Moments volés

de Image de profil de Ingirum NocteIngirum Nocte

Avec le soutien de  Salyne424 
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Dans les grands centres urbains la faune du matin court dans tous les sens, avide de mouvement comme un besoin d'affolement. Mais dans les heures dépassées du soir, des femmes et des hommes s'assoient, discutent, s'engueulent, téléphonent ou tout simplement rêvent éveillés en oubliant le goût amer que laissent les journées trop longues ou trop pleines d'ennui et de dégoût de soi. Nous glissons et parfois fixons dans le flou de nos translations un visage ou une posture, un geste arrêté, des mots qu'on ramasse comme des éclats éparpillés après qu'ils se sont brisés comme du verre sur le béton des quais.

Je vois aux abords du centre les grandes étendues des voies ferroviaires et je pense à moi comme à un de ces personnages entre deux âges qui se perdent et se cherchent dans la vie citadine, qui surnagent au milieu des crises de nerfs, des scènes de ménage, des soucis professionnels – l'hystérie domestique, en somme. Ils donnent toujours l'impression d'être oppressés, avec un mince filet d'air qui gonfle le haut de leur cage thoracique, bloqués par cette boule de stress que l’on ressent sans jamais l’avouer.

C'est seulement dans quelques moments volés en fin de journée, parfois au retour d'un voyage d'affaire ou à la faveur d'une interruption des transports publics, d'un embouteillage, une sorte de suspension impromptue de la linéarité de l’existence, que ces personnages reprennent contact avec eux-mêmes, à la lumière d'un retour d'acide sur le trip qu'ils viennent de vivre pendant de longues années.

Le film de leur mémoire se dévide en accéléré et une sorte de grand vide les envahit. Une question fait son apparition quelque part, presque pas consciente, presque pas dans le cortex: « Pourquoi ? ». Mais nulle envie d'y répondre, c'est une constatation, comme s’ils disaient « aucune importance ».

Pendant quelques minutes un accès quasi-psychotique donne à ce monde une granularité si fine, une réalité si proche et si tangible qu'on voudrait en couper un morceau pour le conserver et revenir périodiquement pour en détailler les strates et les stries comme sur la tranche découpée d'un tronc d'arbre.

Il n'en restera que ces courbes concentriques qui enserrent chaque année passée sans qu'on sache ce qu'il en reste hormis ce petit intervalle dans la matière du bois entre deux traits. C'est comme cela à la fin que l'on mesure le temps qui passe : seulement quand celui-ci se suspend et nous laisse le loisir de le contempler fugacement, le dos désaxé et le cou tourné au-dessus de notre épaule, pour mieux voir le chemin parcouru qui se perd dans le lointain et la perspective, vers un point de fuite où tout se fond.

ContemporainConteDéfivillemélancoliesoir
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Table des matières

En réponse au défi

La ville, le soir

Lancé par Ingirum Nocte

Racontez-nous la ville et ce qu'elle vous fait ressentir à la tombée de la nuit.

Votre ville, celle des autres

Celle que vous aimez ou détestez

Celle que vous traversez

Celle où vous n'allez jamais

Pas de contrainte.

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