa condition fût enviée par plus d’un, il aurait laissé sans soucis sa place pour embrasser son songe d’aventurier. Il ne ressentait pas cette peur de l’inexploré, il en était à l’inverse terriblement curieux et désireux. Si un jour on lui accordait un souhait (ou trois comme pour Aladin) il choisirait de devenir un oiseau, pour voler, toujours plus haut, pour admirer les étendues majestueuses du monde.

« Mon prince ! » cria une voix derrière lui.

C’était sous l’allure d’un jeune garçon de treize ans que le nouveau venu se présenta au monarque. Même s’il était petit, aux formes juvéniles, ce vampire était bien plus âgé qu’il en avait l’air.

« Benji, je t’ai dit des millions de fois de m’appeler Abe, ou même Abraham dans le pire des cas. Chaque nouvelle nuit tu oublies cette leçon », le sermonna-t-il.

Benjamin était un adorable garçon bien équilibré et intelligent, ils se connaissaient depuis toujours et sa situation particulière en arrivant au palais, les avaient beaucoup rapprochés. Rouquin et à la moue toujours gironde, quiconque était loin de se douter de son passé. C’était un rescapé de la folie d’un père ivrogne, lui et ses deux frères avaient été ensuite mordus par un ami à sa famille, un sang pur, mais Benji fut le seul à avoir recouvert de ses blessures. Il se séjournait au château, alors, sous la direction de leur gouvernante, Mona (une vielle vampire assez stricte).

Le prince se retourna. Il essuya avec rapidité ses pieds pour remettre proprement ses chaussures avant de prendre la main de son ami. Il se mit à courir.

« Viens ! » souffla-t-il.

Même si le plus petit se laissait faire, il savait que le prince avait une très, très, mauvaise idée en tête. Ils traversèrent le manoir en silence, saluèrent avec innocence les personnes qu’ils croisaient pour aller jusqu’à la chambre de Abe. Sans perdre une minute de la nuit, il prit une sacoche cachée en dessous du lit et gagna sa fenêtre. Il s’y pencha discrètement en faisant signe à Benjamin d’approcher.

« Mon pr… Abe nous ne devrions pas sortir.

— Pour faire quoi d’autre ? » rétorqua-t-il sans quitter des yeux le chemin qui les mèneraient à la liberté.

Le rouquin grimaça dans une adorable moue que lui permettait son âge corporel. Ils pouvaient faire beaucoup de chose ! Lire, jouer à des jeux de société, s’instruire, cuisiner, dessiner, jardiner, il y avait un nombre incalculable de chose plus ou moins amusante à faire entre ces murs.

« Je dois te rappeler ce qui est arrivé la dernière fois ? » demanda le garçon d’une voix bien plus mature.

Le prince lui accorda l’attention de son regard bleu.

« On a seulement dû rester deux heures dans la chapelle, c’est rien.

— Et moi dans tout ça hein ? » rouspéta-t-il en gonflant les joues.

Le petit en avait des sueurs froides dans le dos car pour les vampires, ou du moins les créatures de la nuit, les lieux sacrées étaient des endroits plutôt désagréables. Les grandes églises étaient les pires : elles leur donnaient des hallucinations et douleurs insupportablement aigue. Et au plus grand malheur de Benji, Abe se fichait pas mal de la punition. Il n’était pas maso, mais avec le nombre incalculable de traitement qu’il avait reçu en plus d’un siècle, il en était arrivé à la conclusion qu’il ne risquait rien, ce n’était pas une réelle douleur physique et ça lui forgeait le caractère.

« Bah reste là alors Benji, je te rapporterai une bière de sang si je ne la bois pas au retour. »

Il réajusta sa sacoche sur le dos et se mit debout sur la fenêtre.

« Auf wiedersehen ! » dit-il en allemand.

Il se laissa tomber en arrière.

Abe avait l’habitude de faire ce tour : chuter dans le vide pour atterrir sur ses pieds dans une délicatesse que seule lui connaissait, et il adorait admirer cette expression déformée par un haut de cœur de son ami. Ce n’était pourtant pas quatre étages qui faisaient peur à un vampire. Le prince recoiffa rapidement ses longs cheveux d’argent et se mit à marcher. Il savait avec pertinence que le rouquin ne tarderait pas à faire surface à ses côtés. Ce fut rapidement le cas.

« Tu as changé d’avis ? demanda-t-il malicieusement.

— C’est seulement à cause de la bière.

— J’ai bien compris que tu ne pouvais pas te passer de moi », le taquina-t-il.

Benji lui tira la langue, et ils progressèrent jusqu’à l’extérieur de la propriété. Leur fugue avait l’air d’une chose aisée, pourtant elle ne l’était pas. Il y avait de nombreux gardes qui faisaient leur ronde, et leur odeur pouvait les trahir à tout moment ; heureusement, les chances étaient de leurs côtés, il n’y avait pas de vent et c’était exactement l’heure de tournement. Ainsi, ils se faufilèrent assez facilement dehors et prirent la direction de la ville. Pour un humain, la distance était plutôt longue, mais pour une créature de la nuit, grâce à leur corpulence dotée d’une endurance et puissance hors normes, ils n’avaient qu’à marcher une demi-heure, sans avoir à s’essouffler. Afin de toujours rester discret, ils se fondirent dans l’ombre des petites allées.

« Tu vois ce que je vois ? » souffla le sang pur.

Celui-ci avait porté son attention sur une discothèque faisant le coin de la rue, où de très jolies filles entraient en gloussant.

« Non, Abe c’est… »

Le rouquin n’eut pas le temps de finir sa phrase que le prince progressait vers l’allée.

« Si on nous voit ici c’est pas dans l’Eglise qu’on va se retrouver mais sous le soleil ! cingla le rouquin.

— Arrête d’être aussi pessimiste, on va bien s’amuser ! rétorqua-t-il.

— Tu devrais écouter Benjamin, Abraham William Seyfried. »

La voix grave derrière eux les cloua sur place. De magnifiques rougeurs commençaient à se peindre sur leur joues – exactement comme celle des gamins qui sont surpris à dessiner sur les murs – malgré cela la honte n’arrêta pas Abe. Il n’y avait que deux personnes qui l’appelaient ainsi lorsqu’il faisait une connerie.

« Marcus ! Mais quel plaisir de te voir. Quel bon vent t’amène ? Ce n’est pas bien de trainer dans ce genre d’endroit tu le sais pourtant », se confondit-il de mensonges.

Marcus Pervenche était le bras droit de son père, une des pires sangsues de la garde et surement le seul qui arrivait à lui mettre la main dessus lorsqu’il s’apprêtait à faire des conneries. Le vampire le lorgnait d’une manière que seul lui et son père osaient lui lancer un tel regard, qui toutefois était bien loin de lui faire un quelconque effet (ce n’était pas le cas de Benji qui commençait à en avoir des sueurs froides).

« Ne me prends pas pour un con sale gamin, je vous ai suivi dès que vous avez mis un pied dehors », le gronda-t-il.

A ces mots il lui attrapa le col avant de le jeter sur son dos. Cet homme était le seul qui prenait délibérément le droit de lui parler de cette sorte, même son père ne le traitait jamais de « sale gamin » bien qu’il devait penser bien pire.

« On peut peut-être s’arranger ? demanda le sang pur.

— Tu verras ça avec ton père.

— Flûte de crotte de bique », jura-t-il poliment même si les sales mots dans sa tête étaient plus appropriés.

Ce fut ainsi qu’ils regagnèrent le manoir, dépourvus de leur bière.

Quelques minutes plus tard ils firent face au roi de la nuit. Il était debout, devant son trône habillé de ce smoking avec le tissu du dos trop long – une absolue tenue immonde aux yeux du prince – ses cheveux argentés rabattus avec surplus de gel en arrière et ses merveilleuses lunettes triangulaires posée sur son nez.

« Mon fils. »

La voix du vieux vampire le fit relever la tête.

« Père », répondit-il sur le même ton (avec un brin de dédain en plus).

Le Sang-pur marcha dans sa direction. Il avait le regard sombre de colère.

« Comment chasse une panthère ?

— Je ne sais pas père, souffla-t-il.

— Lorsqu’elle chasse, elle devient aussi invisible que l’ombre d’un arbre. Elle est silencieuse à l’affut. Et quand elle repère sa proie, elle attend de l’avoir au meilleur moment pour lui sauter dessus. »

Il marqua une pause. Posté juste devant son fils à genoux, Marcus derrière lui et Benji à côté de la porte, voulant se faire aussi petit qu’une souris, il lui demanda :

« Maintenant dis-moi, Abraham, es-tu la panthère ou bien la proie ? »

L’interpelé resta silencieux, et la colère du roi grandit.

« Répond Abraham !

— La proie.

— Je n’ai pas entendu.

— La proie ! dit plus fortement Abe en baissant la tête pour cacher sa honte.

— Oui car même si tu es un fils de la nuit, un puissant vampire, à l’extérieur de ces murs tu es un simple morceau de viande. »

François, le roi des visages pâles, se déchut à la hauteur de son garçon. Délicatement, et avec toute la bienveillance dont il pouvait faire preuve, il vint relever sa tête d’une main froide.

« Si je suis dur avec toi c’est pour de bonnes raisons Abraham. Des vampires et notamment des sangs purs sont retrouvés assassinés ces derniers temps, tant que nous ne savons pas ce qui en est à l’origine je t’interdis de faire des fugues de ce genre ! » lui ordonna-t-il.

Il lui sourit. C’était dans ce genre de moment que Abe regrettait de se montrer aussi virulent, son père était un homme bon et il savait qu’il ne voulait que le protéger.

« Tu es un prince, et mon seul vrai successeur, pense un peu à notre peuple.

— Oui père. »

Ce qu’Abe ne sût pas encore, c’était qu’une rencontre, des plus cocasses, allait pourtant réaliser son rêve d’enfant.

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Stéphane Vla
Les Thèmes Hasardeux d'un Écrivaillon sont une suite de textes en prose produits dans le cadres de challenges que nous nous lançons avec mes confrère et consœur d'écriture, Elena Baroso et Mickaël Jouot.
Chaque semaine nous devons nous efforcer de réaliser un récit, court ou long, contenant trois mots choisis arbitrairement.
J'ouvre donc le bal de mes contributions à venir avec un texte un peu haut en couleurs...

Les contributions d'Elena sont à retrouver à cette adresse :

https://www.scribay.com/text/1095305884/writing-challenge

Et pour les contributions de Mickaël :

https://www.scribay.com/text/1935586657/themes-hasardeux
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Caiuspupus



Marie se réveilla en sueur dans son lit, les yeux grands ouverts. Elle jeta un œil à son radio-réveil, mais constata que rien ne s’affichait sur l’écran.

Dans le noir, elle tâtonna nerveusement à la recherche de l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis le trouva enfin. Elle appuya dessus plusieurs fois, sans succès.

Elle serra son doudou contre elle. Elle l’avait nommé “Lapinot”. C’était un bon gros lapin blanc usé qui n’était jamais passé par la machine à laver. À 10 ans, elle avait un peu honte d’avoir encore un doudou, mais cette peluche lui évitait de faire des crises d’hystérie lorsqu’elle se retrouvait plongée dans le noir : depuis toute petite, elle souffrait de scotophobie, la peur de l’obscurité. À tel point qu’elle s’endormait encore la lumière allumée, même si elle savait que sa Maman venait l’éteindre une fois qu’elle était endormie. En effet, tous les matins, au réveil, l’ampoule était éteinte et froide. Et tous les matins, Marie lui en faisait le reproche, et ça tournait systématiquement en disputes, sa mère ayant toujours le dernier mot : “ce n’est pas toi qui paye les factures d’éléctricité”.


"Mes parents ne me comprennent pas, ils font semblant d'être de mon côté, mais ils sont à côté de la plaque."


Elle était donc assise seule, dans son lit, plongée dans le noir, complètement tétanisée. Pourtant, la veille, et comme tous le soirs depuis ses 5 ans, elle avait bien avalé ses cachets pour dormir jusqu’au lever du jour. Elle avait une prescription pour ça, le psychiatre qui la suivait s’occupait bien d’elle, même si elle estimait que les médicaments l’abrutissaient un peu. Mais cette nuit, les somnifères n’avaient pas eu l’effet habituel. Marie sentit une panique sourde monter en elle, qu’elle parvint à contenir en serrant très fort sa peluche et en respirant lentement.


"Surtout, reste calme, pense à ce que t'a dit le docteur. Pense à des choses agréables."



Elle eut envie d’appeler ses parents, mais se ravisa aussitôt : ils allaient probablement se mettre en colère contre elle, elle avait trop abusé de leur gentillesse dans le passé. Depuis quelques temps, ils étaient devenus un peu irritables dès qu’il était question de leur sacro-saint sommeil.
Elle jeta un œil dans la direction de l’interrupteur de la chambre, qui était là, elle le savait, tapi dans l’obscurité, si près et si loin à la fois. De toutes façons, puisque l’électricité était coupée, ça n’aurait servi à rien. Et puis, il était impensable de se lever pour sortir de la pièce. Il y avait peut-être un monstre tapi sous le sommier, prêt à surgir, à lui mordre les jambes et à l’emporter avec elle sous le lit en la tirant par les cheveux. Elle avait lu quelque part que souvent, les petites filles avaient peur de ce qu’il y a sous leur lit. Les garçons, quant à eux craignaient ce qu’il y a derrière la fenêtre, ou derrière la porte. Marie, elle, était certaine que dans le noir, des monstres griffus se réveillaient. Alors, ils pouvaient surgir de partout, des portes, des fenêtres, des placards, de dessous le lit, du plafond, aussi. Surtout des faux-plafonds, ils sont traîtres, ceux-là.


"Ils sont là, dans le noir, je le sens. Ils me voient mais je ne peux pas les voir. Ils m'attendent."



Elle écarquilla les yeux pour capter un maximum de lumière, distinguer quelque chose dans la pièce, mais elle n’y parvint pas, à son grand regret. Le noir était profond, dense, il enveloppait tout.
Soudain, elle entendit un bruit. Une sorte de craquement. Elle inspira lentement, et tâcha de ne pas polluer les sons de la pièce avec sa propre respiration. Rien. Le silence complet. Ce craquement était certainement le fruit de son imagination. Elle se dit que dans le noir, l’ouïe était décuplée, puisque la vue ne parasitait pas les autres sens. Le moindre petit bruit devenait alors assourdissant. Elle serra fort son lapinot, se blottit sous la couverture, essaya de se convaincre que tout allait bien se passer, qu’il fallait juste se rendormir, et qu’au réveil, tout serait oublié. Elle jeta un regard vers la fenêtre. La nuit était très sombre, sans lune, sans étoiles, Et il n’y avait aucun lampadaire pour apporter un peu de lumière… En réalité, elle ne distinguait même pas sa fenêtre, elle imaginait juste sa présence, quelque part à gauche de son lit.

Puis elle entendit un bruit à nouveau, léger, celui de la pluie qui vient frapper les carreaux. Le craquement qu’elle avait perçu avait était peut-être celui d’un coup de tonnerre lointain? L’explication était logique. Elle s’enfonça un peu plus sous les draps, et se mit à compter lentement ses inspirations et ses expirations afin de faire venir le sommeil. Elle avait lu sur internet que cette méthode fonctionnait.


"Inspire, expire, inspire, expire, tout va bien se passer, il n'y a personne dans cette pièce, tout ça, c'est dans ta tête."



Au bout de 50 inspirations, et tout autant d’expirations, elle constata que cette technique ne fonctionnait pas. Elle était tendue, elle sentait une forme de présence près d’elle. Elle s’agita dans tous les sens, donna des coups de poings dans le vide, autour d’elle. Rien.


"Laissez-moi tranquille ! Partez d'ici !"


Elle eut envie de pleurer, les larmes montèrent en elle. Elle était sur le point de craquer complètement. Un souffle glacial vint alors la saisir dans le lit, suivi d’une sorte de bruit caverneux. Elle sursauta, et tout son corps se mit à trembler.


"Que vient-il de se passer, là? La fenêtre est fermée, ce n’était pas un courant d’air."



Elle tenta un timide “Il y a quelqu’un”? Aucune réponse, il fallait s’en douter… Pourtant, elle le sentait, il y avait bien une présence dans la pièce, qui lui voulait du mal.


Dehors, la pluie se mit à tomber de plus en plus fort, suivie de plusieurs coups de tonnerre qui ne firent qu’ajouter à la tension qui régnait dans la chambre. Marie se cacha complètement sous la couette avec Lapinot, et pria.



"Ne panique pas, Lapinot, tout va bien se passer. On va s'en sortir, ne t'inquiète pas, je suis là pour te protéger des méchants. "



Un rire strident retentit alors dans toute la pièce. Elle s’immobilisa, puis hurla, prise de panique. Toute la tension qu’elle avait gardée en elle explosa d’un coup.


Au même moment, un éclair vint illuminer la pièce. Un très bref instant, Marie put ainsi voir ce que l’obscurité lui avait caché jusqu’ici : sur le parquet, à deux mètres de son lit, gisait Lapinot, son bon gros doudou.


"Mais, si Lapinot est par terre, c'est que..."


Elle comprit instantanément, et relâcha son étreinte de la “peluche” qu’elle serrait si fort contre elle depuis son réveil.

Peu après, ses parents arrivèrent en trombe dans sa chambre, et découvrirent leur fille sans vie, dans un bain de sang, à côté d’une drôle de peluche qui souriait étrangement.

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