Chapitre 40 : Ébullition.

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“Est-ce que j’ai connu quelqu’un d’autre avant ton père ? Oui, plusieurs garçons même, mais il y a bien eu quelqu’un d’un peu plus spécial. Parfois, c'est avec les personnes qu’on s’y attend le moins que nous avons le plus en commun. Avec lui, tout était différent. Il y avait quelque chose de… transcendant… ”


***


Des larmes brûlantes dans les yeux, Alex se força à les sécher en fermant à plusieurs reprises ses paupières. Ses parents continuaient à se disputer dans la pièce saccagée par ses soins, du verre trônant encore à leurs pieds, entre escarpins et chaussures cirées.


  • Je ne vois pas pourquoi tu me parles de Chuck aujourd’hui…
  • Marry, c’est bon, tempéra William. J’en parle parce que ta mère…
  • Et alors ?? Ce n’est pas parce que cette… garce, se retint-elle de l’insulter plus sévèrement, m’a exposé devant Alex que nous pouvons… Ça n’a pas lieu d’être, se referma-t-elle.
  • Tu crois ? Je ne suis pas naïf, je sais que tu ne l’as pas oublié.
  • Mais enfin…
  • Tu es comme lui. Parfois, quand je te regarde, c’est lui que je vois. Tu le fais vivre à travers toi. C’est très troublant de constater qu’il ne t’a jamais quitté.

L’herbe coupée sous le pied, Marry ne sut rien répondre. Il sembla à Alex qu’il s’agissait du bon moment pour apparaître. Lorsqu’il se positionna sous l’arche qui reliait le couloir pour monter à l’étage tant aux salons qu’à la salle à manger, ses parents se turent. Comme toujours, son père avait peu de réaction, mais il ne lui en tenait pas rigueur, car il avait été façonné dans le même moule. Il savait ce qu’il se passait à l’intérieur. Pour sa mère, les choses étaient différentes. Il lui en voulait.


  • Pourquoi est-ce que tu te tais ? lui fit-il remarquer en s’avançant dans la salle tout en faisant attention à ne pas écraser davantage les débris qui s’étendaient sur la longue carpette précédemment tâchée par le vin.
  • Tu es… en colère ? Oui, acquiesça-t-elle en voyant ses traits se durcirent. Je sais que… C’est inhabituel que tu t’énerves autant, alors je comprends que tout ressorte d’un coup, mais…
  • Mais qu’est-ce que tu racontes ? souffla-t-il d’un ton impatient.

Marry se rendit compte qu’elle venait de le vexer, mais elle ne l’avait jamais vu aussi agacé. Face à son fils, grand, imposant, elle se sentit toute petite et se rangea dans un silence, baissant les yeux. Elle n’était pas fière, mais personne ne se prononçait, alors elle reprit les devants.


  • Ce que je veux dire, c’est que… Je sais très bien que tu as du mal à t’exprimer, nous en avons déjà parlé et j’imagine que ce que tu viens d’apprendre à propos de Chuck… te bouleverse… ?

En l’écoutant, il serra les mâchoires. N’était-ce pas évident ? Avant de parler, il jeta un œil à son père.


  • Tu as besoin que je vous laisse ? comprit-il en hochant doucement de la tête, signalant qu’il acceptait.
  • Oui.

Soupirant, ce dernier s’en alla avec ce qui ressemblait à de la déception, mais William respectait sa décision, quittant les lieux pour se rendre dans son bureau. Il était de toute façon du genre à s’isoler pour réfléchir.

Marry, quant à elle, se retrouvait dans une position délicate. Elle se sentait vulnérable de les voir si complices. Alex reprit plus calmement, mais les froncements entre ses sourcils marquaient sa colère.


  • Le truc, maman, commença-t-il d’un ton qui la mit aux aguets. C’est que je ne peux pas m’empêcher de repenser à cette histoire que tu m’as raconté, à propos de tes premiers amours. Tu m’as parlé de lui ouvertement, alors qu’il s’agissait de Chuck Ibiss.
  • Parce que tu m’as posé la question, je ne voulais pas te mentir…
  • Mais tu l’as fait.
  • Je ne pouvais pas te dire que…
  • Tu aurais pu, la coupa-t-il fermement.

Des tremblements la gagnèrent. Elle ne s’était plus sentie aussi faible depuis longtemps. En fait, depuis Chuck.


  • Qu’est-ce qui t’empêchait de me le dire ? À moi ? Ton fils, appuya-t-il plus fort dans son discours.
  • Je ne pouvais pas…
  • Je suis un Richess, je méritais de savoir. Depuis que je suis petit, on me dit que je dois trouver une partenaire respectable, et toi tu... Quand nous en avons discuté, tu m’as dit que tu espérais que je trouve quelqu’un de correcte, mais c’est parce que tu pensais à Chuck ? Tu pensais à ce que toi tu as vécu.
  • Je… Non… Si je t’ai dit ça, c’est parce que… Évidemment que j’ai envie que tu tombes sur quelqu’un qui convienne, parce que…
  • Pourquoi tu ne finis pas tes phrases ? Pourquoi tu es incapable de les finir ? essaya-t-il de la pousser à bout. Tu m’as toujours dit de m’exprimer, pourquoi tu ne fais pas de même ? Hein, maman ? Parle. Exprime-toi, se rapprocha-t-il, menaçant.

Il gagna du terrain en la faisant reculer.


  • Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
  • Je t’ai dit que…
  • Pourquoi tu l’as quitté ?
  • Mais je n’avais pas le choix !
  • Tu es certaine de ça ? Tu n’avais, vraiment, pas le choix ?

Déstabilisée, elle se rattrapa à la table, s’asseyant presque dessus, acculée. En face, elle ne voyait plus son fils, toujours si calme, si discret, et qui avait l’air trop souvent, insensible. Elle avait un adolescent qui ressemblait plus à un homme qu’à un enfant, massif et intimidant. Lorsqu’il cala ses mains de part et d’autre de son corps pour la piéger et qu’il enfouit ses yeux brûlants dans les siens, elle détourna la tête.


  • Je ne… J’ai fait ce qu’il fallait, balbutia-t-elle.
  • Sois claire, gronda-t-il en cherchant son regard.
  • Parce que je ne pouvais pas être avec lui ! Je ne pouvais pas l’aimer, nos familles… C’était impossible et… et…
  • Tu l’aimes encore ? lui posa-t-il la question qui lui fit louper un battement.
  • … Non…
  • Tu mens !!
  • Alors pourquoi est-ce que tu me poses la question ??! s’écria-t-elle à son tour, en lui faisant face.

Ils étaient si proches que leurs nez se collaient presque, l’un et l’autre tenant leur regard. Marry reprit un peu du poil de la bête, levant son menton pour ne pas se laisser démonter, alors qu’il gardait son emprise.


  • Tu ne te rends pas compte que c’est difficile pour moi d'en parler... lâcha-t-elle, pleine de mépris, ses lèvres se retroussant parce qu’elle essayait de ne pas succomber à l’émotion.

Un rire gagna Alex.


  • C’est la meilleure… Tu as toujours été la première à me dire : “exprime-toi, mon chéri”, l’imita-t-il. Mais vas-y, je t’en prie, exprime-toi, maman. Qu’est-ce que ça fait, hein ? Maintenant que tu es à ma place ?!
  • Ce n’est pas… tenta-t-elle de donner une réponse d’une mine décomposée.
  • Non, tu te fous de moi. Depuis toujours, tu me dis que je suis comme papa, que je suis exactement comme lui. Et que c’est pour ça que je suis si neutre, que je manque d’émotions. Mais en fait, je me rends compte que c’est à cause de toi ! Si je n’arrive pas à m’exprimer, c’est parce que tu fais la même chose ! Je suis exactement comme toi ! Mais je n’en ai aucune envie !

Grimaçant, Marry n’arriva pas à retenir une larme. Il la faisait souffrir.


  • Je suis comme toi !! Et ça me brûle !!! hurla-t-il en poussant un peu plus ses paumes sur la table pour taper son front contre le sien. À l’intérieur, je… j’aime, je suis romantique, passionnel, je… j’aime tellement que je n’arrive pas à me contrôler et je me hais pour ça ! Je hais ses côtés de moi ! Ça brûle… Je veux que ça cesse, laissa-t-il entendre tout bas, évacuant ce qu’il avait retenu depuis longtemps en venant cacher son visage sur l’épaule de sa mère.

Maintenant qu’il se laissait aller contre sa poitrine, pleurant à chaudes larmes, Marry respirait à nouveau. Doucement, elle déposa ses mains sur le large dos de son garçon et resserra petit à petit son étreinte. Depuis toujours, de son premier souffle à ses premiers pas, jusqu’à cet instant précis, elle avait recherché à entrer en connexion avec lui. Elle voulait le comprendre depuis si longtemps qu’elle pouvait enfin être soulagée qu’il s’exprime. Marry n’avait seulement pas envisager qu’il puisse le faire via ses propres sentiments. Ils n’étaient donc pas si différents. Le feu qui grondait en Alex, elle le ressentait également. Depuis seize années, les braises qui ne s’étaient jamais éteintes, venaient de récupérer en puissance.


  • Il y a quelque chose que j’aimerais savoir, lui souffla-t-elle lorsqu’elle le sentit s’apaiser petit à petit.

Alex releva la tête, les mains sur ses épaules et la regarda d’un visage plus doux et triste, attendant qu’elle poursuive.


  • La robe que tu as achetée pour cette amie… Je l’ai donné à Laure Ibiss…
  • Je le sais, je l’ai croisé le soir même, répondit-il du tac au tac.
  • Elle était pour elle, n’est-ce pas ? demanda-t-elle en attrapant aussi ses avants-bras pour les caresser de ses pouces.
  • Oui.
  • Est-ce que tu… Pour toi, Laure Ibiss… Qu’est-ce qu’elle est pour toi ?

Bien qu’elle eût la sensation qu’il se tramait quelque chose entre Alex et la fille d’Elliot, cette histoire de robe l’avait rendu dubitative.


  • Une bonne amie, c’est tout.
  • Tu n’es pas amoureux…
  • Pfff, rit-il instantanément. Non. Sûrement pas. Pourquoi ? Ça t’inquiète que je puisse sortir avec la fille des Ibiss ? fit-il d’un ton assez sournois.
  • Alex, tu… Hum, oui, comme tu peux t’en douter, répondit-elle avec une petite étincelle dans les yeux.
  • Tu l’aimes encore… ? redemanda-t-il plus sérieusement cette fois.
  • Tu ne peux pas me demander ça alors qu’il y a ton père sous le même toit…
  • Si, je peux. Exprime-toi, s’il te plaît.

Ils se regardèrent un instant. Marry savait qu’elle pouvait lui faire confiance, mais avouer une telle chose. Alex cherchait vraiment à savoir, sans lui en vouloir.


  • Pourquoi est-ce que tu tiens tellement à… Il y a finalement quelque chose entre toi et Laure… ?
  • Mais non ! Je suis avec Faye !
  • Oh, fit-elle en retenant un petit sourire.
  • Merde… détourna-t-il le regard.
  • Alex, l’interpella-t-elle en attrapant son menton pour ravoir son attention. À propos de Chuck… C’est quelque chose que je ne peux dire qu’à lui, d’accord ? lui fit-elle comprendre.
  • D’accord. Et moi, je… Ah, je suis désolé de t’avoir crié dessus et sur papi et mamie, dit-il en la prenant dans ses bras.
  • Tu as très bien fait…

Ils partagèrent alors un rire, avant qu’Alex la regarde avec beaucoup d’émotions.


  • Maman… Est-ce que je…
  • Dis-moi ?
  • Est-ce que je peux l’aimer… ? Son père est au courant, il nous a en quelque sorte… cramer ?
  • Elliot ? Hum, je me demande ce qu’il en pense, je lui poserai la question…

Un nouveau silence gênant s’installa.


  • Je veux dire… Depuis que j’ai été en contact avec lui pour l’enterrement…
  • Tu le connais aussi, c’est ça ? devina-t-il.

Marry passa sa langue sur ses lèvres, embêtée.


  • Je ne sais pas plus que toi si tu as le droit de l’aimer, revint-elle à sa question, fais ce qui te semble être le mieux, ajouta-t-elle en attrapant sa joue dans paume. Je crois que… je vais devoir avoir une discussion avec ton père.

Pour la remercier et la soutenir, même si elle ne lui disait pas tout, Alex la prit à nouveau dans ses bras, avec une partie en moins du poids qu’il avait sur le cœur.

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