Marie

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Marie n'aime pas lire. Il y a trop de livres, des milliards d'histoires qui ne lui serviront à rien et qui ne serviront à personne. Marie n'aime pas non plus la musique, c'est juste du brouhaha, des milliards de chansons qui la laissent égale. Mais elle hait le silence, parce que lui, il lui déchire les tympans, alors elle met la télé, elle s'active, mais comme elle n'a rien à faire, elle met la télé plus fort, et des tonnes d'horreurs se déversent à plein volume dans son salon, donc elle éteint la télé et elle met de la musique. Ensuite, elle se laisse glisser le long de son mur, et elle se dit qu'elle déteste vraiment la musique.

Marie n'aime pas sa famille. Trois grands parents morts avant sa naissance et une grand-mère inconnue décédée l'an dernier pour laquelle la lèvre inférieure de sa mère n'a même pas tremblé. Ses deux parents enfants uniques, les repas de famille se font en comité très réduit. Mais de toute façon, ils ne font jamais de repas de famille. Pas que Marie ait eu des parents indignes et irresponsables. Ils ont tout respecté, niveau légalité : pas de maltraitance ou de sous-traitance, scolarisées en temps et en heure, a toujours bénéficié du matériel nécessaire à ses études, logée, nourrie, blanchie. Mais aucune loi n'oblige les parents à éprouver de l'affection pour leur progéniture. Alors la famille, ils se la font à deux. Marie est une étrangère qui a vécu tous frais payés jusqu'à son bac. Après, ses parents l'ont oubliée ; elle est partie vivre dans un appart minuscule qui lui coûte les deux tiers de ce qu'elle gagne en tant que vendeuse de vêtements. Le reste, c'est pour manger.

D'ailleurs, Marie n'aime pas son métier, parce qu'attendre entre les tee-shirts jaunes et les jupes rouges qu'un client vienne la chercher pendant que ses six collègues rigolent comme des gougourdes devant des magazines à potins, c'est l'ennui total. D'autant qu'aucun client ne vient jamais la chercher, parce qu'ils préfèrent ses jolies camarades qui voudront leur vendre tout et n'importe quoi sous prétexte que "oui oui, alors là, ça vous va super bien !" ou alors parce que "c'est LA coupe qu'il vous faut !". Et puis, ses collègues, elle sont très mignonnes dans leurs petits uniformes blancs et bordeaux. Alors que la petite anorexique informe avec ses cheveux bruns rouge là-bas dans le coin, elle vend pas du rêve. Donc Marie se contente d'attendre entre les tee-shirts jaunes et les jupes rouges, et elle s'ennuie.

Sauf qu'un matin, elle le sait, ça changera.

Ce matin-là sera comme les autres. Marie se lèvera, fera un pas hors de son lit et sera dans le salon cuisine, où elle mangera un bout de pain sans saveur et un café blanc. Elle se lavera rapidement et enfilera les premiers vêtements qui viendront. Elle arrangera ses cheveux en chignon mal fait dont les mèches légèrement ondulées s'échapperont sans que cela ne gêne la jeune femme, qui attrapera ses clés de voiture avant de sortir de l'appartement. Dehors, elle roulera une dizaine de minutes en direction du centre-ville dans sa voiture minuscule et étouffante, puis elle tournera en rond pour chercher une place qu'elle ne trouvera nulle part. Elle se dira "je marcherai", elle marchera et arrivée devant la vitrine du magasin, elle attendra ses six collègues qui seront sans doute en train de retoucher une troisième et dernière fois leur maquillage dans le rétroviseur de leurs voituvoitures respectives. Une fois tout le monde réuni, elles entreront toutes les sept dans la boutique et patienteront. La première cliente sera une femme d'une quarantaine d'années venue s'acheter une nouvelle veste en jean. Une centaine d'inconnus se suivront ainsi tout au long de la matinée, dans lesquels seul une jeune adolescente s'adressera à Marie parce qu'elle ne trouvera pas le rayon collant, et un homme venu chercher une jupe rouge pour sa femme. Sa grosse vache de femme, pensera Marie quand il annoncera la taille. Puis Calipso, la plus jeune des vendeuses, lui demandera en battant de ses faux-cils d'aller lui acheter des sandwichs, avant d'être suivi par les cinq autres. Marie s'indignera en grognant "vous pouvez très bien aller chercher vos sandwichs toutes seules", alors Fanny, la plus blonde et la plus maquillée, lui fera gentiment remarquer que "oui mais on a moins besoin de toi que de nous dans la boutique. Tu sers pas à grand-chose."

Donc Marie rendra les armes et ira acheter ses sept putains de sandwich, au poulet parce que ce sera les moins chers. Et sur tout le chemin, elle se répétera cette phrase si juste. "Tu sers pas à grand-chose". C'est quand elle passera au-dessus de la Seine que l'idée viendra. Elle enjambera la rambarde sans que personne ne s'en aperçoive, elle collera les sept sandwichs entre les mains d'une passante en lui disant "Vous donnerez ceci aux vendeuses de la boutique de fringues au bout de la rue. Vous leur expliquerez." Et puis sans se soucier des cris et des suppliques des gens qui se seront tous arrêtés dans l'avenue bondée, elle se laissera tomber dans le vide, dans le froid, dans le calme. Dans l'eau verte et glaciale qui l'engloutira avant même que quiconque n'ait appelé les urgences.

Elle ne pourra jamais lire cet article qui parlera d'une jeune fille suicidaire retrouvée dans l'eau.

Mais de toute façon, Marie n'aime pas lire.

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