Chapitre 38 : Des coups de fil.

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Une main sur le téléphone, l'autre sur le cœur, Katerina soufflait tout l'air contenu dans ses poumons. Elle avait les doigts qui tremblaient légèrement.

Le relâchant, elle passa ses cheveux noirs de part et d'autre de ses oreilles, sautillant compulsivement sur place.

  • Je ne vais pas y arriver, lâcha-t-elle à voix haute d'un ton plaintif.

Elle se mit à faire les cent pas dans son bureau, gémissant, parce qu'elle ne trouvait pas la force de passer cet appel.

Tandis qu'elle essayait de reprendre sa respiration qui s'accélérait par pulsion, elle s'arrêta de marcher, puis regarda le téléphone, les yeux pétillants.

Dans ce genre de situation, elle avait besoin de parler qu'à une personne. Très rapidement, après avoir fouillé dans son carnet bien rempli de numéros, elle encoda les chiffres sans hésiter.

"Bip bip bip"

Kat croisa les doigts pour qu’elle décroche :

  • Oui, allô ? Katerina ? répondit une douce voix.
  • Eglantine, ça fait un moment. Je… Je te dérange sûrement…
  • Pas du tout, la coupa-t-elle de son éternelle voix rassurante. Je suis toujours prête à t'écouter, dis-moi tout.

Aux bords des larmes, Kat chouina à l'autre bout de la ligne, lui racontant toutes ses péripéties avec les tromperies de son mari et de ses retrouvailles avec Elliot.

  • Tu n'es pas sérieuse ? Et tu ne me le dis que maintenant ! s'exclama-t-elle, à la fois outrée et excitée des nouvelles.
  • Boui, beuh suis désolée, lâcha-t-elle en s'épongeant les narines pitoyablement.

Depuis sa demeure, Eglantine riait de bon cœur. Son amie n'avait vraiment pas changé sur certains points. En effet, face à elle, une magie faisait qu’elle relâchait toute la pression.

  • Je serais tout de même curieuse d'en apprendre plus sur la relation que partagent vos enfants, revint-elle sur ce point après avoir reçu les explications de leur plan machiavélique.
  • Ils sont meilleurs amis et…

Elle hésita à lui exposer la suite, parce que d'un, l'instinct maternel, prenait le dessus, et de deux, elle ne voulait pas lui faire de peine en parlant de la fille de Michael. Seulement, elles étaient amies.

  • Qui a-t-il ? lui demanda-t-elle. Quelque chose que tu ne peux me dire ? devina-t-elle ensuite. Tu sais que je ne te forcerai jamais la parole…
  • Mon fils sort avec Nice Challen, déballa-t-elle tout de même. Je compte sur toi pour ne rien dire, mais j'avoue qu'en l'apprenant, je n'en revenais pas. Excuse-moi, je crois que je te le partage égoïstement, la pilule est difficile à avaler. C'est tellement…
  • Avec la fille de… Je vois, sourit-elle derrière son téléphone. C’est inattendu, en effet. Surtout que… Je ne sais pas si tu le sais ? Cette petite est sous-présidente de son année avec mon fils.
  • Alors, ton fils est président ?? s’étonna Kat, heureuse de l’apprendre.

Une immense nostalgie s’empara des deux anciennes copines.

  • Ce n’est pas le plus important. Quand est-ce que tu appelles Elliot ? revint-elle à l’essentiel.
  • Je m’apprêtais à le faire, mais… Je n'y arrive pas. Je suis angoissée, alors que c'est lui… Je ne devrais pas avoir peur.
  • C'est compréhensible, pourtant.
  • C'est simplement que… Qu'est-ce qui a changé depuis tout ce temps ?
  • Que veux-tu dire ? s'interpella Eglantine.
  • Nous en sommes encore au même point qu'à l'époque. Il s'est déclaré et je lui ai laissé transparaître ce que je ressens, mais… Comme il y a quinze ans, et même plus, nous ne pouvons toujours pas être ensemble aujourd'hui. Finalement, rien n'a changé.
  • Et en même temps, rien n'est pareil, la reprit-elle. Nous sommes des adultes, Kata. Nos responsabilités sont différentes et… N'est-ce pas le moment pour nous de devenir qui nous voulons vraiment être ? D’aimer qui nous le souhaitons ? Regarde Marry, elle a enfin sorti sa collection en se rapprochant de Saint-Clair. Je ne pense pas que ce soit anodin sachant que Chuck à des parts sur l'école.
  • Ces deux là ne cesseront jamais de se tourner autour…
  • C'est la même chose pour toi et Elliot. Je ne pense pas que tu fasses un mauvais choix, mais… Il faut y réfléchir correctement.

Et c’est ce qu’elle avait fait, quelques idées ayant germé dans son esprit depuis qu'elle avait annoncé à son mari qu’elle le quittait :

  • Tu ne peux pas faire ça, je vais me retrouver sans rien ! lui avait-il crié comme si tout le reste n’avait aucune importance.
  • Tu sais aussi bien que moi que c'est faux, tu as de quoi te retourner, simplement ce ne sera pas avec les fonds de mon entreprise.

Qu'il soit dégoûté l'importait peu. Elle savait pertinemment qu'il avait de quoi vivre une vie de rêve même sans son argent. Non, Kat s'était plutôt attardé sur le fait que ce soit "son" entreprise. Ses parents avaient en réalité encore à ce jour plus de part qu'elle sur leur société d'automobile. Ce sont eux qui l'avait formé. Cependant, l'élève avait dépassé le maître. Elle gérait bien mieux les ficelles qu'eux.

Ce n’était pas qu’elle voulait trahir sa famille, mais elle préférait être certaine de ses droits avant de bafouer la loi. En réalité, cela faisait bien longtemps qu'ils lui avaient promis monts et merveilles. Elle en avait marre aujourd'hui.

  • Si je gagne du terrain sur mes parents, j'assure mes arrières. Autrement, il serait capable de tout me retirer. Perdre tout… Vis-à-vis de Selim, je ne veux pas que ça arrive. Il ne mérite pas de vivre ce genre de vie, surtout qu’il n’a pas choisi la partenaire la plus facile. Il fallait que ce soit une Richess, telle mère, tels fils, comme on dit.

Eglantine gloussait à l’autre bout du fil.

  • Et toi ? lui demanda-t-elle, frappée par une réalité. Tu es ta propre cheffe, est-ce que… tu as pu être en contact avec Michael ? Ce n’est peut-être pas ce que tu cherches…
  • Cela fait des années que je n’ai pas eu de nouvelles, nous ne sommes pas… Je ne saurais comment l’expliquer, n’est-ce pas bizarre d’envisager de le revoir alors que j’ai une belle vie de famille ? Malgré tout, de temps en temps, cela me traverse l’esprit, avoua-t-elle d’un ton de voix très tendre. J’ai reçu un don de lui pour les recherches, d’une manière ou d’une autre, j’ai eu la sensation qu’il me soutenait. Ah, je ne saurais dire, Kat, rit-elle doucement.
  • C’est compliqué…
  • Mais je crois que mon fils m’inspire un peu…
  • Dans quel sens ?
  • Ne serais-tu pas en train d’essayer de gagner du temps ? Tu as un homme à appeler ! Et pas n’importe lequel, la taquina-t-elle.
  • Vais-je en avoir le courage, seulement ?
  • Tu l’auras ! Tu raccroches tout de suite et tu l’appelles, d’accord ? Aller, à bientôt Kata.
  • Merci, à bientôt.
  • Pas de soucis, je…

La ligne se coupa.

Depuis son siège en cuir, Eglantine observa le téléphone dans sa main avec nostalgie : “Je m’occupe de tout”, aurait-elle aimé lui dire.

***

Elliot avait tellement l’habitude de recevoir des appels durant sa journée qu’il y répondait instinctivement d’une voix professionnelle :

  • Oui, Elliot Fast à l’appareil, je vous écoute. Allô ? Je ne vous entends pas ? fit-il en entendant aucun son.
  • Oui, euh… C’est Katerina…
  • Kat ? répéta-t-il d’une voix surprise.

Si elle l’appelait, c’était que… En l’entendant souffler, il se mit à stresser de son côté et devint même impatient. Un petit silence gênant s’était installé.

  • Qu’est-ce que je fais… marmonna-t-elle, peu sûre d’elle.
  • Tu as… quelque chose à me dire ? souleva-t-il en commençant à jouer avec le bic qu’il tenait entre les doigts. Je t’avais demandé de me rappeler quand tu serais prête.
  • C’est ça, je… je voulais que tu saches que…

Que ce soit dans la poitrine de l’un ou de l’autre, un vrai concert avait lieu.

  • J’ai décidé de quitter Armin…

Machinalement, Elliot serra son poing et dû se retenir de crier un gros : “Yes !”, avant de s'en vouloir un minimum.

  • Tu m’as entendu ? s’inquiéta-t-elle, parce qu’il ne répondait rien.
  • Hum, oui, se racla-t-il la gorge. J’imagine que ça n’a pas dû être facile et donc… En ce qui nous concerne… ?
  • Je pensais qu’on pourrait se voir pour en discuter…

“Double Yes !!”

Il se ventila d’une main pour rester calme.

  • D’accord, alors si tu veux… Ah.
  • Qui a-t-il ?? paniqua Katerina lorsqu’il s’arrêta en plein milieu de sa phrase.
  • Je te laisse cinq minutes, ne raccroche pas, dit-il précipitamment. J’arrive tout de suite.

Après l’avoir déposé, Elliot se dépêcha de trottiner dans la main à la recherche de sa fille. Faye s’apprêtait à remonter dans sa chambre, un plateau repas bien fourni. Elle se stoppa en le découvrant tout agité.

  • Papa ? Qu’est-ce qu’il y a ? Une mauvaise nouvelle ? fronça-t-elle les sourcils en redescendant une marche.
  • Non, du tout… Enfin, ça dépend… ?

Elle ne comprenait pas, battant des cils.

  • Je dois te dire que… Je suis en appel avec la mère de Selim, avec Katerina.
  • Oh…
  • Il est possible que nous nous voyons, est-ce que ça te dérange ? lui demanda-t-il par respect.

Les mains occupées, il la regarda revenir à sa hauteur et déposé son plateau sur le bord du meuble qui longeait l’escalier. Sans rien dire, elle vint le prendre doucement dans ses bras, enfuyant sa tête toute rousse contre son torse. Ému, Elliot la serra contre lui.

  • Est-ce que je peux prendre ça pour un “oui” ? en déduit-il en attrapant son visage entre ses deux grandes mains.

Il vit qu’elle avait des larmes dans ses beaux yeux.

  • Je ne t’ai pas demandé ton avis pour Alex, lui sourit-elle de toutes ses dents, les larmes poursuivant leur chemin.

C’était la première fois qu’elle évoquait sa relation avec lui de manière aussi clair. Elliot lui sourit en retour, pourtant attristé. Il déposa un baiser sur chacune de ses joues et les essuya à l’aide de ses pouces.

  • Je t’aime, ma chérie. Merci de penser à ton vieux père.
  • Ahahah, tu n’es pas encore un vieux croûton à ce que je sache, plaisanta-t-elle alors qu’il lâchait graduellement sa main.

Doucement, sans la lâcher du regard, il reprit le chemin jusqu’au téléphone. Quand il disparut, Faye étira ses longs cheveux roux en arrière, grimaçant. Sa mère lui manquait. Ça lui faisait bizarre qu’il court après une autre femme, mais elle voulait aussi voir son père heureux. Elle était aussi soulagée qu’il accepte le fait qu’elle soit avec Alex.

Quand bien même, le vide qu’avait laissé sa mère lui fit verser une larme supplémentaire qu’elle chassa rapidement, pour se secouer ensuite les idées. Telle était la vie. Elle devait l’accepter.

***

  • Me revoilà, annonça Elliot au téléphone. Tu parlais de se voir ? Toujours partante ?
  • Je ne t’aurais pas appelé, si ce n’était pas le cas…
  • Je suis libre dimanche prochain, ça te dit ? proposa-t-il.

Katerina rougissait déjà de ce qui se profilait.

  • En journée, alors ?
  • Non. En soirée, c’est un rendez-vous, mets-toi bien ça en tête, lui répondit-il d’une voix chaude.

“Je m’occupe de tout”.

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